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Le sang du soleil par Matt Burns

 
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MessagePosté le: 07.10.14 21:38    Sujet du message: Le sang du soleil par Matt Burns Répondre en citant

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BLIZZARD ENTERTAINMENT
Le sang du soleil Matt Burns
Dezco serra une mèche de cheveux de sa femme décédée, et attendit le début de la cérémonie.
Derrière lui, le sanctuaire des Deux-Lunes se dressait dans la nuit, sombre et silencieux. Même la terrasse d’Or, habituellement si fourmillante, était calme. Il en était heureux. Lui et sa tribu, les Chasselaube, étaient les seuls présents sur le grand plateau de pierre. L’heure n’était pas aux diversions.
Une bouffée d’air chaud balaya la terrasse, agitant les plumes de faucon des plaines et faisant danser les charmes en bois accrochés à ses cornes et poignets ou pendus à sa veste de cuir. Il baissa les yeux sur ses accessoires de cérémonie, déçu. En Mulgore, il aurait porté une tenue rituelle convenable. Mais ici, sur l’étrange et distante terre de Pandarie, il était forcé de se contenter de ce qu’il avait sous la main.
Leza comprendrait, se disait-il. Elle ne s’en offusquerait pas.
Il écarta ses inquiétudes et porta le regard loin de la terrasse, vers les collines baignées du clair de lune et les fourrés boisés qui recouvraient le val de l’Éternel printemps. Même de nuit, c’était un endroit enchanteur.
« Un foyer de changement », comme l’avait appelé Leza. « Une vallée ornée de bosquets d’or, portant l’espoir de la paix. »
Depuis des mois, elle avait rêvé du val. Dezco et d’autres taurens en avaient eu des visions également, mais celles de Leza avaient été les plus puissantes. Sans elle, la tribu
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n’aurait jamais pu entreprendre son dur voyage à la recherche de la Pandarie puis jusqu’au val dissimulé en son coeur.
L’expédition avait été rude. De violentes tempêtes avaient détruit trois bateaux pleins de membres de la tribu. Ses amis. Sa famille. Une fois que la dernière embarcation eût touché terre au bord de l’étouffante jungle côtière du continent, la mort avait continué de s’acharner. La grossesse de Leza avait rendu Dezco de plus en inquiet de leur terrible sort. C’est là qu’elle avait attrapé une fièvre qui, malgré tous les efforts de la tribu, semblait incurable. Elle était restée stoïque du début à la fin, rayonnante d’espoir, comme s’efforcent de l’être tous les marche-soleil.
« La nuit demeure, disait-elle, mais l’aube n’est plus loin. Je la sens qui approche. »
Quand elle avait finalement accouché, l’effort s’était révélé trop éprouvant pour son corps malade. Elle était morte des semaines avant que la tribu finisse par trouver le val, toujours persuadée que leur calvaire touchait à sa fin. Il se souvenait de cette journée avec une clarté déchirante : l’ultime cri de détresse de son épouse tandis que la fièvre lui volait ses dernières forces, lui s’efforçant vainement de la soustraire à la mort. Puis, plus tard, la fumée et les flammes qui s’étaient élevées de son bûcher funéraire…
« Le sang du soleil ! » cria l’un des taurens situés derrière lui, le ramenant au présent.
Une lumière pâle repoussait l’obscurité, peignant le val de tons pourpres et dorés. C’était l’instant qui précédait l’aube, ce fugace moment de la journée où bien qu’An’she, le soleil, fût encore caché, un éclat de sa lumière parvenait à courir sur le monde.
« Faites venir les enfants. » Il fit un geste de la main, les yeux toujours braqués à l’est.
La cousine de Leza, Nala, approcha silencieusement, deux bébés taurens dans les bras. Des plumes et perles rituelles étaient pendues à leurs minuscules cornes. Le premier
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avait pour nom Corne-Rouge, et le second Sabot-de-Nuage. Il tendit la mèche de cheveux à Nala, puis accueillit les deux ultimes cadeaux que lui avait faits Leza au creux de ses bras.
« Que la cérémonie commence ! » ordonna-t-il. Sans une seconde d’hésitation, douze taurens assis derrière lui se mirent à frapper du poing sur de petits tambours en peau. C’était une pulsation rapide, celle du coeur d’un guerrier à l’aube de la bataille.
Pendant que Nala tressait les cheveux de Leza au coeur de sa crinière, il se pencha vers ses fils. « Regardez bien, mes petits, » leur murmura-t-il. Ils étaient trop jeunes pour comprendre ce qui se passait, mais leur dire le contentait. Ses enfants bâillèrent et observèrent la scène à paupières mi-closes.
« Tous les matins, An’she saigne, poursuivit-il. Il sacrifie une partie de sa lumière pour nous prévenir de l’arrivée de l’aube. Mais il n’est pas seul. Les yeena’e sont là pour l’aider. Votre mère est là pour l’aider. »
Hier, les lunes jumelles étaient apparues pendant la journée pour la première fois depuis la mort de Leza, indiquant que son esprit avait enfin rejoint les yeena’e, « ceux qui présagent l’aube ». Elle était bien entourée, désormais, aux côtés de tous les autres grands ancêtres morts en sauvant des vies ou, comme Leza, en en créant de nouvelles.
Les battements ralentirent à mesure qu’An’she se hissait au-dessus des infranchissables montagnes du val. Ses rayons étincelaient sur les étendues d’herbe couleur de miel. Des feuilles d’or frissonnaient sous la brise au sommet de grands arbres d’ivoire. Dezco avait assisté à bien des levers de soleil dans le val, mais la puissance du rayonnement d’An’she ne cessait de le fasciner. C’était comme si le regard de l’astre était fixé droit sur le val, et que les autres parties de la terre ne jouissaient que de ses reflets.
Une telle beauté avait un aspect cruel. Tout avait été censé devenir plus facile une fois la tribu arrivée au val, mais ce n’avait pas été le cas. Les combats faisaient rage. La politique de la Horde était devenue un problème quotidien. Des dizaines de réfugiés venus
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des régions du nord déchirées par la guerre arrivaient au sanctuaire jour et nuit, en quête de nourriture, d’un toit et d’un abri loin des violences.
Et puis, il y avait quelques jours seulement, ses enfants étaient tombés malades. Ils pleuraient et refusaient de manger. Dezco et Nala avaient essayé de comprendre de quoi ils souffraient, mais sans succès. Par la grâce d’An’she, Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage semblaient se comporter normalement ce matin. Peut-être la cérémonie les avait-elle guéris, se dit-il.
« Regarde. » Nala s’avança et pointa le doigt en bas, vers le val.
Il regarda par-dessus le garde-corps de la terrasse. Un groupe de silhouettes remontait le long d’un des sentiers battus qui menaient au sanctuaire. À la lueur de l’aube, leurs ombres couraient au sol comme des mains tendues.
« Le Lotus doré, » dit-il, reconnaissant un membre du groupe différent des autres. La démarche de Mokimo le Puissant était immanquable, même de loin. Comme tous les hozen, il avait de longs bras musclés qui traînaient presque au sol quand il marchait. Dezco ne distinguait pas les autres, mais il était surpris de voir un si grand nombre des antiques gardiens du val se diriger vers le sanctuaire. Habituellement ils ne s’éloignaient pas de la Pagode dorée, leur lieu de rassemblement niché au centre de la région.
« Penses-tu que ça ait un lien avec les rumeurs ? » La voix de Nala était teintée d’inquiétude.
« Il ne faut jamais accorder foi aux rumeurs, » répondit-il. Il avait entendu les histoires : on racontait que les conservateurs du val s’étaient récemment rassemblés en secret et rendus à divers endroits de la région pour une raison inconnue. En tant qu’ambassadeur du Lotus doré auprès de la tribu, Mokimo aurait pu lui expliquer ce qui se tramait, mais il avait été absent du sanctuaire depuis plus d’une semaine. Quoi qu’il en soit, il ne voyait aucune raison de s’inquiéter. Le Lotus était un ordre mystérieux, oui, mais également un allié de confiance.
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« Je sais, dit-elle avec solennité. Mais je m’inquiète surtout pour les petits. Nous ne savons pas encore si leur maladie est passée. Leur visite pourrait les fragiliser. » Elle caressa la joue de Corne-Rouge. Depuis la mort de Leza, sa cousine était devenue farouchement protectrice envers ses deux enfants. Dezco la comprenait. Aussi loin de leur foyer, les deux garçons constituaient sa seule famille.
« Garde-les à l’intérieur tant que les membres du Lotus seront là, dit-il, avant d’ajouter : après la cérémonie. »
Puis il se tourna à nouveau vers le soleil levant. Des voix et bruits de pas se mirent à retentir sur la terrasse avec la sortie des premiers lève-tôt des salles mortuaires du sanctuaire. Des marchands commençaient à monter des échoppes branlantes en grommelant. Des réfugiés se rassemblaient pour partager leur nourriture. Des orcs, elfes de sang et autres membres de la Horde qui avaient suivi Dezco jusqu’au val se mêlaient sur le plateau.
Les tambours se turent quand An’she, dans toute sa lumineuse gloire, s’éleva par-dessus les montagnes.
