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Récit] « Des ongles dans la terre » par Broke, sauvé par l’intrépide Selena !

 
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MessagePosté le: 26.04.12 11:55    Sujet du message: Récit] « Des ongles dans la terre » par Broke, sauvé par l’intrépide Selena ! Répondre en citant

http://www.fichier-pdf.fr/2012/01/14/des-ongles-dans-la-terres/des-ongles-d…

[font=ChopinScript:d00f168d2d][font=ChopinScript:d00f168d2d]Des ongles dans la terre
Chapitre 1
Je suis né, j'ai vécu...

Et puis y'a eu la peste. Elle en a mis du temps à s'intéresser à moi. A me

libérer de mon destin tout tracé de ramasseur de merde, de la douleur

qu'était ma vie.

Je me souviens que de mon vivant, je balançais toujours un peu de crottin

d'un coup de balais sur les bottes des hommes d'armes que le hasard

amenait parfois dans notre village, en me disant qu'avec un peu de chance,

ils me fracasseraient le crâne d'un coup de gourdin, et que ça s'arrêterait là

pour moi.

« Je chasse ce que je mange avec cette arme, pas question que j'la salisse

sur toi». Voilà ce qu'ils me disaient les hommes en armes. Qu'est-ce que je

les détestais... Avec leurs cuirasses cabossées, leur manière de vous

regarder de haut, perchés sur leur canassons. Et toutes ces histoires qu'ils

racontaient à la taverne, une main sur leur bière, l'autre sur le cul de ma

mère. Les Orcs, bla bla, les nains, bla bla. Les elfes. Qu'est-ce qu'on peut

bien en avoir à foutre de leurs oreilles ?

Le seul que j'ai trouvé un peu plus sympa que les autres, on l'a pendu.

Il avait une arbalète. Lui n'aura pas peur de se salir les mains, que je me

suis dit en lui envoyant une belle portion de fumier sur les bottes. Mais

j'étais tellement obsédé par l'arbalète, que j'ai pas vu qu'il louchait.

On l'a pendu. Pas parce qu'il avait essayé de me tuer, non. Juste parce que

son carreau avait touché le chien préféré du Maire. Merde.

Heureusement, y'a eu la peste. Le fléau. La chtouille. Des tas de noms.

Mais pas un seul remède. Tant mieux.

Quand j'ai craché mes premières gouttelettes de sang, j'ai su que le calvaire

ne serait plus très long. Et puis je me suis rappelé de ce que racontait un de

ces tocards d'hommes en arme. Qu'il fallait mourir l'arme à la main pour

rejoindre le repos éternel des guerriers. Que les anciens rois reconnaissaient

les leurs comme ça.

Moi, avec un balai crotté dans les mains, j'allais rejoindre quoi comme

repos éternel ?

Et puis je me suis souvenu du loucheur à l'arbalète. Le Maire, qui était

vraiment très attaché à son chien, l'avait fait enterrer sous l'urinoir du

village.

L'urinoir du village? Un type avait dû prendre l'arrivée de la mort pour une

envie pressante. Je l'ai trouvé là-bas, les yeux révulsés, le kiki a l'air libre.

Je l'ai poussé, et j'ai commencé à creuser dans la terre pisseuse, à main

nues, en me demandant quel repos il allait bien pouvoir rejoindre, lui, avec

les mains serrées autour de son engin.

J'y ai laissé mes ongles mais j'ai fini par retrouver mon loucheur, du moins

ce qu'il en restait. Et surtout, ce que j'étais venu chercher. Son épée.

Je me suis allongé, j'ai serré ce morceau de métal rouillé. Et j'ai attendu que

la peste fasse le reste.

Des mains dures, glaciales, qui vous tâtent. Un doigt osseux qui s'enfonce

entre vos côtes. Et puis une voix glaireuse, une haleine fétide. « Un guerrier

de plus pour la cause des réprouvés »

« Tu as vu ses ongles ? »

« Brokenail, le guerrier aux ongles cassés, pour l'éternité »
Chapitre 2 : L’amitié
J’ai eu un cafard. Un cafard géant, de la Fossoyeuse. Puis une Grenouille.

Puis un chien de prairie. Puis un perroquet.

Je peux passer des heures à les regarder dormir, à la lumière du feu de

camp.

Le perroquet monte la garde sur mon épaule, a tout un vocabulaire orc à

débiter en cas de danger.

Le cafard, il aime frotter ses antennes contre ma cheville. Prends garde à ne

pas faire un pas en arrière, Brokenail.

La grenouille, elle est peinarde. Elle sautille quelques mètres devant moi.

Le chien de prairie, il creuse des terriers dès que je fais la moindre pause.

J’en suis gaga, de mes bestioles.

De mon vivant, je torturais tout ce qui était plus faible que moi et qui avait

le malheur de croiser ma route. Je m’en voulais quelques heures, et puis je

recommençais. Pourquoi a-t-il fallu attendre que je meurs pour apprendre à

respecter la vie ? Pour aimer ?

J’ai cru que mes os tombaient en poudre, lorsque j’ai vu cette harpie surgir

de nulle part et emporter mon cafard dans les airs.

Le perroquet a hurlé Loktar, et je suis revenu à la réalité. J’ai attrapé mon

arbalète, et comme on ne peut pas loucher quand on a plus d’yeux, j’ai

dégommé l’emplumée.

On avait échappé au pire. Mais c’est là que j’ai compris que je ne pouvais

plus les emmener avec moi.

Je les ai laissé en pension près de roche soleil, à un vieil élémentaire d’eau

qui les observe avec curiosité. Mon coeur se serre à chaque fois que je dois

repartir à l’aventure, défendre notre existence. Mais je sais aussi qu’ils se

plaisent là-bas.

Vous avez déjà tué un centaure ? Vous avez déjà tué deux centaures ? Vous

avez déjà tué trois centaures, en vous disant qu’il y en a encore une dizaine

qui grouillent autour de vous, et que, cette fois-ci, vous allez y rester ?

Un coup de feu. Les centaures n’ont pas d’armes à feu, si ? Vous avez déjà

repris espoir ? Vous avez déjà tué quatre centaures ?

Je sens qu’on se bat aussi dans mon dos. Je n’ai pas le temps de me

retourner, ça claque trop du sabot devant moi. Je sais juste que c’est massif.

Et que ça sent l’étable. J’essaye de rester concentré, mais j’arrive pas à

m’empêcher de me demander ce qu’il peut bien y avoir derrière moi. Je

glisse sous un centaure, je l’éventre, distingue une paire de sabot plus

grosse que les autres, roule sur le côté, éventre un autre centaure.

Les centaures sentent bien qu’ils sont attaqués par en dessous. C’est leur

point faible lorsqu’ils sont en meute. Ils m’envoient des jets d’urine,

s’écartent.

Je me relève tant bien que mal, sens mes os frotter contre de la fourrure.

J’ai confiance. Ca n’a pas la même odeur qu’un centaure.

D’autres coups de feu alors que je vise avec mon arbalète.

Je tire. Le centaure dévie le carreau d’un coup d’épée.

Le sol tremble alors qu’ils chargent. Trois centaures devant moi. Mes

doigts se referment sur un nouveau carreau.

Pourquoi est-ce qu’il ne tire pas, derrière moi ?

Mon oeil, le bout de mon carreau, la cible. Non. Mon doigt reste ferme sur

la gâchette. Ne tremble pas.