Pendant un instant, il se sentit en paix. Peut-être que ses malheurs s’arrêteraient enfin aujourd’hui, se dit-il d’un optimisme mesuré. Peut-être l’aube dont avait toujours parlé Leza était-elle enfin venue.
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Il ordonna une garde supplémentaire sur la terrasse pour maintenir l’ordre en préparation de l’arrivée des visiteurs. Il vivait maintenant au sanctuaire depuis des semaines et servait de chef du village ; et, quasiment chaque jour, il avait dû gérer des disputes et bagarres entre membres de la Horde. Ce n’était jamais bien sérieux, mais il ne voulait surtout pas que le Lotus puisse voir à quel point le sanctuaire pouvait plonger dans le chaos. Les membres du Lotus doré les avaient accueillis à bras ouverts, lui et son peuple, sur cette
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terre qu’ils protégeaient depuis des siècles. Il était de son devoir de faire honneur à cette confiance.
Après avoir quitté sa tenue cérémoniale et revêtu son armure, il rassembla quatre gardes chasselaube pour attendre les visiteurs en haut d’un des grands escaliers qui montaient en arc jusqu’à la terrasse. Deux statues dorées se dressaient de chaque côté des marches, des silhouettes monstrueuses qui grimaçaient férocement et pointaient des lances à longues lames vers le bas, comme pour empêcher quiconque de monter. Son sang se mit à bouillonner à leur simple vue.
Il s’agissait de mogu, une race bestiale qui avait jadis régné sur le val en utilisant son pouvoir pour bâtir un empire de haine et d’asservissement. Il en avait déjà affrontés. Ils étaient des adversaires puissants et impitoyables, dépourvus de tout honneur. Heureusement, leur empire était tombé il y avait bien longtemps.
Mais les temps changeaient. Un clan de mogu, appelé les Shao-Tien, avait réussi à s’introduire dans le val. Il avait entendu de nombreux rapports sur leur présence grandissante. En attendant en haut de l’escalier, il se demandait si la guerre entre les Shao-Tien et le Lotus doré venait de prendre un nouveau tournant. Sinon, pourquoi voir les gardiens du val arriver si nombreux au sanctuaire ?
La question lui trotta en tête jusqu’à l’arrivée des visiteurs. En apercevant Zhi l’Harmonieux parmi eux, il fut soulagé d’avoir pris le temps de faire respecter l’ordre sur la terrasse. Il y avait peu de gens en Pandarie qu’il respectait plus que le sage pandaren qui dirigeait le Lotus doré.
« J’espère que notre venue ne dérange en rien. Nous avons entendu des tambours en approchant, » dit Zhi pendant que Dezco les menait tous à l’ombre d’un buzao qui poussait au centre de la terrasse.
« Pas du tout. C’était une cérémonie en l’honneur de mon épouse, mais elle s’achevait à l’aube.
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— Ta femme, oui, » répondit Zhi. Il hocha la tête gravement. « Tous les taurens honorent-ils leurs morts ainsi ?
— Quelques-uns seulement. C’est une très vieille cérémonie. Elle avait presque disparu des mémoires quand les marche-soleil l’ont ravivée. Elle s’accordait bien à nos croyances.
— Intéressant. » Zhi caressa la grise tresse de sa barbe. « J’ai beaucoup à te demander sur ton ordre. Je vois beaucoup de ressemblances entre lui et le Lotus. Quand les troubles qui agitent le val seront apaisés, il faut que nous discutions.
« J’en serais ravi, » dit Dezco en regardant les autres membres du Lotus qui se tenaient à côté de lui. Il en avait rencontré certains à son arrivée dans le val, mais seulement brièvement. Il connaissait Weng le Miséricordieux, un pandaren dodu et délicat qu’on voyait toujours au sanctuaire. Et puis il y avait Mokimo. C’était un immense hozen revêtu de solides pièces d’armure de bois et de fer. Il avait les cheveux tirés en arrière, une courte queue de cheval. Des touffes de fourrure grisonnante encadraient un long et glabre visage marqué de peinture bleu-vert. Il balaya discrètement la terrasse du regard puis, comme il avait parfois coutume de le faire, lança une bordée de mots incompréhensible dans sa langue natale.
« Les petits ne sont pas là ? finit-il par demander dans une langue que Dezco comprenait.
— Je crains qu’ils n’aient besoin de repos. Ils sont levés depuis la fin de la nuit.
— Je vois. » La queue de Mokimo s’abaissa en signe de déception.
« Peut-être plus tard. » Dezco lui donna une tape chaleureuse sur l’épaule, même s’il était content que ses fils soient à l’intérieur avec Nala. Leurs symptômes étaient revenus après la cérémonie des yeena’e, à son grand désarroi. Mais, surtout, il avait l’impression
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qu’un grand désastre était imminent à chaque fois que Mokimo était près de ses enfants. Les hozen étaient un peuple turbulent, porté sur l’impulsivité et la malice. Même si le comportement de son ami le rapprochait bien plus des pandarens que de ses semblables, la présence des enfants faisait ressortir le hozen en lui.
« Lorsque Mokimo parle d’eux, on jurerait qu’il s’agit de ses petits, gloussa Zhi. Mais je pensais à eux, moi aussi. Vont-ils bien ?
— Eh bien… » commença Dezco, avant de se reprendre. Il ne voulait pas inquiéter Zhi au sujet de cette maladie, surtout en ne sachant pas vraiment si elle était grave. « Ils grandissent vite, comme prévu.
— Je vois. » Zhi sembla se perdre dans ses pensées un moment. Il secoua la tête comme pour clarifier son esprit, puis regarda Dezco. « Nous devrions nous mettre au travail. Je sais que tu as fort à faire ici. Je ne veux pas t’écarter de tes devoirs plus longtemps que nécessaire.
Il adressa un signe aux membres du Lotus qui attendaient. Ils se mirent immédiatement en mouvement : quelques-uns partirent vers un amas de réfugiés, près de l’entrée du sanctuaire. Les autres ouvrirent les loquets d’un grand coffre de bois qu’ils avaient apporté.
« Si je peux aider de quelque manière que ce soit, dites-le-moi », offrit Dezco, piqué de curiosité.
— J’aimerais. Mais en vérité, nous venons ici à la demande des Astres vénérables. »
Il essaya de dissimuler sa surprise. Les vénérables les avaient envoyés ici ? Zhi lui avait dit un jour que ces quatre grands esprits avaient veillé sur la Pandarie plus loin que l’histoire connue. Autant qu’il sache, ils étaient semblables à des dieux. C’était eux qui avaient ouvert l’accès du val aux étrangers peu auparavant, pensant que des gens comme lui et ses taurens pourraient aider le Lotus à défendre la région.
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« Comme tu le sais, reprit Zhi, le val est grand, et nous sommes peu nombreux au Lotus. Aujourd’hui, avec l’invasion des Shao-Tien, j’ai peur que nos rangs ne diminuent encore. Nous venons pour recruter de nouveaux membres.
— Dans la Horde, certains seraient honorés de se joindre à vous.
— J’ai peur que ce ne soit pas aussi simple. Les vénérables nous guident dans notre recrutement : ils nous disent exactement qui approcher… Enfin, ils nous le disaient, plus exactement. Les Astres sont troublés ; leurs messages se brouillent. Récemment, ils m’ont dit qu’il se trouve quelqu’un digne de devenir gardien ici, dans le val, contre toute attente. Par le passé, nous nous aventurions toujours hors de la région pour trouver de nouveaux membres. Puis j’ai compris pourquoi les vénérables nous avaient envoyés ici : cet endroit accueille désormais beaucoup de nouveaux arrivants.
— Maître Zhi ! cria Weng depuis l’autre côté de la terrasse. Nous sommes prêts ! »
Près de lui, un gong d’argent avait été installé. Il était orné de symboles représentant les quatre Astres vénérables : Niuzao, le Buffle noir, Yu’lon, le Serpent de jade, Xuen, le Tigre blanc, et Chi Ji, la Grue rouge. Une poignée de réfugiés pandarens s’était assemblée devant le gong.
« Un instant ! répondit Zhi avant de se retourner vers Dezco. Il ne nous reste plus qu’à procéder à un test très simple. Ça ne prendra pas longtemps. Nous reparlerons après.
— Je… » commença-t-il, mais Zhi était déjà parti en direction du gong. Il le suivit du regard, déçu. Il avait espéré que le Lotus lui demanderait quelque chose, de l’aide. La Horde participait à l’effort de guerre, mais lui-même s’était senti de plus en plus inutile. Il passait le plus clair de son temps à veiller sur les affaires du sanctuaire.
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Mokimo trotta jusqu’à lui pendant que Zhi commençait à s’adresser aux réfugiés. « Oh, j’espère que ça va marcher, dit-il en se tordant les mains. On est allé aux quatre coins du val cette semaine. Je ne sais même plus sur combien de petits on a essayé.
— De petits ? » Soudain, Dezco se rendit compte que tous les réfugiés rassemblés près du gong tenaient des bébés dans les bras.
— Nous choisissons toujours nos membres très jeunes. Quand je n’étais qu’un enfant, Zhi est venu jusqu’à mon village dans la forêt de Jade pour me donner une nouvelle vie. Mais nous devons nous contenter d’autres moyens de trouver nos membres, à présent. Il y a trois jours, nous avons sonné le Gong chantant. Il envoie un appel à tous les enfants liés aux vénérables. En tout cas, c’est ce que disent les vieux écrits. Ce test n’avait jamais été utilisé avant.
— Il y a trois jours… » dit Dezco, pour lui-même. Il essayait de se rappeler quand Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage étaient tombés malades. Ça lui semblait faire environ trois jours. Ou plus longtemps ? Il n’était plus certain.
« Que se passe-t-il quand le gong sonne ?
— Je ne sais pas. Personne ne sait vraiment. Je suppose que les enfants sont indisposés. Un peu comme s’ils étaient malades. Le but est de montrer qui a du potentiel. On sonne le gong une deuxième fois pour apaiser le petit qui est affecté, et vérifier que c’est bien lui qui a été choisi. Ensuite, il y aurait un signe des Astres. »
Le coeur de Dezco se mit à battre plus vite. Des gouttes de sueur se mirent à couler le long de son museau. Comme s’ils étaient malades…
Un membre du Lotus tendit un marteau en fer à Zhi. Ce dernier le prit dans ses pattes et frappa le gong. Le disque d’argent se mit à vibrer et à se balancer, mais il n’y eut pas le moindre son. En tout cas, ni Dezco, ni personne autour ne l’entendit. Aucun des couples pandarens ne réagit, ni leurs petits. Pas le moindre signe des Astres vénérables.
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« Il ne s’est rien passé. » Une vague de soulagement déferla sur lui, et il pensa à ses enfants. Et pourquoi leur serait-il arrivé quoi que ce soit ? Le Lotus doré était composé de représentants des races de Pandarie : jinyus, pandarens, hozen, et d’autres, tous liés à la terre depuis de nombreux milliers d’années. Ses enfants étaient des taurens. Des étrangers.
« Rien… » Mokimo baissa la tête. Les autres membres du Lotus regardaient autour d’eux, comme à la recherche d’une explication sur ce qui venait d’arriver. Zhi faisait tourner le marteau entre ses pattes, l’air abattu.
Dezco ressentit de la sympathie pour eux. Ils avaient vécu dans la paix pendant si longtemps. Aujourd’hui, la guerre était à leur porte. Et les Astres qui les avaient guidés étaient…
Dans la foule, quelqu’un se mit à crier.
Le gong oscillait violemment. Des fêlures se répandaient depuis son centre, comme les fils d’une toile d’araignée. Il tomba en morceaux sur le sol de la terrasse. À sa place flottait une sphère de lumière bleu et or. Lentement, elle se déforma et prit l’aspect d’une grue géante. La créature étendit son cou et se mit à frotter les plumes jaunes, rouges et blanches de son corps.
«Chi Ji, » dit Zhi avec calme. Lui et les autres membres du Lotus se courbèrent d’un seul geste.
« Quelqu’un a répondu à l’appel, » dit l’avatar de la Grue rouge d’une voix grondante et surnaturelle. Il mesurait plus de deux fois la taille de Dezco ; il baissa les yeux tour à tour sur chacun des oursons pandarens.
« Pas ici, » finit-il par dire. Il releva soudain la tête vers la façade dorée du sanctuaire qui saillait de la montagne, et franchit l’immense porte de la ville. La foule resta un instant sans bouger, puis se précipita à sa suite.
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Dezco se fraya un chemin vers l’avant, pensant à Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage. Il passa les voûtes du sanctuaire, fonçant vers l’auberge du Repos de l’été, nichée du côté est. Il savait que Nala y aurait emmené ses garçons.
Chi Ji le savait aussi.
Au grand désespoir de Dezco, la Grue rouge était déjà là, dressée devant un des panneaux de papier pliants qui séparaient les « chambres » de l’auberge. Nala était là, postée défensivement devant deux petits berceaux.
« Tu n’es pas la mère », dit Chi Ji d’un ton curieux.
Dezco contourna le vénérable et mit une main sur l’épaule de Nala pour la calmer. Dans leurs berceaux, Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage regardaient en l’air. Pour la première depuis des jours, ils riaient. Et ils tendaient les mains vers Chi Ji.
« Ce doit être une erreur. » Il lui fallut toute sa volonté pour maîtriser sa voix.
« Tu es le père. » Les yeux de l’Astre se fixèrent sur lui ; ils brûlaient tels deux soleils, ardents et implacables. Il sentit la Grue rouge regarder à travers lui, fouiller dans ses pensées et souvenirs. « La mère n’est plus. Elle est morte en couches. Mais de sa mort sont nées deux vies. »
Chi Ji pencha la tête. « Tu les appelles Sabot-de-Nuage et Corne-Rouge, mais ce ne sont pas leurs vrais noms.
— Pas leurs vrais noms ? » Mokimo s’insinua entre les réfugiés et membres du Lotus et de la Horde qui se pressaient autour du panneau, brûlants de curiosité.
« Non. » Dezco lança un regard stupéfait à la Grue rouge. Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage étaient les noms de nourrisson de ses enfants ; c’était une tradition rarissime
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perpétuée par sa tribu. Le temps venu, ils prendraient leur vrai nom : l’un, celui d’un vieil ami très cher mort dans la jungle pandarienne ; l’autre, celui d’un nouvel ami qui avait secouru la tribu.
« Je n’avais pas vu des jumeaux. » L’avatar se tourna vers Zhi. « Seul un doit servir le val.
— Je comprends. » Zhi hocha la tête. Son masque de calme s’était décomposé. On lisait un réel choc sur son visage. Son regard croisa celui de Dezco. « Des enfants venus de loin… Je ne l’aurais jamais cru, mon ami. Ça m’avait traversé l’esprit, bien sûr, mais je n’ai jamais pensé que c’était réellement possible.
— Ce sont mes enfants. » Il essayait tant bien que mal de comprendre ce qui était en train d’arriver ; tout s’était passé si vite. « Ce que vous me demandez est…
— De protéger ce pour quoi tu as voyagé si loin, répondit la Grue rouge. D’honorer le rêve de ton épouse. De sacrifier au val, comme elle l’a fait. Il est bon que tu aies deux enfants. L’un aidera le val, l’autre restera à ton côté. Tout ce qui te reste à faire, c’est choisir. » L’avatar commença à se dissiper comme un cercle de fumée.
« Attendez ! »
Mais il n’y eut aucune réponse. La Grue rouge disparut. Les membres du Lotus se mirent à applaudir en signe de célébration. Derrière eux, des réfugiés se faufilèrent jusqu’aux enfants. Les visages se confondaient. Nala repoussa un pandaren qui tendait la main vers Corne-Rouge, l’envoyant bouler dans le panneau de papier.
Quelqu’un tapa dans le dos de Dezco. Il se retourna d’un geste défensif et vit Mokimo, le visage affublé d’un large sourire. « Quelle journée ! hurla le hozen par-dessus le vacarme ambiant. Quelle glorieuse journée que ce jour ! »
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Choisir…
L’ordre de Chi Ji le hantait, le suivit comme un esprit sans repos, pendant des heures. Quand ses déambulations le menèrent à nouveau à la terrasse d’Or, An’she avait depuis longtemps disparu à l’ouest.
Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage dormaient paisiblement dans deux paniers qu’il avait confectionnés à leur naissance, l’un dans son dos, l’autre sur sa poitrine, reliés par une corde passée sur ses épaules. Ce système s’était révélé incroyablement utile pendant la traversée de la Pandarie, lui permettant de garder ses petits près de lui tout en gardant son bouclier et sa masse en main. Cette terre regorgeait à tel point de dangers qu’il avait refusé de perdre ses enfants de vue même un court instant.
Mes armes ne me sont pas d’un grand secours, maintenant, pensa-t-il en inspectant la terrasse. À cette heure aussi tardive, le plateau était quasiment vide. Quelques orcs étaient assis sous les feuilles du buzao et aiguisaient leurs lames à la lueur d’une lanterne. Près de l’entrée du sanctuaire, des elfes de sang vêtus de longues robes avaient une discussion animée sur les propriétés magiques du val. Normalement, il les aurait salués, mais aujourd’hui il passa à côté d’eux sans un mot.
« C’est une occasion en or, je vous dis, entendit-il un des orcs murmurer à ses camarades. Le val est plein de pouvoir, hein ? C’est pour ça qu’on est là. Mais l’Alliance est là aussi. Pour l’instant, on fait jeu égal. Mais si on a un membre de la Horde dans le Lotus doré…
— Sois pas débile, répondit un autre. Le petit ne serait plus un d’entre nous. La Horde, ça serait rien pour lui. Regarde Mokimo. Il est pas comme les hozen qu’on a rencontrés. Le Lotus lui a pris sa culture. Son identité. »
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Il s’éloigna hors de portée de la conversation. Il avait entendu cette discussion des centaines de fois. Le jour était passé comme dans un rêve. Non, comme dans un cauchemar. Il n’en avait plus que des bribes : les félicitations du Lotus doré, qui s’était ensuite évaporé aussi rapidement qu’il était arrivé ; des conversations interminables avec les autres membres de la Horde pour parler de ce qui venait d’arriver ; et l’afflux constant de réfugiés qui voulaient voir ses enfants comme s’ils étaient devenus des reliques sacrées.