Je me baisse, tire. Le carreau transperce la patte arrière d’un centaure. Il

glisse, bascule sur celui qui galope à ses côtés.

Je fais un pas de côté, évite le troisième centaure qui me fonçait dessus,

sent que sa main se referme sur le tissu de ma chemise.

Il me traîne en arrière. Ce foutu centaure me traîne en arrière. Tiens, un

Tauren. Et un lyon. Hein ? Lâche moi, sale centaure. Mes pieds tracent

deux sillons dans le sol. Se soulèvent.

Je vole. Une main qui se referme sur ma cheville. Là, c’est mon front qui

trace un sillon. J’ai du sable plein les orbites. J’ai entendu mon épée

tomber. Je vole à nouveau.

Un choc. J’atterris au sol. Mon crâne a craqué. Il est tellement zébré de

fêlures, qu’on a l’impression que j’ai des cheveux.

Qu’est-ce que t’as à claquer des sabots, sale centaure ? C’est quoi ce

sourire idiot ? Tu veux jouer ? Je plie et je déplie les os qui ont un jour été

mes doigts dans sa direction. Je vais te mettre le crottin à l’air, moi, tu vas

voir !

« Amène-toi ! »

Tagada Tagada. Le voilà qui me fonce dessus.

J’avais pas une épée, moi ? Pourquoi est-ce qu’elle se referme sur du vide,

ma main ? C’est pas bon, ça, surtout avec l’autre qui me fonce dessus, là…

Ecartes-toi, Broke. Ecartes-toi ! Mais je m’écoutes pas, je reste sur la

trajectoire du centaure en me grattant le dos, à la recherche de mon épée.

Et puis, ya cette masse jaune qui surgit de la poussière, toutes griffes

dehors. Le centaure fait un bond de côté, et la masse jaune s’écrase au sol,

en poussant un pitoyable petit Kaï.

« Quel con ce lyon »

Le Tauren soupire, appuie sur la gâchette.

La balle entre dans l’oeil gauche du centaure, ressort à l’arrière de son crâne

en emportant un bout de sa queue de cheval.

Tout est calme. Plus de sabots qui claquent.

Juste un lyon qui me renifle les orteils, du sang de centaure qui cuit au

soleil, et un tauren qui ramasse un truc dans le sable.

« C’est ton épée, ça ? »

J’agite la caboche, rattrape ma lame au vol. Caresse la crinière du lyon.

« Lui, c’est Reyes. Il est gentils, mais il est un peu con »

Et lui, c’était Akamu. Mon premier ami. Mon meilleur ami.
Chapitre 3 : L’Estafette de mes rêves
Je ferme les yeux. Comment puis-je fermer les yeux ? Je n’ai plus de

paupières. Je n’ai même plus d’yeux...

Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux. Je suis dans une forêt. Je sens mon

coeur battre. Je sens que j’ai envie de faire pipi. Je suis vivant. J’ai les

oreilles pointues. Je crois que je suis un elfe. Je suis un elfe. On me l’a

confirmé quand j’ai rejoint la grande forêt. Je suis un elfe, pas un nain, pas

un gnome, pas un humain. Un elfe.

Je suis à la recherche de mon oncle Proute.

Ce n’était pas un elfe.

C’était un ours.

Je me sens seul. Abandonné. Où est oncle Proute ?

L’ours qui me parlait.

Je ne l’ai pas vu depuis trop longtemps.

Quelque chose a dû lui arriver. J’ai quitté ma forêt pour le retrouver.

Qui est cet ennemi dont tout le monde parle ?

Je ferme les yeux.

Je suis à nouveau Brokenail. Pas un elfe, un réprouvé.

Le guerrier aux ongles cassés pour l‘éternité. L’ancien garçon d’écurie.

Je sentais la merde, je sens la chair en putréfaction. Je connais cette forêt.

Mais c’est la première fois que j’y mets les pieds. Un orc de La croisée m’y

a envoyé, je n’y suis jamais allé, mais je la connais. Je l’ai vue en rêve.

J’étais un elfe, je cherchais mon oncle Proute.

Il y a un jeune orc mi-maboule, mi-demeuré. On me dit qu’il passe ses

journées à attaquer un avant poste Elfe qu’on appelle Aile d’argent.

Que si je veux me marrer, j’ai qu’à y aller avec lui.

L’orc, il a un de ces noms d’Orc qui ressemble à un rot. On est allongé dans

les buissons de cette forêt que je connais bien, même si c’est la première

fois que j’y vais. Il me regarde avec ses grands yeux vides d’orc. Il m’a dit

qu’on attaquait à trois, et je comprends qu’il sait plus ce qu’il y a après un.

Alors je me lève, et je gueule « Zog Zog ». Ca lui suffit.

L’orc me double, fracasse le crâne d’une elfette qui cueillait des

champignons. Je le suis, et je donne des coups de hache à droite et à

gauche. Du sang d’elfe. Des têtes d’Elfes.

Des Elfettes en uniforme. J’en reconnais une. Je rougis...

...parce que je l’avais observé en train de se savonner dans un puit de lune.

Complètement nue. J’étais caché dans un buisson. Mon coeur battait

tellement vite. Mon coeur battait ? Elle m’a vue. Elle a plissé les yeux dans

ma direction, et sa main s’est refermée sur sa dague.

Sa dague...

J’ai sa dague entre les côtes !

Elle appuie de toute ses forces se sert du poids de son corps.

Son corps… Que j’ai vu nu…

Comment mon coeur aurait-il pu battre ? Je suis un réprouvé. Pas un elfe.

Ma main osseuse se referme sur ses cheveux, je lui colle un coup de crâne

sur le nez.

Elle bascule en arrière.

Comment mon coeur aurait-il pu battre ?

Je suis un réprouvé.

Je me retourne en entendant un cri. L’orc tient une elfette par la cheville. Il

la fait tourner au dessus de sa tête, la cogne contre un mur. Bim Bim Bim.

Du sang de chaton.

Sur un mur.

Mais ça c’est une image de mon passé de vivant. Une portée qu’on ne

pouvait pas garder. Bien tenir le chaton par la queue, lever le bras au dessus

de l’épaule.

Mais ça, c’était moi. Du temps ou je sentais la merde, et pas le cadavre.

Je reviens à cette elfette que j’ai vu nue. Cette Elfette qui m’a poignardée.

Plus ici ?

L’orc pousse un cri. Se jette les deux pieds en avant sur un nouveau groupe

d’oreilles pointues.

C’est terminé. Des morceaux de cadavres d’elfettes de partout.

Je suis soulagé de ne pas y voir celle que j’avais observée depuis mon

buisson.

J’avais détalé.

Qu’est-ce que j’aurais dit si elle m’avait vu ?

L’orc, il est comme un crétin, au milieu de son avant-poste tapissé de

morceaux d’elfettes.

Plus personne à tuer.

Il me regarde bizarrement.

J’ai l’impression qu’il se demande si on peut me tuer. Ou me couper un

truc.

Et puis il me fonce dessus.

Mi-maboule, mi-demeuré, on m’avait prévenu. Je lui colle un coup de

hache sur l’arrière du crâne, et je le traîne à l’endroit ou je l’ai trouvé avant

l’attaque.

Et puis je me rappelle de la dague. Elle est toujours là, coincée entre mes

côtes.

Je devais avoir un organe là, avant. Du temps où je tuais des chatons.