Il était bien content d’être seul, à présent. Il était au bout de sa patience et avait renvoyé ses conseillers, et même Nala, depuis des heures. Il soupira, frustré par la manière dont un jour qui commençait si bien avait sombré dans le chaos.
Il posa sa masse de cristal et son bouclier contre la rambarde de bois verni située au bord de la terrasse. Devant lui, des torches et feux de camp étaient éparpillés sur le noir du sol. Cinq bassins sacrés brillaient d’une lueur bleue spectrale, au loin. Mokimo lui avait souvent parlé de leurs eaux. Elles recelaient le pouvoir du val, son essence. Peut-être était-ce pour les protéger que lui et sa tribu avaient été amenés vers le val. Ou en faire usage.
Il y avait six bassins en tout, mais un d’entre eux était caché à sa vue, au fin fond du palais Mogu’shan. Il distinguait légèrement le contour de l’immense forteresse, jadis siège de l’empire mogu, gravée dans les montagnes orientales du val.
Il avait toujours trouvé étrange que le Lotus n’ait jamais abattu tous les bâtiments et statues des anciens rois de la région. Laisser tout ça debout était comme donner aux mogu une raison de revenir. Il avait un jour formulé sa préoccupation à Mokimo, qui lui avait répondu : « Les mogu croyaient que le val était à leur service. Nous, nous pensons que c’est nous qui sommes à son service. Nous avons laissé leurs statues en rappel de leur arrogance et de leur vanité. » À l’époque, il avait été impressionné par cette sagesse. Mais aujourd’hui, ces mots lui semblaient vides. Une excuse pour leur inaction. Si les Astres vénérables étaient si puissants, pourquoi n’avaient-ils pas éliminé les envahisseurs mogu ? Si le val était un foyer
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d’espoir et de paix comme Leza l’avait pensé, pourquoi les énergies qui montaient de cette terre n’aidaient pas le Lotus doré à en finir rapidement avec la guerre ?
Il inspira longuement, profondément. Trop de questions. Trop d’incertitudes.
« C’est une belle nuit, n’est-ce pas ? » demanda une voix.
Il se retourna et vit Mokimo approcher lentement.
« Te revoilà, » grommela Dezco. Le hozen avait disparu avec les autres membres du Lotus après le test, le laissant seul essayer de donner un sens aux évènements de la journée. Il ne semblait jamais être là quand il avait besoin de lui.
« À l’instant. » Mokimo s’appuya sur la rambarde à côté de lui. « Zhi m’a demandé de l’accompagner. On a rencontré d’autres membres de l’ordre qui revenaient d’un combat. Il y a plus de Shao-Tien qui sont entrés dans le val qu’on ne le pensait. Je suis content que tu n’aies pas vu les défenseurs : ils étaient si proches du désespoir. Ils avaient tellement peur.
— Désolé pour vous. » L’idée des mogu remportant encore des victoires le poussa à mettre sa frustration de côté.
« Mais ensuite, on leur a parlé de la Grue rouge et de tes petits… et ils ont changé ! Un instant, le malheur ; et le suivant, la joie. Un instant, le désespoir ; et le suivant, l’espoir ! » Mokimo se mit à sautiller sur ses petites jambes trapues.
« Ils ne sont que des enfants, dit Dezco. Ils ne changeront rien à la guerre.
— Dans le Lotus, on vit et on meurt pour demain. La Grue rouge nous a promis un avenir. Il ne serait pas venu ici s’il n’avait pas pensé qu’on aura besoin d’une nouvelle génération de protecteurs. » Le hozen tira une petite statuette en bois de sa tunique et la posa sur la rambarde, devant lui. « Tiens. Ça appartenait à un membre de mon ordre qui a été tué hier. Je ne vois pas de meilleur moyen de l’honorer qu’en te la donnant. »
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Dezco inspecta l’objet. C’était une fine gravure de la Grue rouge. D’étranges caractères, d’une langue qu’il ne comprenait pas, s’enroulaient autour de son corps, des pattes au bec. Ce n’était qu’un morceau de bois, mais il le troublait.
« Ça dit : Le destin est le vent, toujours changeant. La vie est le nuage, soufflée en un instant. Le val est le ciel, éternel. C’est un vieux dicton de notre ordre. Ça nous rappelle que même aux pires heures, il y a toujours un espoir. Que même dans la mort notre combat continue. Je me suis dit que tu aimerais. Tu parles souvent de ta femme et de l’aube qu’elle voyait venir.
— Mokimo, tu sais que je veux vous aider. Mais je… » Il s’interrompit en voyant la joie sur le visage du hozen. Il ne pouvait pas se résoudre à ruiner son rêve. Il n’était même pas sûr qu’il puisse comprendre. Le Lotus doré semblait penser que le fait qu’il fasse un choix n’était pas ouvert à débat. Que c’était attendu.
« Pas besoin d’en parler tout de suite, dit Mokimo. Je ne suis pas censé être là. Zhi m’a dit de ne pas te parler avant que tu aies eu le temps de réfléchir et faire ton choix. Je voulais juste te donner mon cadeau. Et te remercier. » Le hozen se recula du garde-corps. « Il vaut mieux que j’y aille. On va me chercher, à la pagode. »
Et sur ces mots, il descendit rapidement l’escalier. Dezco prit la statuette de Chi Ji de la rambarde. Choisir, retentit la voix de l’Astre dans son esprit. Mais choisir quoi ?, voulait-il crier en réponse. Le Lotus considérait ses enfants comme des sauveurs, maintenant. S’il refusait et restait dans le val, il savait que ses garçons seraient une plaie pour la terre, le souvenir permanent d’un rêve brisé.
Il reposa la statuette et sortit Sabot-de-Nuage et Corne-Rouge de leurs paniers. Il les serra fort dans ses bras et les imagina dans les années à venir, suivant la voie des marche-soleil, l’aidant à mener les cérémonies en honneur d’An’she et de la Terre-mère, apprenant quel avait été le courage de Leza en face de la mort.
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« Leza… » murmura-t-il. Il aurait voulu qu’elle soit à ses côtés pour l’aider à traverser tout ça, et il se demandait ce qu’elle aurait fait. D’un seul coup, il se souvint de paroles qu’elle avait eues juste avant de mourir. Mon amour… quoi qu’il arrive… tu dois protéger… protéger notre enfant... Elle n’avait pas su qu’elle était en train de donner naissance à des jumeaux. Pour lui, cela rendait son dernier voeu encore plus puissant.
Et le choix devint clair.
« Je le ferai, » dit-il en regardant ses petits garçons.
« Nala ! » Il l’appela, et tourna la tête. Il pensait la voir sortir des ombres proches. Même s’il l’avait renvoyée, il la connaissait trop bien pour ne pas s’attendre à ce qu’elle l’ait suivi.
Elle sortit effectivement de derrière le buzao. « Le Lotus ne comprend pas, hein ?
— Ce n’est pas de leur faute.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda-t-elle en approchant du garde-corps.
— Nous… Je te mets en charge du sanctuaire.
— Quoi ?! Pour combien de temps ? »
Il regarda une dernière fois la statuette de Chi Ji. « Définitivement. »
*****
Lorsque Dezco partit du sanctuaire avec Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage confortablement installés dans leurs paniers, l’aube était presque là. Les adieux à Nala s’étaient faits dans le chagrin, mais elle avait fini par comprendre. Elle était une marche-soleil, et savait qu’en toute chose il n’y avait qu’un véritable chemin, qu’une bonne décision.
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Et quel chemin pouvait être plus véritable que celui de préserver sa famille ? De préserver l’unité de sa famille ?
Les inquiétudes de Nala avaient plus tenu à son désir de l’accompagner pour s’occuper des enfants, mais il avait besoin d’elle au sanctuaire. Il ne voyait personne d’autre pour l’empêcher de sombrer dans le chaos. Comme Leza, Nala savait toujours quand être ferme et quand être plus flexible. Elle était une meneuse-née.
De plus, il voulait se distancier le plus possible de ses camarades. C’était son choix, et son choix seulement. Il ne savait pas comment le Lotus doré réagirait, ni surtout la Grue rouge. Mettre en péril la place de la Horde au sein du val était la dernière chose qu’il souhaitait. Cette région, malgré les évènements récents, comptait encore pour l’avenir de son peuple.
Il avait honte de laisser Mokimo ainsi dans l’ignorance, mais il ne pouvait rien y faire. Une rupture propre, même si elle lui était douloureuse, était la meilleure solution. La vie continuerait plus facilement ainsi pour les membres du Lotus.
Il avança bien aux premières heures de l’aube. Il restait à l’écart des routes principales, traversant les contreforts du nord. Selon ses estimations, il arriverait avant la tombée de la nuit à la porte des Astres vénérables, qui menait hors du val.
Vers midi, il s’arrêta à la base d’une petite colline et posa les enfants au sol. Il sortit une gourde de lait de yack aux herbes que Nala lui avait appris à préparer. Elle l’avait assuré que ça suffirait à les nourrir convenablement jusqu’à ce qu’il arrive en Mulgore et trouve une nourrice taurène pour les allaiter correctement. Mais elle avait omis de lui dire à quel point ils détesteraient la mixture : à la première gorgée, les deux se mirent à crier et refusèrent de boire plus.
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« C’est pas si mauvais, » grommela-t-il. Il goûta une gorgée ; le breuvage était épais et insupportablement amer, et il se mit à tousser sans pouvoir s’arrêter. Les cris des deux garçons se changèrent rapidement en rire.
« Manquer ainsi de respect à vos anciens n’est pas très sage, mes petits, » grogna-t-il joyeusement.
Il était sur le point d’essayer de les nourrir à nouveau lorsque le sol se mit à trembler. Trois chariots à yacks passèrent la colline en rugissant, chargés de pandarens. Les bêtes soupiraient et écumaient.
« Les mogu ! cria l’un des passagers en passant à sa hauteur. À la porte ! »
Impossible ! Il se hâta de reprendre les enfants dans leurs paniers. Il monta lentement jusqu’au sommet de la colline, bouclier levé. En haut, une bourrasque de vent lui fouetta le visage, chargée d’une odeur de fumée et de combat.
Loin devant, il aperçut la porte des Astres vénérables. Partout, des feux brûlaient. Une armée de Shao-Tien à la peau d’un bleu sombre déferlait de l’entrée du val. Des groupes de silhouettes en armure légère – les soldats du Lotus doré – se précipitaient à sa rencontre. Des tirs de canons retentirent dans le val comme des coups de tonnerre. Un groupe entier de défenseurs s’évanouit dans un torrent de feu et de sang. Les autres guerriers de l’ordre battirent rapidement en retraite, les mogu les suivant de près pour achever les traînards.
Il marmonna un juron. Le chemin était bloqué. Il fit volte-face et redescendit la colline, évaluant les choix possibles. Il avait entendu parler d’une autre porte loin à l’ouest, mais il n’était pas sûr qu’elle soit ouverte. Peut-être pourrait-il trouver un moyen de passer… un col secret dans les montagnes, ou un tunnel connu uniquement des indigènes.
Tout ce dont il était certain, c’était qu’il ne pouvait pas retourner au sanctuaire. Il n’en faisait plus partie, plus maintenant, plus après avoir fait son choix. Tiens-toi à ta
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décision. Sois fort, s’exhorta-t-il.
L’un des réfugiés l’attendait au pied de la colline. C’était un vieux pandaren avec une longue et fine barbe suspendue au menton. « Tu ne trouveras que la mort, par-là, lui dit-il.
— On dirait bien. Et toi, où vas-tu ?
— Tombe-Brume. Nous sommes beaucoup à avoir été séparés de nos familles. On nous a dit que certains pourraient s’y trouver. Je cherche mes petits-enfants. Où t’emmènent les vents ? »
Il réfléchit à ce qu’il savait de Tombe-Brume. C’était un petit camp de réfugiés niché près de la partie sud-ouest du val. De là, il pourrait en apprendre plus sur l’autre porte. Et si le chemin était bloqué, au moins le trajet lui permettrait-il de gagner du temps en s’éloignant du sanctuaire. Peut-être se passerait-il assez longtemps pour que le Lotus doré repousse les Shao-Tien et reprenne la porte des Astres vénérables.
S’il avait assez de guerriers pour ça, se dit-il funestement.
« Tombe-Brume, » répondit-il.
*****
Avec les réfugiés, ils coupèrent à travers la moitié est du val, plaçant les monts jumeaux qui s’élevaient au centre de la région entre eux et l’assaut des mogu. La présence de blessés et de pandarens âgés les ralentissait considérablement, mais Dezco ne s’en souciait pas. Il profitait du temps passé avec ses enfants, et resta à l’écart le plus long du voyage. Sa seule vraie inquiétude était de croiser des membres du Lotus, mais il n’en vit aucun signe.
Au deuxième jour, juste avant le crépuscule, la caravane approcha de la frontière sud du val et de la passe qui l’emmènerait jusqu’à Tombe-Brume. Les bassins sacrés étincelaient
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à la lumière faiblissante du soleil, au sud, à l’est et à l’ouest. Si près de l’eau, l’air semblait vibrer d’un pouvoir étrange, presque tangible. Il était en train de les admirer, au loin, lorsque la caravane s’immobilisa.
« Il y a quelque chose devant ! » L’appel venait de l’avant du cortège.
Il traversa la masse des voyages depuis l’arrière de la caravane, luttant pour repousser la fatigue. Il avait à peine dormi depuis le début du voyage ; les réfugiés avaient bon coeur, mais aucun entraînement au combat. Il n’avait pas assez confiance en leurs capacités pour laisser ses enfants sans surveillance même quelques heures par nuit.
Un groupe de réfugiés se tenait près du chariot de tête, en grande discussion. Au loin, Dezco aperçut un grand feu de camp allumé près de l’entrée de la passe, en plein sur le chemin.
« Savez-vous qui ça peut être ? demanda-t-il aux pandarens rassemblés.
— On a envoyé quelqu’un voir, » répondit un jeune réfugié vêtu de haillons. Il fit un geste vers les autres rassemblés à côté de lui. « Il y en a qui pensent que c’est des mogu. Mais ils n’auraient pas un feu en pleine campagne comme ça.
— Et depuis quand tu es un expert des mogu ? répliqua un autre. Il paraît qu’il y a des raids de Shao-Tien qui ratissent le val et tuent tous ceux qu’ils croisent avant de s’évanouir comme des fantômes. Le feu pourrait être un piège pour nous faire approcher. »
Un silence gêné s’abattit sur le groupe. La queue de Dezco battait l’air, et il essayait de maîtriser son anxiété, se disant que les mogu n’auraient pas pu pénétrer si loin dans le val.
L’éclaireur revint peu après et leur fit signe d’avancer. « Il n’y a aucun danger ! »
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Tout autour de Dezco, les pandarens poussèrent des soupirs de soulagement, mais lui resta méfiant.
« Ce sont d’autres réfugiés ? » cria-t-il à l’éclaireur, encore loin. Outre les mogu, un autre ennemi l’inquiétait : l’Alliance. Les adversaires de la Horde avaient installé une ambassade dans une forteresse similaire au sanctuaire des Deux-Lunes, dans cette partie du val. Dezco s’était rapproché d’un des chefs de l’Alliance, le prince Anduin Wrynn. Tout comme lui, le jeune homme cherchait à éviter le conflit, et il était venu au val attiré par une promesse d’espoir et de paix. Mais Dezco ignorait quel poids aurait cette entente entre eux : il y avait tout autant de fanatiques belliqueux dans l’Alliance que dans la Horde.
« Non, » répondit l’éclaireur. Au loin, Dezco distinguait son sourire. « C’est le Lotus doré ! »
*****
« Venez vous asseoir ! Manger ! Vous reposer ! » cria Mokimo, bras levés.
Un grand feu rugissait derrière lui. De la vapeur montait de marmites en fer pendues au-dessus des flammes. Non loin de là, Weng le Miséricordieux servait du riz dans des bols en bois lisse décorés de gravures des quatre Astres vénérables. Un pandaren que Dezco n’avait encore jamais vu sortait des tasses de sacoches en cuir. Il était gigantesque, bien plus grand que lui, et vêtu d’énormes pièces d’armure noires. À part un chignon brun et sa barbe, sa fourrure était d’un blanc immaculé.
Les réfugiés dépassèrent Dezco et se hâtèrent vers le feu, affamés et épuisés. Son estomac aussi se mit à gargouiller quand le vent lui porta l’exquise odeur de la nourriture chaude, mais il ne céda pas. La présence du Lotus l’irritait. Ils auraient sans doute déjà appris son choix. Une attitude honorable aurait été de le laisser suivre sa voie et de vivre avec les conséquences de sa décision.
Au lieu de ça, ils l’avaient suivi.
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« Dezco ! » Mokimo lui fit un grand signe. « Viens ! Tu dois être mort de faim ! »
Il eut un grognement, oreilles couchées, irrité par ce ton anodin. À entendre Mokimo, c’était comme si le rencontrer perdu au fin fond du val était la chose la plus normale du monde.
Sans répondre, il fit quelques pas dans la direction opposée et choisit un emplacement dégagé. Il ne lui fallut pas longtemps pour que son propre feu crépite et pétille dans la nuit. Il sortit Sabot-de-Nuage et Corne-Rouge de leurs paniers et se mit à les nourrir de la mixture au lait de yack. C’était devenu plus facile ; ils commençaient même à en apprécier le goût.
Ils venaient de finir de boire quand Mokimo s’approcha du feu. « Je voulais venir plus tôt, mais les réfugiés avaient vraiment faim. Loués soient les Astres, toi et les petits allez bien. On s’inquiétait. » Il s’accroupit et adressa un grand sourire aux deux enfants, qui gloussèrent et se mirent à jouer avec les longues touffes de fourrure blanche qui encadraient ses joues.
« Tu connais Weng. » Il indiqua ses deux compagnons, qui se mêlaient aux réfugiés. « Et le grand, c’est Freux. Il n’a jamais été très doué pour les formalités, mais il est loyal à l’excès. C’est un ami dévoué, mais aussi un redoutable ennemi. Je crois que tu l’aimerais bien. Pourquoi ne pas te joindre à nous ? Il y a largement assez de place autour de n –
— Vous m’avez suivi.
— Euh… pas exactement. On a anticipé où tu irais. Avec la porte des Astres vénérables fermée, il n’y a pas beaucoup d’endroits où aller dans le val.