Je la retire, et je la retourne entre mes doigts. J’ai presque envie de la

garder. Et puis je la balance. Elle fait cling en touchant un rocher.

Un bruit de métal, qui réveille l’orc. Il ouvre les yeux. Fait claquer sa

bouche.

Regarde autour de lui en s’étirant.

Paraît surpris de me voir. Il cherche dans sa mémoire, me remet pas. Et puis

il hausse les épaules, et me dit :

« Zog Zog ! Toi vouloir attaquer Aile d’argent avec moi ? Ca avant poste

méchant Elfes »

Je lui envoie un coup de pied, juste à la base du menton, et je me tire.

A quoi il peut bien rêver, lui, quand il ferme les yeux ?

Je peux me transformer.

En ours. Je suis un druide. Un elfe druide.

Est-ce que mon oncle Proute était un Druide lui aussi ?

Est-ce que c’est pour ça qu’il pouvait parler, alors que les autres ours

pouvaient pas.

Où es-tu oncle Proute ? Proute, c’était ton vrai nom ? Pourquoi est-ce que

personne ne te connaît ?

Je croise un régiment d’estafettes. Aile d’argent a été attaqué.

Je le sais, j’y étais.

Par un mort-vivant et un Orc. Toujours le même Orc.

Je la vois, elle est là, au milieu du régiment d’estafettes. Elle a un

pansement sur le nez.

C’est elle qui a donné l’alerte à Auberdine. La seule survivante. Le cadavre

de ses soeurs tombées au combat la recouvrait. C’est ce qui l’a sauvée.

Elle ment.

Elle a fuit.

Je le sais, j’y étais

Je l’ai observée pendant qu’elle se savonnait. On a tous nos secrets. Je ne

dis rien, et je les suis.

Aile d’argent. C’est un carnage. Du sang sur les murs. Du sang de chaton…

Non, d’elfettes. Qu’Elune aient pitié d’elles, me dit-on.

Et mon elfette. Je sens encore sa dague glisser entre mes côtes. Non.

Je traverse les buissons. Je tourne à droite, après cet arbre.

Ici. Sa dague. Du sang sur sa dague.

Elle la retourne entre ses doigts. Me demande ou j’ai trouvé ça.

Je ne dis rien. Je sais à quoi elle pense.

Je ne peux pas dire le nom de celles dont on a retrouvé les morceaux à

Ailes d’Argent.

Elle, si.

Et pourtant, elle a fuit. Mais qu’est-ce que ça aurait changé.

Et pourquoi je sais tout ça, moi ? Pourquoi est-ce que je sais ce que c’est

que d’être mort ? Ce froid permanent ? Comment puis-je fermer les yeux si

je n’ai pas de paupières ?

Je connais ce cri. Elle aussi.

Des orcs. Cinq orcs. L’un d’entre est mi-demeuré, mi-maboule.

Je suis un ours. Je me jette sur un des orcs. Son gourdin passe à un souffle

de mon oreille. Mes crocs se referment sur sa gorge. J’ai du sang d’orc

dans la bouche. Il me projette en l’air, du bout des pieds. Mais j’emporte

avec moi une partie de sa gorge. Il gargouille. Se fige.

Le premier orc que je tue. Je crois.

J’en oublie que je suis un ours.

Je suis un humain !

Un elfe. Je suis un elfe.

Je reviens au combat, deux orcs au sol, en plus du mien. Un troisième qui

chute lourdement.

Mi-maboule, mi-demeuré.

Son nom, c’est un rot et c’est le dernier.

Il pousse un cri effrayant, qui fait reculer les estafettes.

En envoie deux au tapis d’un mouvement de bras. Comprend qu’il ne peut

pas gagner.

Fuit.

Comme elle, la dernière fois. Mais cette fois-ci, elle, elle est sur son

chemin.

Elle ne s’écarte pas, sert sa dague, avec un regard étrange au dessus de son

pansement. Elle lève sa dague.

L’orc est déjà loin lorsqu’elle réatterrit. J’entends des flèches voler en

direction des arbres derrière lesquels il a disparu. Je sais qu’il reviendra. Il

revient toujours.

Elle est au sol.

Une estafette la retourne.

La dague est serrée entre ses doigts crispés.

Elle n’a pas fuit cette fois-ci.
Chapitre 4 : Le dragon
« - Tu sais, me souffle l’humaine en remplissant mon verre, je ne l’ai

jamais fait avec un elfe…

Je manque de tomber de ma chaise, de me rattraper à son décolleté

plongeant. Bien évidemment, c’est la serveuse qui me plaît le moins de

toute la taverne. La plus dodue. La moins jolie.

Celle qui louche, comme un arbalétrier.

Comme un quoi ?

Je me frotte la pointe de l’oreille, je lui jette un petit coup d’oeil par-dessus

mon épaule.

Pourquoi me fait-elle penser à ma mère ? Je n’ai jamais connu ma mère. Je

n’ai jamais pensé que j’avais une mère.

J’avais un oncle, c’était un Ours, et ça me suffisait. Où es-tu Oncle Proute ?

C’est quoi, son nom, à cette serveuse ? Katia ? Sandra ? Un truc comme ça.

Mince, elle me sourit. Ou au nain à côté de moi, difficile de dire sur quoi

elle pose les yeux. Moi, le nain, ou un truc au plafond… Voir les trois…

Est-ce que ses tétons pointent dans plusieurs directions aussi ? Du calme,

l’elfe. Commence pas à imaginer ça. N’y pense même pas. Commence déjà

avec une elfette. Les humaines, on verra après.

Pourquoi je la laisse me prendre la main, à la fermeture ?

Je ne dis rien quand elle m’attire dans la réserve, referme le rideau derrière

nous. Quand elle me tâte la pointe des oreilles, laisse glisser sa langue entre

mes dents. Elle soulève sa robe, m’attire à elle, et…

Grraaaaaaaaaaaaaour !

Je suis un ours ! J’envoie des baffes aux étagères, renverse les tonneaux.

Hihaaaaaaaaaa !

Elle hurle quand je l’asperge de piquette et de bière. Je grogne, arrache le

rideau, fuis à quatre patte. Un nain se met entre moi et la porte, lève son

balais au-dessus de sa tête.

Il ne doute de rien…

Je l’envoie bouler d’un coup de paluche, sors du cette taverne pisseuse.

Sors de cette ville minable.

Je me roule en boule au pied d’un arbre. J’ai à nouveau les oreilles en

pointe, la peau violette.

Hum…

Séléna éclate de rire.

« - Et après ? me demande la troll en se passant la langue sur ses

ravissantes petites défenses

- Et après, je me suis réveillé…

Elle sourit. Je me demande si elle croit que j’invente tout ça, juste pour la

faire rire.

Cet elfe…

Touchant, forcément.

Fragile.

Je vois ce qu’il vit, et il voit ce que je vis.

Je sais ce qu’il pense de moi.

Un réprouvé un peu trop sûr de lui

T’es mort et tu t’es relevé ?

Eho, arrête ta frime, Brokenail, c’est plus si exceptionnel maintenant…

Pour qui il se prend cet elfe ? Petite crotte.

A cinq ans, on m’a mis un balais dans les mains, et on m’a jeté dans le

fumier.

Lui, il a vécu toute sa vie dans sa petite forêt douillette, à jouer avec les

écureuils et à bouffer des fruits. Le pire souvenir de son enfance, c’est une

colique.

Alors qu’il vienne pas me…

- Broke, t’as déjà vu un dragon ?

- Quoi ?

- Un dragon, me répète Séléna. T’en as déjà vu un ?

- Non… »

Elle sourit, découvre ses défenses.

Les sabots de mon cheval crissent sur les flocons. Quel dommage que

Krazor ne soit pas là. Lui qui dessine dans le sable des tarides, dans la boue

des marécages, dans la gelée des ectoplasmes, je suis certain qu’il adorait

tracer un truc dans ces grandes étendues blanches.

« - Fais gaffe, on est plus très loin de Forgefer marmonne Asuran à son

démon, alors tiens toi tranquille

Lemuria est du voyage aussi. Je crois qu’elle essaye de déchiffrer les

caractères jaunâtres qu’on peut voir dans la neige. Sûrement des prénoms

de gnomes ou de nains.

Bien évidemment, deux réprouvés, une troll et une orcquette coiffée d’une

tête de lynx, ça ne passe pas inaperçu. Une dizaine de barbes hargneuses se

jettent sur nous.

Avec mon poignet cassé, je suis le moins dangereux du groupe, mais c’est

pourtant sur moi qu’ils s’acharnent.

Lemuria disparaît dans la forêt, Séléna découvre ses canines, envoie voler

les nains, mais c’est Asuran qui a l’idée qui nous sauve. Son gros démon,

une masse de muscle idiote qu’il projette sur les nains.

« - Broke, au pied ! me hurle la trollette

J’enfourche mon cheval et on galope tous les trois. Lemuria n’est pas

réapparue, mais je ne me fais pas de soucis pour elle, je n’ai pas vu un nain

lui courir après.

De grandes portes, dans le flanc des montagnes.

« - T’arrêtes pas Broke, t’arrête pas !

J’enfonce mes bottes dans les flancs décharnés de ma monture et je me

lance à la suite du raptor de Séléna.

Et je m’imagine que je suis un nain. Mes ancêtres étaient en pierre et j’ai le

nez à la hauteur d’un cul d’humain. Quand le plat du jour c’est flageolets,

vous me croiserez pas en ville.

J’ai une bonne place, je garde les portes de Forgefer. C’est peinard comme

boulot, et y’a toujours du spectacle avec tous les kékés qui jouent à qui

qu’a la plus grosse hache devant la ville.

Je suis un nain, donc, et la dernière chose que j’imagine voir c’est une

trollette sur son raptor, flanquée de deux réprouvés. J’peux pas croire qu’ils

me foncent dessus, qu’ils vont entrer dans Forgefer à trois…

Moi non plus, Brokenail le guerrier aux ongles cassés pour l’éternité,

j’arrive pas à croire qu’on se jette dans la gueule du loup. Mais Séléna est

en transe, et elle a l’air sûre d’elle. Et si on s’arrête, ne serait-ce qu’une

seule seconde, on est cuit…

« - A droite, prenez à droite !

C’est la panique en ville. Un gnome qui n’en croit pas ses yeux non plus se

jette hors de mon chemin, me balance rageusement une vieille croûte de

pain. J’entends des semelles qui claquent derrière moi. De plus en plus de

semelles, un contingent entier de nains.

Séléna fait glisser son lézard dans une espèce de gros tuyaux, je m’enfonce

à sa suite. Mais les sabots mouillés de neige de mon cheval dérapent sur le

métal, il panique, se braque. Je m’agrippe aux rennes, mais ça ne

m’empêche pas d’être projeté en avant.

Je passe au dessus de Séléna, j’enfonce mon visage entre mes coudes.

Et c’est le choc.

Mes chicots ricochent les uns contre les autres lorsque je m’écrase au sol.

J’ai à peine le temps de gémir qu’Asuran m’attrape par la cheville et me

fait slalomer entre les rats.

J’entends toujours les nains se rapprocher dangereusement de nous. Asuran

arrête pourtant de me traîner. Et je sens le sol vibrer au-dessous de moi.

Nom d’un nagga poisseux !

Le métro !

Je me relève, vois Séléna qui grimace en direction des nains restés sur le

quai. Asuran éclate de rire, je fais écho.

On passe au milieu d’un tunnel de verre. Séléna me tire sur la manche, me

montre un poisson qui flotte de l’autre côté des vitres.

C’est magnifique…

Eh, c’était pas un murloc qui traînait un gnome, ça ?

« - Et on va où comme ça ?

- Se baigner… Enfile ton maillot ! »

Le métro s’arrête, on descend. Sous le regard incrédule d’un elfe, qui

s’attendait sûrement pas à voir trois hordeux arriver le cul à l’air sur son

quai.

« - Prêt ?

Défense à l’air à nouveau… Ca s’annonce bien…

- Foncez ! »

On déboule du métro, pour arriver à… HURLEVENT !

Je renverse un étalage de légumes, une émissaire du bassin, saute à la suite

d’Asuran dans le canal de la ville. Séléna arrive en boule dans l’eau, arrose

la moitié de la ville.

Nous nageons profondément sous la surface.

J’entends résonner le tocsin, la ville est prévenue : trois dangereux nudistes

sont dans la place.

Je remonte à la surface. Tombe nez à nez avec trois gosses occupés à

pécher. Ils échangent un regard. Marmonnent quelques mots, mais n’ont

pas l’air très effrayés. Je me hisse sur leur ponton, m’installe entre eux.

Le plus petit d’entre eux mouline, retire son hameçon de l’eau. Je ris en

voyant qu’il espère attirer les poissons avec un morceau de pomme de terre.

Je trifouille dans la chair qui me reste entre les côtes, et lui montre un

asticot. Leur trois petits visages se penchent au-dessus de moi alors que

j’accroche la vermine au bout de l’hameçon.

La ligne replonge dans l’eau du canal, et nous attendons, en silence. Je ne

peux m’empêcher d’ajouter mon rire caverneux aux leurs lorsque le petit

retire un poisson de l’eau.

La bestiole gigote sur le ponton, je l’attrape entre mes doigts osseux, et

aussi délicatement que possible, je retire la pointe de fer se ses branchies.

« - Je le remets à l’eau ?

Trois adorables petites bouilles sérieuses qui essayent de comprendre mes

mouvements.

A l’eau ?

Le poisson ?

Ils me font signe que oui, le visage grave.

Plouf.

Un coup de nageoire, et il disparaît, trois petits sourires que quelques dents

de lait ont abondonnés.

Une botte en fer qui claque sur le pavé.

Je me retourne juste à temps pour voir un garde d’Hurlevent qui se jette sur

moi. Je lui bondis dessus lui, son épée me passe sous le bras, je rabats mon

coude, entends cliqueter le métal sur le sol, mais ne peux m’empêcher de

basculer avec lui dans le canal.

Sous l’eau, j’entends les petits crier alors que je me débats avec le garde. Je

le cogne au cou, remonte à la surface, laisse le poids de son armure

l’entraîner au fond.

Son casque roule sur le côté.

Je vois son visage.

Je vois le duvet au-dessus de ses lèvres…

Ses boutons d’acnés.

Les bulles qui lui sortent du nez, l’air qui commence à lui manquer alors

que ses doigts se crispent sur les sangles de son armure.

Et merde.

Je replonge.

Lui ne voit en moi qu’un monstre aux orbites creux venu l’achever. C’est

comme ça que j’explique le fait qu’il essaye de me ficher une dague entre

les deux yeux lorsque je m’approche de lui.