— J’ai fait mon choix, Mokimo, dit-il d’un ton ferme. Ne pas te l’annoncer en personne était un tort. J’en suis désolé. Mais me suivre ne changera rien à ma décision : la
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place de mes enfants est en Mulgore. Ensemble. C’est mon choix. » Puis il ajouta : « Et les autres habitants du sanctuaire ne sont pas impliqués dedans.
— Nala m’a expliqué. Je suis allé voir Zhi, et il est d’accord que si ton désir est de partir, tu es libre. »
Il ne savait pas trop comment réagir. Il s’était attendu à une certaine objection. « Mais il y a à peine quelques jours, tu disais à quel point mes fils sont importants pour l’avenir de ton ordre.
— Et j’étais heureux. Tout le Lotus l’était. Mais ce n’est pas à moi de choisir, hein ? La décision te revient.
— Alors pourquoi es-tu ici ?
— Tes enfants sont élus ; ils sont liés à Chi Ji, et donc au val. Le Lotus a juré de protéger cette terre quoi qu’il arrive. Jusqu’à ce que tes petits quittent le val, nous veillerons sur eux. Mais je ne vois pas pourquoi tu voudrais partir. Je croyais que c’était justement pour venir ici que tu avais fait un si long voyage.
— Oui, c’est pour ça… C’était pour ça. » Il baissa la tête. « Si Chi Ji m’avait demandé de partir seul au combat contre les mogu, j’aurais obéi à sa requête sans une hésitation. J’aurais fait n’importe quoi. Tout, sauf ça… » Il releva les yeux vers Mokimo. « Ce n’est pas pour ça que je suis venu ici.
— Comment le sais-tu ?
— Je le sais, c’est tout, » dit-il, sentant la colère monter. Il venait de comprendre : Mokimo essayait de le convaincre. Zhi les avait probablement envoyés, lui et les autres, pour le persuader de rester.
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« J’ai déjà trop perdu, reprit-il. Je ne suis pas venu ici pour perdre tout ce j’ai. Ce qu’on a promis à ma tribu, c’est la paix. L’espoir. Nous… Je n’ai rien eu de ce que j’attendais. » Il inspira profondément, pour se calmer. Sans s’en apercevoir, il s’était relevé. Weng, Freux et les réfugiés réunis autour de l’autre feu l’observaient en silence.
Mokimo resta impassible. « Les attentes… sont dangereuses. » Il tisonna le feu avec un bout de bois ramassé par terre. « J’attendais beaucoup quand j’ai rejoint le Lotus. Mais les années ont passé, et j’ai commencé à détester le val. Tout était si étrange, si troublant. Je voulais rentrer chez moi. Et un jour, j’ai décidé de le faire, mais Zhi m’a attrapé pendant que j’essayais de filer de la région. Il ne m’a pas réprimandé ; il comprenait. En fait, il a même promis de m’emmener voir ma famille. Il est rare qu’un membre du Lotus quitte le val, sauf pour une mission officielle. Il me faisait un grand honneur. »
« Quand le jour promis est arrivé, nous sommes allés jusqu’à mon village, dans les collines embrumées de la forêt de Jade. J’avais à la fois peur et impatience. Je n’avais pas vu ma famille depuis des années. » Il détacha un petit bandeau bleu-vert de sa queue de cheval et le montra à Dezco. Ce n’était pas grand-chose : une simple bande de cuir, vieillie et usée par le temps. « Ça appartenait à ma mère. On l’a trouvé dans les ruines de la vieille hutte de ma famille. Le village entier avait été rasé. Tout le monde était mort. Les tribus hozen se font souvent la guerre, vois-tu.
— Désolé, dit Dezco, honteux de s’être énervé.
— Pourquoi ? Si je n’avais pas été choisi, je ne serai pas en vie aujourd’hui. On ne peut pas prédire où nous mènera la vie. C’est quand on lâche prise, quand on s’affranchit de ses attentes qu’on devient vraiment libre. Tout ce que nous pouvons faire, c’est servir le val avec la certitude que, où que nous portent les vents, nous aurons vécu nos vies pour quelque chose de plus grand que nous-mêmes. Ça nous suffit. »
Mokimo se releva et se dépoussiéra. « Reviens au sanctuaire. C’est tout ce que je te demande. Pourquoi mettre les petits en danger dans la nature ? Il n’y a plus d’endroit sûr dans le val. Nulle part. »
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Dezco inspira profondément et regarda les flammes danser et onduler. Elles étaient toujours en mouvement ; jamais stables. Imprévisibles, comme tant de choses en Pandarie. La seule constante était lui-même, ses propres choix. Il avait traversé les jungles côtières, les montagnes du nord, et d’autres régions avec ses fils. Il avait affronté de féroces ennemis comme les mogu, qui rôdaient dans tous les recoins sombres du continent. Et tout ce temps, il avait protégé ses enfants.
Le sanctuaire n’était pas une forteresse imprenable. En fait, une part de lui soupçonnait que si le Lotus voulait qu’il y rentre, c’était pour avoir une chance de le convaincre. Il y serait coincé. Piégé.
Il secoua la tête. « Tu as raison, cette terre est dangereuse. Mais il y a un endroit où mes enfants seront en sécurité : à mes côtés. Et ils y resteront. Si vous voulez nous suivre, faites, mais notre destination est Tombe-Brume. »
*****
Quand il se réveilla en sursaut, il faisait encore nuit.
Il se dressa sur les coudes, mécontent de s’être endormi. Il avait prévu de monter la garde toute la nuit, mais le long trajet avait fini par le rattraper.
Non loin, les yacks grognaient et frappaient le sol de leurs sabots, apeurés.
Il pensa à ses fils. Ils allaient bien, dormaient à poings fermés sur des couvertures non loin du feu. Il les plaça doucement dans leurs paniers puis les attacha contre lui.
À l’autre camp, quelques réfugiés se réveillaient lentement, frottant leurs yeux embrumés de fatigue. Mokimo, Weng et Freux se tenaient immobiles de l’autre côté du feu, les yeux braqués vers les ténèbres.
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« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il en les rejoignant.
Mokimo porta le doigt à la bouche en geste de silence. « Freux a vu quelque chose, » murmura-t-il.
Un grondement sourd monta de la gorge du géant pandaren. Son poing se serra autour d’une immense masse de fer ornée de méchantes pointes. « Freux aime pas ces rochers, murmura-t-il.
— Pourquoi ne les aimes-tu pas ? demanda Weng.
— Ils bougent. » Il grinça des dents. « Mauvais rochers. Aime pas rochers. »
Dezco se plaça dos au feu pour que ses yeux puissent s’habituer à l’obscurité. Peu à peu, des détails se révélèrent : une pente raide, un côté de la passe qu’ils comptaient emprunter. Des rochers de toutes tailles constellaient le versant, mais rien ne semblait anormal. Ce n’était qu’une…
Un mouvement zébra la pente. Très fugitif, mais il l’avait vu.
« Weng, dit Mokimo. Réveille les réfugiés. En silence. Attèle les yacks. »
Weng hocha la tête et s’éloigna.
Dezco gardait les yeux braqués sur la montagne, se demandant s’il avait réellement vu ce qu’il avait vu, ou si ce n’était qu’un tour de son imagination. Puis le mouvement revint… Mais cette fois, il ne s’arrêta pas.
« En arrière. » Mokimo se tourna vers lui. « En arrière ! »
Dix immenses rochers se mirent à rouler le long de la pente. Un éboulement.
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Non, ils ne roulaient pas. Ils couraient.
Freux leva les bras en rugissant, et les rochers bondirent de la pente. Leurs corps trapus et canins et leurs gueules grimaçantes devinrent visibles à la lueur du feu.
« Des quilen. » Dezco retint son souffle.
Les créatures fonçaient vers le camp. Leur peau de granit ondulait en vagues surnaturelles. Ils étaient les molosses des mogu, des bêtes féroces de pierre vivante, comme beaucoup de leurs maîtres.
Les yacks se cabrèrent. Seuls deux étaient déjà attelés. Weng retenaient les autres par les rênes, essayait de les empêcher de fuir. Les réfugiés couraient partout dans le camp, enflammant des morceaux de bois pour s’en servir de torches. Corne-Rouge et Sabot-de-Nuage pleuraient, apeurés.
Mais plutôt que d’attaquer, les quilen formèrent un grand demi-cercle autour du camp, bloquant le retour vers le val au nord mais laissant l’accès à la passe ouvert.
« Le chemin est libre vers Tombe-Brume ! cria Weng. Allez tous vers…
— Restez ici ! hurla Dezco, comprenant ce qui se passait. Ils essayent de nous pousser vers la passe.
— Il a raison. » Mokimo rejoignit Dezco, le souffle haletant. Les quilen mordaient l’air et se rapprochaient du camp, mais n’attaquaient toujours pas. « Il faut aller au nord. Retourner au centre du val.
— Freux fait un chemin. » Le pandaren souleva le chariot non attelé au-dessus de sa tête. Ses bras, larges comme des troncs d’arbres, tremblaient sous l’effort. Avec un rugissement assourdissant, il lança le chariot qui explosa au milieu des quilen, les forçant à s’écarter de chaque côté.
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« Maintenant ! » Dezco fit un geste.