Je lui met un bon coup de tête, bulles de sang qui remonte à la surface,

utilise son arme pour le libérer de son armure.

Je le remonte à la surface, le menton enfoncé dans son épaule, je repousse

l’eau avec mes pieds. Il m’envoie des coups de coude, persuadé que je

l’emmène chez l’oncle Arthas.

On émerge, il ouvre la bouche, aspire une grande goulée d’air.

S’étouffe un peu, avec tout le sang qui lui coule du nez.

Et puis je sens qu’il sursaute, et que son corps se crispe entre mes bras. Sa

main se referme sur un carreau d’arbalète fiché au milieu de son thorax.

Je lève les yeux sur le ponton. Un garde qui décroche l’oeil de son arbalète.

Je vois son regard rond à travers la fente de son casque. « Merde » doit

marmonner sa bouche.

Faut croire que jamais un carreau ne m’atteindra…

Je replonge sous la surface, lâche le corps sans vie de celui que j’avais

essayé de sauver, me laisse porter par le courant.

Est-ce qu’on peut pleurer nous autres, les réprouvés ?

Non.

Pas pour un garde d’Hurlevent en tout cas.

Et de toute manière, sous l’eau, ça se voit pas.

Comme les barques.

Ou alors, une barque, ça se voit juste avant le choc.

Boing.

« - Broke ?

Je sens de l’herbe qui me chatouille les joues. Je vois le visage inquiet de

Séléna au-dessus du mien.

Je crache une gorgée d’eau, me redresse.

Il fait nuit maintenant. Je vois les remparts d’Hurlevent, faut croire que le

courant m’a trouvé une sortie.

J’entends toujours le tocsin à l’intérieur. C’est encore le branle bas de

combat là-dedans.

Lemuria et Asuran sont là, eux aussi, assis au pied d’un arbre, occupé à

faire craquer leurs articulations douloureuses.

Lemuria rit en me voyant tâter les nouvelles fissures de ma carcasse,

aussitôt imités par les deux autres. Je n’en reviens toujours pas qu’on s’en

soit tiré…

- Au fait, Séléna ? Tu crois qu’on a encore le temps de voir les dragons ? »
Chapitre 5 : Les foulards rouges
On est bien, là, Akamu et moi.

Allongés au soleil, sur nos tabards, pour pas que la terre et l’herbe collent à

nos corps mouillés.

Reyes, le lion idiot, poursuit un murloc égaré, fait des clapotis dans l’eau

du Lac des Carmines.

Akamu est rentré dans la Fraternité sanglante. Dommage, il aurait fait un

bon Ginnalka.

Un bras replié sous la nuque, un vent chaud qui nous caresse le visage.

On est bien là, Akamu et moi. On attend que la nuit arrive. On a du temps.

« Akamu ?

Le gros tauren pousse un grognement.

- Il a quel âge Reyes ?

- Quatre ans… je crois

Le fauve revient vers nous en trottinant, agite sa crinière. Des gouttes

s’écrasent sur nous, nous font grogner. Akamu lui envoie un petit coup de

sabot pour qu’il s’écarte.

- Ca vit longtemps un lion ?

- Une vingtaine d’années…

- Hum… »

Claquement de babine, le lion baille.

Même ici, j’ai ces vilaines pensées qui me poursuivent. J’ai envie de lui

demander ce qu’il fera lorsque Reyes sera mort. Mais je sais qu’Akamu me

répondra avec un haussement d’épaule.

« - Bah, je l’enterrerai »

Est-ce qu’on est immortel, nous autres, les fils du fléau ?

Akamu ne supporte pas de rester inactif trop longtemps. Il fait coulisser les

cordons de son sac, tire la langue, ferme un oeil, pour glisser son fil de soie

à travers le chat de son aiguille

Qu’est-ce que je ferais, moi, quand Akamu sera plus là. Est-ce que je

trouverais un nouveau meilleur ami ?

L’aiguille perce le cuir. Encore. Encore. Encore.

Combien de temps ça vit, un tauren ?

Reyes se roule sur le dos en grognant de plaisir.

Une main me caresse délicatement les cheveux…

Les brumes du sommeil.

Je souris. Je sens la corne au bout de ses doigts de cordonnière.

Mayda.

La chaleur de son corps entre mes bras. Elle glisse une jambe entre les

miennes.

Mayda Thane, tu me rends fou.

Je roule au-dessus d’elle.

Le reste est privé. C’est entre Mayda et moi… Broke le guerrier de

pacotille en rêvera peut-être.

Fais toi plaisir, le réprouvé.

Je me marre bien quand toi tu vas crier tes conneries sur le toit de la banque

d’Orgrimmar avec tes potes du Ginnalka.

Mayda…

Combien de temps ça vie, une humaine ? Je vois déjà des petites rides au

coin de ses yeux lorsqu’elle me sourit.

J’étais venu acheter des bottes. On m’avait dit d’aller chez la veuve Thane.

Elle tenait la boutique seule depuis que son mari était partit à la guerre.

Elle avait rit en voyant mes sandales à plumes. Me suivait du regard alors

que je faisais les tours des modèles exposés.

Et puis ils étaient arrivés. A cinq. La gueule couverte de vilaines cicatrices,

des foulards rouges autour du cou.

Le visage de Mayda s’était crispé. Ils ne m’ont même pas demandé de

sortir.

Le plus jeune d’entre eux m’a fait un sourire insolant.

Le plus vieux d’entre eux a retourné le petit sac que venait de lui donner

Mayda au-dessus du comptoir.

Un cliquetis de pièces.

« - C’est tout ?

Avant qu’elle puisse dire un mot, il lui colle une gifle.

Je suis pétrifié. Ils sont cinq. Et il n’y pas un seul garde dans les environs.

- Va falloir bosser plus que ça, ma belle »

Elle se tient le visage, regarde le sol. Elle lève les yeux sur moi en voyant

que j’approche. Me fait non de la tête.

- Vous avez besoin de nouvelles pompes, les gars ? Servez vous ! »

Alors qu’il renverse les présentoirs de bottines, le jeune s’approche de moi,

m’arrache celles que j’ai dans les mains.

Me donne un coup d’épaule en se dirigeant vers la sortie. Je serre les

poings.

Mais ils sont cinq.

« A la semaine prochaine, Mayda »

Et ils nous laissent tous les deux.

Je l’aide à ramasser les bottes éparpillées dans la boutique, en silence.

« - Elles vous plaisaient ?

- Hum ?

- Les bottines que vous aviez dans les mains ?

- Oui… Du cuir de sanglier, c’est ça ?

- C’était les préférés de Ronny… »

Elle éclate en sanglot. Je reste comme un con à pincer le cuir d’une

babouche.

Et puis, je la serre contre moi.

Elle a un mouvement de recul, et soudain, elle m’agrippe si fortement

qu’elle me coupe le souffle.

Ses larmes roulent le long de ma nuque. Ses cheveux frottent contre mon

visage.

Elle était seule depuis bien trop longtemps.

Je lui ai reparlé des foulards rouges depuis. Elle m’a dit que si ce n’était

pas eux, ce serait d’autres. Que les gardes sont de leur côté. Que si je les

attaque, ils me tueront, et ensuite, ils se vengeront sur elle.

Elle ne veut pas que je la protège. Elle veut juste que je la serre dans mes

bras.

Elle sait que je ne suis pas à ma place ici, que les quelques arbres

d’Hurlevent ne me suffisent pas.

En me concentrant bien, je pourrais peut-être entendre les pavés me parler,

mais il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un caillou qui vous raconte sa vie,

surtout qu’ils remontent jusqu’à...

Des coups de langue sur mon visage.

« - Reyes !

Il est con ce lion.

La nuit est tombée, la température aussi. Je m’habille rapidement en

grelottant, et nous nous mettons en route avec Akamu.

La comté de l’or. C’est ici qu’est leur campement. Je reconnais les foulards

rouges à la lumière de leur feu de camp.

Profites du spectacle, Sourdo. Tu vas voir de quoi est capable un guerrier

de pacotille !
Chapitre 6 : Un monde de brutes
« - Broke, me gueule Ozon, l’orc qui grince des dents

Trop tard… Un coup de patte me projette au sol.

Des griffes qui éraflent ma colonne vertébrale.

Un elfe, un druide elfe sortit de nulle part, qui m’attaque sournoisement

dans le dos.

Combien de temps avait-il attendu, sous le soleil écrasant des tarides, qu’un

hordeux veuillent bien passer à porté de ses griffes ?

Le souffle chaud d’un gros chat.

L’avantage d’être un cadavre ambulant, c’est qu’on peut très facilement

simuler la mort…

La panthère tourne la tête.

Je l’entends se lécher les babines.

Ozon…

Ma main se referme sur la patte arrière de la panthère, alors qu’elle

s’apprêtait à bondir à la poursuite du jeune orc.

La grosse bête se retourne en sifflant, manque de m’arracher la mâchoire.

Je fais un saut de côté, déséquilibré, chasse l’air avec ma hache.

Elle est puissante, trop puissante pour moi. Je sais qu’elle en a conscience,

qu’elle peut sentir ma peur.

Elle fait quelques pas, m’observe d’en dessous en découvrant ses canines.

Un rictus de mauvais augure.

J’arriverais peut-être à gagner un peu de temps pour Ozon.

Lui laisser le temps de se mettre à l’abri.

Qui sait, il a peut-être croisé des troupes dans sa fuite. Quelqu’un qui

pourrait venir me sortir de ce mauvais pas.

La panthère me tourne autour, trace un cercle de bave.

Cette grâce féline. Ces muscles qui saillent sous son poil lustré.

Je sais où abattre ma hache.

Ici, je coupe un tendon, là, une artère, je peux même tenter la carotide.

Elle se jette sur moi, le cou en avant. La carotide est découverte.

J’envoie ma hache à sa renc…

C’est un piège, elle guide mon bras pour mieux me le trancher.

Je change la course de ma lame au dernier moment, mais la panthère fait

une cabriole, passe juste au-dessous du manche de mon arme et m’envoie

tout son poids dans les tibias.

Je bascule en avant, atterrit lourdement dans le sable.

J’essaye de me relever, mais elle est déjà sur moi.

Une patte, griffe rentrée, qui me maintient la tête dans sable brûlant.

Je sens qu’elle jubile.

Broke, la souris.

Sa queue fouette l’air. Et puis…

Elle bondit en avant. J’ai le temps d’entendre un rugissement, du sable qui

crisse, et une masse qui fend l’air, déchire de la chair, brise des os.

Un guerrier, un gros troll au rictus sadique.

Il me sourit, abat à nouveau sa masse cloutée sur la panthère.

Son corps déchiqueté se transforme.

Une elfette. Nos regards se croisent avant qu’un dernier coup de masse ne

lui retire toute vie. J’y ais vu de la haine.

« - C’était moins, une, pas vrai ?

Le troll me jette un bandage, ricane en le voyant rebondir contre mon crâne

fendillée.

- T’es du clan Ginnalka, c’est ça ? Le clan d’Ofe ?

- Ose…

- J’le connais. Bon chasseur. J’l’ai battu en duel une fois, à…

Il se tait en voyant que je ne l’écoute pas. Je fixe le cadavre, je me dis qu’il

doit y avoir un feu follet de plus dans les tarides. Un feu follet haineux, que

même la mort n’a pas apaisé.

- C’est le troisième allianceux que je croise cette semaine. Ils sont taquins

en ce moment, surtout dans la région… Doit y’avoir quelque chose dans

l’air. »

« Doit y’avoir quelque chose dans l’air, que je me répétais en mordillant

mon bouchon de pinot.

Un dragon a été tué, hurlait un vieil orc.

Ogrimmar entier dansait, même les démons les plus torturés semblaient

vouloir participer à la fête…

Asuran, Krazor, Hiro, Ozon, que j’avais finit par retrouver caché dans une

hutte d’homme cochon.

Tout le clan s’était donné rendez vous dans la ville de Thrall. Quelque

chose dans l’air, je vous dis.

Un peu d’alcool, quelques filles à épater, et voilà qu’Asuran invoque un

gros cailloux qui cogne.

La foule entière se jette sur lui, des flammes, des bouteilles de la glace et

des gobelets ricochent sur la roche hargneuse au milieu des éclats de rire.

Le démon s’écroule avant même que les gardes n’aient pu s’apercevoir de

sa présence. Heureusement pour Asuran d’ailleurs. Thrall avait été très

clair.

Gravé dans la pierre : Zog Zog, toi invoquer démon dans ma ville, moi

taper ta tête avec gros gourdin. Des mots simples, à la portée de tous les

demeurés de sa ville.

Des cris : Vive le clan, vive le clan !

Et moi : Vive le clan, vive le clan !

Et je vois que ce ne sont pas les miens qui hurlent.

Un autre clan, le clan Draenor. Un peu d’alcool, une envie d’être taquin…

Un troll du clan Draenor, fièrement assis sur son raptor, en train de

comploter avec deux taurens aux yeux globuleux.

« - Dites, le troll…

Taquin, taquin…

- Je suis Brokenail, du clan Ginnalka.

Les trois brutes me toisent depuis leurs montures.

Je connais ces regards. Le mépris.

Ne t’effondre pas, Brokenail, tu es un guerrier, maintenant.

Tu as traversé le monde de part en part.

- Avez vous remarqué que j’appartiens moi aussi à un clan ? Donc,

lorsque nous hurlons « Vive le clan », il y a forcément confusion. »

- Ouais, et alors ? me crache le troll dans un orc approximatif

- Et bien, je vous propose de changer le nom de votre guilde. Par

exemple, la brigade de Draenor. Ainsi, plus de confusion possible.

Nous crierons « Vive le clan », et vous crierez « Vive la Brigade ».

Qu’en dites-vous ?

Les taurens serrent les poings.

- T’as quel âge ?

- T’es con ou quoi ?

- Répète moi ça, me dis le troll

Taquin, taquin, taquin. Ne ris pas, ou ça ne marchera pas.

- Et bien… je vous propose de changer votre nom

Répète ton idée à la con. Regarde leurs yeux s’injecter de sang. Tu sais

qu’il se demande de quel droit tu leur parles. Tu sais que s’ils ne te cognent

pas, c’est parce que Thrall a écrit une autre loi à ce sujet, qui finit aussi par

gros gourdin. Ne ris pas lorsque Hiroyuki vient dire que les taurens puent.

Ne ris pas, Brokenail.

- Ok, je vais en parler à mes chefs…

Le troll fait semblant d’avoir accès à de la magie vodou. Ca doit marcher

avec ses copains taurens, ça ne prends pas avec moi.