Les réfugiés s’élancèrent en avant. Les quilen fondirent de tous les côtés. Freux en cueillit un en plein bond avec sa masse. Quatre autres chargèrent sur Dezco. Il adressa une prière à An’she, et autour de lui, l’air froid se mit à crépiter de puissance, baigné de chaleur et de lumière comme si le jour s’était levé.
Il détacha le bouclier de son bras et lança le bloc de fer dentelé vers les bêtes. Le bouclier, rayonnant, fendit l’air et percuta le premier quilen, se plantant dans sa tête. L’impact projeta la créature vers l’un de ses semblables, qu’il coupa en deux.
Les deux autres continuaient sur leur lancée. Mokimo s’élança vers eux en se balançant sur ses longs bras, et donna un coup de pied au premier. Dezco eut à peine le temps de s’écarter et de couvrir sa poitrine de sa main libre pour protéger Sabot-de-Nuage, et l’autre molosse bondit en avant et le percuta.
Il y eut un déchirement. Il sentit un poids quitter ses épaules. Le quilen avait tranché la corde.
Il attrapa le panier de Sabot-de-Nuage avant qu’il ne tombe. Il fit volte-face, masse levée, mais le quilen filait déjà vers la passe. La créature tirait l’autre panier par le bout de corde. Corne-Rouge, encore dedans, hurlait.
Il s’élança vers son fils, ses sabots creusant de profonds sillons dans la terre. Mokimo le rattrapa et le tira par le bras, assez fort pour l’arrêter.
« Je vais le ramener. Toi, emmène Sabot-de-Nuage et rejoins les réfugiés.
— Je refuse de laisser Corne-Rouge ! » Il arracha son bras à la main de Mokimo.
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« Alors donne-moi Sabot-de-Nuage et je vais l’emmener en sécurité, » implora le hozen.
Il s’attarda, déchiré d’indécision. Les réfugiés se repliaient en désordre, poursuivis de près par les quilen. Deux des créatures avaient plaqué Freux au sol. Il leur cognait frénétiquement la tête de ses pattes.
« Et où ?! cria Dezco Je t’ai déjà dit que… »
Un hurlement glaçant déchira l’air, venu de la passe.
Il repoussa Mokimo et fonça vers la source du bruit, le panier de Sabot-de-Nuage serré sous le bras. Il murmura une prière à An’she et tissa un bouclier de lumière autour de son fils, pour la bataille qu’il savait imminente.
En approchant l’obscure entrée de la passe, il sentait que Mokimo le suivait, mais toute son attention était concentrée sur les cris de Corne-Rouge. La lumière d’un feu dansait loin devant lui, une faible lueur orange qui ondulait à flanc de montagne. Il la suivit, les tempes bouillonnantes de sang.
Quelques pas après avoir pénétré dans la passe, il finit par retrouver son fils.
Corne-Rouge pendait de l’immense poing d’un Shao-Tien. À part un kilt de cuir tressé, la musculeuse brute ne portait pas d’armure. Sa peau rocheuse d’un bleu sombre miroitait à la lumière d’une torche brandie dans son autre main. Le quilen se tenait non loin de lui, ainsi que deux autres Shao-Tien vêtus de lourdes armures et armés de lances à longues lames.
Les mogu ne disaient rien. Dezco n’attendait jamais d’eux qu’ils disent quoi que ce soit. C’était une race avec laquelle on ne pouvait pas discuter. Pour quiconque vivait sa vie avec honneur, leurs actes défiaient tout entendement. Ils se contentaient de le toiser. Le chef releva Corne-Rouge, comme pour faire signe à Dezco d’approcher.
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Il releva le défi.
« Dezco ! » cria Mokimo depuis l’entrée de la passe, mais il l’ignora. Il n’entendait plus que les cris de ses fils, et, au loin, la voix de sa femme.
Mon amour… quoi qu’il arrive… tu dois protéger… protéger notre enfant...
Les mogu en armure et le quilen avancèrent. Il abattit sa masse sur le sol, en brisant la tête. Sous l’impact, une vague de lumière jaillit vers la bête et l’un des soldats, qui tenta de s’écarter, mais trop lentement. La moitié de son corps, pris dans la lumière d’An’she, tomba en poussière.
Derrière, le chef recula, cachant ses yeux aveuglés. Il secoua la tête et jeta sa torche au sol, puis dégaina une dague de son kilt. De longs tentacules d’énergie noire et rouge ruisselaient de la lame et dansaient autour de l’acier.
Dezco vit avec horreur le Shao-Tien lever son arme, se préparant à frapper Corne-Rouge.
La torche faiblissait, et les ténèbres envahissaient la passe. Une ombre fendit l’air au-dessus de lui : Mokimo avait bondi. Le deuxième soldat mogu sauta devant Dezco, lui barrant la vue. Le Shao-Tien fit tourner sa lance et la dirigea vers lui. Il esquiva la lourde lame, mais le manche de bois se brisa contre son poignet et vit voler sa masse. Le mogu se jeta contre lui pour le renverser, mais il tint bon et lui percuta le visage de son front. La brute vacilla sur le côté, étourdie.
Il tomba à genoux, aveuglé par le sang qui s’écoulait de son front, dans ses yeux.
Il tâta frénétiquement le sol à la recherche d’une arme. N’importe quoi. Sa main libre tomba sur le cadavre du quilen.
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Il l’agrippa par la patte arrière et se releva, puis jeta son poids vers l’avant et se mit à tournoyer. Chacun des muscles de son corps devint aussi dur que l’acier. Le silence tomba sur la passe ; les cris s’étaient tus.
« Corne-Rouge ! » rugit-il en balançant d’une main le quilen dans la poitrine du soldat mogu. Il y eut un craquement audible. La brute vola en arrière et s’écrasa au sol, inerte.
Des ombres dansaient devant lui. Il tituba vers elles, sentant le panier de Sabot-de-Nuage pendu sous son bras gauche, en sécurité. Il essuya le sang de ses yeux jusqu’à recouvrer la vue. Mokimo était agenouillé. Le chef mogu était allongé non loin, sa propre lame plantée dans le roc de sa tête.
« Où est-il ?
— Ici. » La voix de Mokimo était un râle liquide ; le sang coulait d’une profonde blessure sur son cou. Il tendit les mains, lui présentant Corne-Rouge. Son fils avait les yeux fermés et il était couvert de sang. Son propre sang, pour partie.
Avant de prendre son petit garçon, Dezco implora An’she de guérir ses blessures. Une vive lumière jaune l’enveloppa mais, quand elle se dissipa, le bébé n’ouvrit pas les yeux.
« Non… » Il serra les dents de rage. Il ne pouvait rien faire. Il ne servait à rien, exactement comme avec Leza. Il avait tout essayé pour la sauver, pour qu’elle reste dans sa vie. Mais ça n’avait pas marché. Rien n’avait marché.
« La lame du mogu l’a trouvé, dit Mokimo dans un râle. L’arme était empoisonnée. La magie est trop forte pour que tu puisses soigner ses blessures… ou les miennes. Mais il reste un espoir. » Le hozen lui prit faiblement la main et la posa sur la poitrine de son fils. Il y avait un pouls, faible et ténu mais bien présent. « Le petit est vivant.
— Je ne peux rien faire pour l’aider… » Dezco abattit le poing au sol, de frustration.
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« Il y a un moyen. » Mokimo se leva lentement. Il vacilla un instant, manquant de basculer. « Les bassins sacrés. Tant qu’il reste de la vie en lui, les eaux du val peuvent… »
Lentement, sa voix se voila et ses yeux s’écarquillèrent. « Sabot-de-Nuage… »
Dezco baissa les yeux vers l’endroit où était blotti son fils, protégé par ses bras.
« Il est… ? » Des larmes perlèrent au coin des yeux de Mokimo. « Oh, non. »
Le panier pendait, défait, autour de l’enfant. Sabot-de-Nuage était enroulé sur le bras de Dezco, le corps brisé, écrasé. Dezco tomba à genoux et relâcha son étreinte, le laissant tomber au creux de son ventre. Il resta figé, son petit garçon dans les mains, tandis qu’une lame glacée lui transperçait le coeur.
Il avait eu l’attention rivée sur Corne-Rouge, et n’avait même pas remarqué que Sabot-de-Nuage était mort.
*****
« Par-là, » cria Mokimo. Il ne savait comment, le hozen avait trouvé l’énergie de se mouvoir malgré ses blessures. Il battait l’air de la torche des mogu, faisant signe à Dezco d’avancer. Ce dernier le suivait, Corne-Rouge délicatement niché au creux d’un bras, et le corps de Sabot-de-Nuage dans l’autre.
Derrière Mokimo, un grand bassin luisait doucement dans la nuit, entouré d’arches de bois finement décorées, qui s’élevaient de grandes pierres plates disposées en cercle tout autour. C’était le bassin situé le plus au sud du val, non loin de la passe où avait eu lieu l’attaque.
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Dezco luttait pour suivre Mokimo. Pour la centième fois, son esprit revivait la bataille. Il se repassait toute la séquence, essayant de voir quand Sabot-de-Nuage était mort. Mais quand ?! Quand le mogu l’avait percuté, manquant de le renverser ? Ou l’avait-il fait tout seul ?
Était-ce lui qui l’avait écrasé ?
Il tomba à genoux, nauséeux. « Par An’she, c’est moi. Je sais que c’est moi.