- Mes chefs ont bien étudié la question. Ils ont un message pour toi.

Il me lève un majeur.

Grossier troll. C’est ça ta réponse ?

Au cas où je ne comprendrais pas, un tauren me marmonne que ce geste, ça

veut dire que je n’ai qu’à aller me faire mettre.

Le troll ricane.

Je fais mine de n’avoir pas entendu le tauren, pas compris le geste.

- Vraiment ? Alors mettons nous tout de suite au travail ! Trouvons ce

nouveau nom !

Le troll enfonce les talons dans les flancs de son raptor, lâche la bride. Je

sais que sa bestiole a peur de moi, parce que je suis une aberration de la

nature. Je vis, mais mon corps est mort. Je crois que c’est ce qui l’empêche

de m’arracher la tête, comme le voudrais le troll. La peur. Brave bête.

- Tu te prends pour qui, espèce de morts de merde ? Mon clan existe

depuis deux ans et le tien n’a que deux mois !

- Ah oui, mais vos chefs l’ont compris, pourtant. Mon idée est

encore plus récente que tout ça, elle n’a qu’une vingtaine de

minutes, et j’ai été le premier à la proposer. Donc, la brigade de

Draenor, nous disions

- Dégage ! me gueule un tauren

- "Dégage !" Pas mal aussi. Mais un peu agressif !

- Pas de changement, je te dis !

-" Pas de changement !" Monsieur le tauren, vous êtes génial. C’est

vrai ! Le nom change, mais la guilde reste la même. "Pas de

changement", c’est parfait !

Qu’est-ce que tu essayes de leur prouver ? Qu’on ne règle pas tout avec

l’agressivité ? Que leurs muscles crispés ne te font pas peur ?

La violence est leur seul langage.

- Asseyons nous, et réfléchissons-y !

De la haine dans leur regard. La même haine que dans les yeux de cette

elfette.

C’est quoi ton problème, Brokenail ?

Tu es un guerrier, maintenant. La guerre, tu en vis. C’est ta raison d’être.

Tu l’as voulu tellement fort, que pour devenir un guerrier, tu as laissé tout

tes ongles dans de la terre pisseuse. Et tu veux nous parler de paix ?

- Les gars de Draenor, c’est pas mal, non ?

Tu sais comment faire s’ils tentent quoi que ce soit. Les deux taurens sont

les plus forts, mais c’est le troll qui commande. S’ils t’attaquent, ce sera sur

son impulsion, surveille le d’un oeil, et s’il tente quoi que ce soit…

-Voyons, voyons… Parlez-moi de votre guilde, de ses valeurs, un

nom s’imposera peut-être…

Il n’y a que le premier tauren qui soit bien placé pour te porter un coup. Les

deux autres seront bloqués par la tête de leurs montures. Si tu te glisses

derrière le deuxième tauren, son corps te servira de bouclier…

A quoi tu joues, Broke ?

Broke en a marre de toute cette haine. Broke en a marre.

Dans un rêve, il était un elfe, encore. Un elfe qu’on avait chargé de

récupérer un bâton. Un bâton protégé par d’autres elfes, et par des

réprouvés. Des elfes et des réprouvés qui combattaient coude à coude, unis.

Et si…

-Ecoute, moi, connard de mort…

Oulah, un des taurens s’excite. Un chasseur.

- Sors un peu de la ville, si t’as des couilles, on va t’expliquer ça

avec quelques coups…

Un mort vivant passe entre nous en courant, le cul à l’air une chope à la

main. Ca me fait sourire. Continue, Broke. Mais qu’est-ce que tu cherches

exactement ?

- Sortir ? Mais la fête bat son plein ici ? Et puis, nous n’avons toujours pas

trouvé le nouveau nom…

Un elfe vient s’écraser devant moi. Un elfe de sang. C’est fou ce qu’ils

peuvent ressembler aux elfes de la nuit.

- Une semaine, sans avoir vu mon amour, bafouille-t-il entre deux giclées

de vomi

- Dégage, lui hurle le tauren, on aime pas les sales squatteurs

Dur, Dur, Broke. La connerie et la haine sont profondément ancrées en

ceux-là.

L’elfe me fait un clin d’oeil, s’enfuit en gémissant.

- M’font chier, ces sales squatteurs, répète le tauren idiot

Fais les parler, fais les parler.















Il me semblait bien triste, pourtant. Peut-être a-t-il le coeur brisé…
- T’es qu’une gonzesse le mort

- Non, c’est un gay, rectifie le troll

C’est un début…

Un point qui se rapproche. Je lève les yeux. Un corps d’elfe qui

grossit, grossit. J’ai juste le temps de basculer en arrière avant qu’il

ne s’écrase sur le pavé d’Oggrimar.

Les trois couillons échangent un regard, le tauren le pousse du bout

du sabot.

- Le squatteur ?

Je regarde le toit d’un bâtiment duquel l’elfe a dû se jeter. Une

dizaine de mètres…

- Le squatteur ?

Inquiet, gros tauren ?

L’elfe pousse un cri en se relevant. Les trois couillons piaillent de

frayeur.

- J’t’ai bien eu, la vache ! crie l’elfe en se tirant…

- Le con !

Le gros tauren, le chasseur, part à la poursuit de l’elfe. Je les suis du

regard, ils zigzaguent entre les fêtards, renversent des chopes.

Et je sens la main du troll qui se referme sur mon poignet.

« - Ecoute moi, connard. Toi, je t’ai déjà croisé, et je sais que t’es

qu’une merde. Tu veux jouer au con, très bien. Mais maintenant, tu

dégages d’ici. Tu dégages de cette ville. »

Il serre le poing, espère que je vais retirer mon bras. Tenter quelque

chose.

« -Tu dégages de cette ville, répète l’autre tauren derrière lui »

Mon poignet va être réduit en miette. Je demanderais à Selena de

réparer ça. Et quand elle me demandera comment je me suis fait ça,

je lui dirais la vérité, et j’aurais droit à un autre discours sur

l’honneur et la réputation de notre clan. « Non, non, Broke, je ne

suis pas en colère, juste déçue »

J’aimerais lui faire comprendre que ce monde ne va pas. Que tant

que l’on passera par la violence, ce monde restera tel qu’il est.

Quelle est la solution ? Tuez ces mecs là ? Les brûler, et dispersez

leur cendre ? On deviendrait comme eux. La solution, c’est de les

aimer.

« - Mon ami, tu me fais mal aux os… Je suis fragile, tu sais… »

« - Espèce de gonzesse »

Il me tire un grand coup sur le bras avant de le lâcher, descend de

son raptor et disparaît dans la foule, le tauren sur le talons.

Je reste assis, comme un idiot. Un cul de mort vivant ivre repasse

devant moi. Qu’est-ce que j’ai voulu faire, exactement ?

Et j’entends des rires. Le tauren et l’elfe de sang, qui roulent au sol,

en riant comme des gosses. Qu’est-ce que… L’elfe ? Est-ce que lui

il aurait réussit à…

Je m’approche d’eux. Il se lâchent, reprennent leur souffle, allongé

sur le dos. Un sourire sur le visage du tauren.

« - Tu vois que les taurens sont pas des vaches…

Il me voit arriver, fait une petite grimace, mais l’elfe s’écarte pour

me laisser une place entre eux.

- Pourquoi tu nous parlais tout à l’heure ? Tu pensais vraiment

qu’on allait changer de nom ?