— Debout ! » Mokimo le frappa sur la tête avec le bas de la torche. Le coup le sortit de sa torpeur. Il regarda tout autour de lui, jusqu’à ce que ses yeux se posent sur le hozen couvert de sang.
« Il est mort. Tu ne sauras jamais comment. Pour l’instant, c’est Corne-Rouge qui est important. »
Dezco se releva péniblement et le suivit jusqu’au bord du bassin.
« Autrefois, les mogu utilisaient ces eaux pour faire le mal, mais elles peuvent aussi servir au bien, dit Mokimo. Chacun de ces bassins représente une émotion différente. Le courage… La paix… » Il entra dans l’eau, grimaçant de douleur. « Celui-ci est le bassin de l’espoir.
— Que… Que dois-je faire ? » demanda Dezco. Quelques poissons, éclairés par l’énergie du bassin, s’enfuirent de son ombre écrasante.
« Donne-moi Corne-Rouge. »
Il lui tendit son fils sans la moindre hésitation. Il ne pouvait plus rien faire, maintenant. Rien. Il ne pouvait plus que regarder Mokimo, qui plongea l’enfant dans l’eau avec délicatesse – tendresse, même – jusqu’au cou.
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Il fut soudain saisi par la scène : par Mokimo qui tenait son fils comme s’il s’était agi du sien, par tout ce qu’il avait risqué pour que Corne-Rouge ait une chance de vivre, même minime. Il repensa au combat, et ce qui s’était passé lui sembla clair : le hozen s’était jeté entre la dague du mogu et l’enfant. Même si la lame avait quand même blessé Corne-Rouge, il savait que sans l’intervention de Mokimo, il serait mort.
« Viens. » À grand-peine, le hozen fit un geste de la main. Il perdait ses forces. « Laisse… Sabot-de-Nuage… au bord. »
D’un geste hésitant, Dezco posa le corps de son fils au bord du bassin, puis sauta dans l’eau.
« Prends… dans ta main. Verse… sur lui. »
Il obéit, coeur battant. Il laissa l’eau ruisseler sur la tête de son fils, et Mokimo fit de même. Des perles brillantes couraient sur le museau de Corne-Rouge. Mais l’eau ne semblait faire aucun effet.
« Il ne se passe rien. » Il prit plus d’eau dans sa main, mais Mokimo lui saisit le poignet.
« Laisse… val… opérer… dit-il, le souffle rauque. Tu ne peux pas contrôler. Juste… espérer. Crois, comme Leza. En voyant la mort, est-ce qu’elle a perdu espoir ?
— Non. » Il ferma les yeux. Elle avait cru jusqu’au bout. Elle avait toujours été si forte. Elle méritait d’être encore là. Pas lui. Si elle avait été là, rien de tout ça ne s…
Une vague de chaleur déferla sur lui, et il ouvrit les yeux. Une image transparente de Chi Ji marchait sur l’eau. Des ondes de lumière dorée rayonnaient là où ses serres touchaient la surface. À chacun de ses pas s’élevait un léger tintement, comme d’une minuscule clochette.
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L’Astre étendit les ailes, et le courant d’air souffla une vague d’eau sur Dezco et Mokimo. Le hozen se redressa et porta la main à son cou. Sa blessure était refermée.
Chi Ji se pencha en avant, plongea son bec dans l’eau et toucha la poitrine de Corne-Rouge. Dezco observait, attendait ; l’instant sembla durer une éternité. Et juste quand il commençait à craindre le pire, son fils s’agita. Il avait le regard rivé sur lui, n’osant y croire. Corne-Rouge ouvrit les yeux et regarda tout autour de lui. Puis il vit son père et leva les mains vers lui en pleurant.
« Merci ! » Il serra son fils contre lui. Puis il se souvint de Sabot-de-Nuage et il se retourna vers le bord du bassin, où il avait étendu son corps. « Mon petit garçon. Grue rouge, est-il encore possible de… »
Ses mots moururent dans sa gorge lorsqu’il se tourna vers Chi Ji. L’Astre avait disparu.
*****
« Quilen, morts. Réfugiés, avec Weng. » Freux se frappa la poitrine. Il était arrivé au bassin peu après l’apparition de Chi Ji. Quand il avait appris ce qui était arrivé à Sabot-de-Nuage, il s’était assis et avait sangloté un long moment avant de finir par se remettre. Dezco n’aurait jamais pensé que sa mort l’affecterait ; il avait à peine vu les enfants.
Mais il avait été effondré. Le Lotus doré semblait tant tenir à eux. Il aurait aimé comprendre pourquoi. Tout ce qu’il savait, c’était que cette affection était authentique. En un sens, les petits étaient comme des membres de la famille.
« Bien ! dit Mokimo à Freux avant de se tourner vers Dezco. Il vaut mieux retourner au sanctuaire pour l’instant. Je sais que tu veux partir, mais il faut faire quelques préparatifs. Je vous trouverai un moyen de rentrer chez vous, tous les deux, quoi qu’il en coûte. »
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Chez nous. Il pensa au petit territoire de sa tribu dans les plaines ensoleillées de Mulgore. Quand lui et Leza étaient partis, ils s’étaient demandé s’ils les reverraient un jour. Lui y avait cru, mais il savait qu’elle, non. Elle avait toujours parlé de la terre de ses visions comme s’il s’agissait de chez eux. Un endroit qui avait toujours été chez eux, mais qu’ils ne connaissaient pas encore. Il comprenait enfin ce qu’elle avait voulu dire. Il avait vu le pouvoir du val, son potentiel non seulement pour lui, mais pour les vies de tant de gens partout dans le monde.
« Je ne partirai pas.
— Vraiment ?
— Il y a autre chose. » Il baissa les yeux vers Corne-Rouge, niché dans ses bras. « Accepterez-vous encore de… » Il voulait le dire, mais c’était trop dur. Il tendit l’enfant à Mokimo.
« Ce n’est pas nécessaire, répondit le hozen en secouant la tête. Si tu penses que Chi Ji veut quelque chose en échange de son aide, tu te trompes. C’était un don, offert de bon coeur.
— Prenez-le, implora Dezco. C’est pour ça que nous sommes venus ici. C’est la seule raison. Par An’she, pensa-t-il, quel idiot j’ai été de ne pas le comprendre plus tôt. Ils étaient venus de si loin à la recherche du val, pour le voir de leurs yeux, pour y résider. Mais en faire partie… faire un avec le val… c’était tellement plus fort.
« Si c’est ce que tu veux, ce que tu veux vraiment, alors oui, bien sûr.
— Oui, je veux. Y a-t-il quelque chose à faire ? Pour que ce soit officiel, je veux dire.
— On… » Mokimo baissa la tête. « Il y a des cérémonies, oui. Je vais l’emmener à Zhi, et il le présentera à Chi Ji pour consécration. Mais malheureusement, il n’y a que les membres du Lotus doré qui peuvent être présents. Désolé.
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— Je comprends. » Sa voix se prit dans sa gorge. « Alors vas-y.
— Ça peut attendre. Nous pouvons d’abord rentrer au sanctuaire.
— Va. Avant que je change d’avis.
— Quand les cérémonies seront terminées, tu pourras le voir, ajouta Mokimo en prenant l’enfant dans ses bras. Il sera occupé à s’entraîner dans les années qui vont venir, mais il sera ici, dans le val.
— Un membre du Lotus doré.
— Et ton fils. Il le restera toujours, mais sera encore plus. »
Mokimo regarda le panier accroché à la poitrine de Dezco, dans lequel gisait Sabot-de-Nuage. Dezco l’avait rattaché à son cou avec le reste de corde. « Et lui ?
— Je vais ériger un bûcher et l’allumer à l’aube, pour qu’An’she puisse assister au départ de mon fils. Je… Je préfèrerais être seul. »
Mokimo hocha gravement la tête. Sans un autre mot, il fit un geste à Freux. Ils étaient sur le point de partir quand Dezco les rappela. Il venait de penser à quelque chose.
« Attendez. » Il chercha la mèche de cheveux de Leza sur sa tête et la détacha rapidement. Puis il la tressa dans la crinière de Corne-Rouge, et pressa son museau contre le front de son fils.
Ensuite, Freux et Mokimo s’éloignèrent. Il passa l’heure suivante à rassembler du bois pour le bûcher, pensant aux jours qui allaient suivre. Il reprendrait son poste au sanctuaire, mais il n’était pas pressé de raconter ce qui s’était passé à Nala et aux autres. Que leur dirait-il ? Lui pardonneraient-ils la mort de Sabot-de-Nuage ? Réussirait-il à se
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pardonner un jour ? Peut-être que non. Mais il le méritait bien. Tout ça avait été son propre choix : un choix et une erreur terribles.
Il s’assit pour reprendre des forces avant de commencer la cérémonie funéraire. Il faisait encore sombre, mais l’aube approchait, il le sentait. Quand exactement, ce n’était plus très important.
« Nous sommes chez nous, » dit-il tout haut. Il prit Sabot-de-Nuage au creux de ses bras et lui caressa la crinière. Puis il se tourna à l’est. Il savait que les yeena’e ne tarderaient plus.


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MessagePosté le: 07.10.14 21:38    Sujet du message: Publicité

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