Je lui tend ma chope.

- Comment tu t’appelles ?

- Les autres, ils m’appellent Toreno.

- Toreno la vachette, ricane l’elfe

Une poignée de graviers qui passent au dessus d’une paire d’oreille

pointue, agitées par un ricanement.

« - Et bein, tu vois Toreno, je dis beaucoup de bêtises. J’en dis

toujours. Parce que je sais pas quoi dire d’autres aux gens que je ne

connais pas.

- Pourquoi tu parles aux gens que tu connais pas ? »

« TORENO !

On tourne la tête. Le troll. Pas maintenant. Pas maintenant…

- Tu viens ?

Toreno me rend ma tasse, remet son harnais en place. Je vois son

visage se refermer. Je me dépêche de dire.

- A bientôt ?

Il se lève, hésite un instant.

- TORENO ! hurle à nouveau le troll

- À jamais

- C’est pas sympa de dire ça, la vache, ricane le jeune elfe

- Ta gueule, toi ! Et on se revoit jamais, t’as compris, le mort ? Si tu

me reparles, je te défonce la gueule »

Toreno défait la bride de sa monture, l’enfourche.

Toreno rejoint ses amis, se fait un peu engueuler par le troll.

Toreno ne se retourne même pas.

Broke sourit. Pendant 30 secondes, Toreno a eu envie d’y croire.

Voilà ce que j’attendais. Ces 30 secondes là.

Mazette, j’ai vraiment mal au poignet, moi…
Chapitre 7 : Houser, Rutger et moi
La Fossoyeuse, Undercity.

Les commissaires-priseurs hurlent leurs prix, les banquiers claquent les

portes des coffres, les pas des abominations qui patrouillent le long du

canal font sursauter les pavés. Chacun ici a un écho bien à lui qui ricoche à

l’infini sur les parois suintantes d’humidité de notre refuge souterrain.

Pour cette visite là, le mien c’est schling clac schling clac. Une caisse de

bouteilles de porto, une armure en plaque qui cliquètent à chacun de mes

mouvements.

« - D’accord, pauvre sac d’os. Voyons ce que vous avez dans le ventre !

Frappez votre adversaire et n’arrêtez pas avant que je vous le dise ! »

Ce bon vieux Sergent Houser. Il me fait un clin d’oeil, revient à ses

apprentis guerriers.

« - Mais c’est quoi, ça ? Un combat ? Vous rigolez ! Les dieux savent peutêtre

ce que vous faites, mais pas moi ! »

Toujours le même de stock de répliques. Comment est-ce que j’ai pu

courber la tête en les entendant ? Maintenant, je dois détourner les yeux

pour ne pas qu’Houser me voit pouffer de rire.

Et puis il y avait Rutger. L’autre sergent. Je ne l’avais jamais entendu parler

avant de revenir de la Croisée avec une caisse de bières. Impossible

d’oublier les premiers mots qu’il m’avait adressés. Pas parce que j’ai une

bonne mémoire, mais parce qu’il me les répètera à chaque fois que je

débarquerai avec une caisse d’alcool entre les mains.

« - Faut mettre ça au frais, Broke »

Je l’observe déplier son filet, glisser machinalement les bouteilles dedans,

et le jeter au fond de l’eau verdâtre depuis le pont qui enjambe le canal.

« - Ce sera tout pour aujourd’hui, tas de criquets ! Mais va falloir cogner un

peu mieux que ça demain si vous voulez pas vous retrouver intendant aux

étoffes ! »

Les jeune soldats se laissent tomber au sol dès qu’Houser leur tourne le dos

pour nous rejoindre.

« - Ca me fait plaisir de te revoir, Broke

Il essuie le goulot de la bouteille qu’Houser lui tend, s’envoie une lampée

de porto, et m’observe avec un petit sourire de fierté. Ses yeux brillants

détaillent chacune des pièces de mon armure, mes armes, mon tabard.

« - Le clan Ginnalka, hein ? Le clan d’Ofe ?

- Ose…

- Oui, Ose… C’est bien que tu te sois trouvé un groupe

Je lui parle un peu du clan. De Séléna, d’Hiro, de Sanka, de Pathie, de ce

troll qu’on a surnommé le coiffeur, de tous les autres. Je déborde de fierté.

Il se marre, mais c’est ce que lorsque je lui parle des techniques de combat

orc, auxquelles Krazor, l’autre guerrier du clan, m’a initiée, que son regard

s’allume.

- C’est pour intimider l’ennemi qu’ils braillent tout le temps ? T’entends,

ça, Rutger ?

Rutger hoche la tête, sans décrocher le regard du bouchon de porto qu’il

vient d’envoyer dans l’eau croupie.

- Intimider l’ennemi… Moi je m’étais dit qu’ils avaient une burne coincée

dans leur armure… »

Eclat de rire, et puis, un silence au milieu du brouhaha de la ville. Je

commence à comprendre d’où me vient mon humour graveleux.

« - Sergent ?

- Broke ?

- On m’a demandé de rejoindre les troupes qui combattent à Alterac…

Houser m’envoie une grande claque sur l’épaule.

- Mon salaud ! Alterac ! T’entends ça, Rutger ? Broke va à Alterac !

Il m’agrippe par les oreilles, m’agite la caboche dans tous les sens en

éclatant de rire.

- On envoie que les meilleurs guerriers à Alterac ! Tu sais ce que ça veut

dire ? Que j’ai formé un des meilleurs guerriers de toute la horde ! Mon

bersek ! Mon salaud ! Ah le goret, ah le goret !

Mon visage passe du gris terne au gris pâle. On rougit comme on peut

quand on est un cadavre.

- Broke, je suis fier de toi ! Je compte sur toi pour montrer à tout ces gros

plein de mana ce qu’on vaut, nous autre.

- Justement…

Il fronce ce qu’il lui reste de sourcils

- J’ai pas mal bourlingué depuis que je vous ai quitté, Sergent. J’ai affronté

des gnomes, des démons, des mauvaises herbes maléfiques, des dragons,

même des écureuils enragés… Et quand j’étais seul, si ça tournait mal, bah,

je me tirais en courant

Il plisse le nez en m’entendant parler de fuite, mais me laisse continuer.

- Mais depuis quelques temps, je me suis essayé au combat en groupe…

Avec des prêtres, des démonistes, et tout ces trucs là… Et…

- Ils s’arrêtent toutes les trentes secondes pour picoler ?

- Ouais, ya ça… mais… moi quand je vois un ennemi, je lui fonce dessus et

je le cogne… Mais eux, ce qui me disent… ce que je suis pas là pour

donner des coups, juste pour en prendre à leur place…

- Fok tagro, marmonne soudain Rutger

- Quoi ?

- Fok tagro… répète Houser, c’est le cri de ces gars-là. Ca veut dire ça,

prends toi les baffes à notre place, guerrier.

Il m’attrape à nouveau l’oreille, plus doucement cette fois-ci.

- Je sais que t’aimes pas entrer dans les cases, Broke. Je l’ai su dès que je

t’ai vu débarquer avec ton épée rouillée. Quand tous les autres apprenaient

à forger pour se faire leurs propres armures, toi, t’apprenais à dépecer. Tu te

souviens, Rutger ?

Le vieux sergent secoue la tête en riant, le regard dans le vague. J’imagine

qu’il revoit un jeune réprouvé en loque qui tenait son arme comme un

balais.

- On m’a parlé aussi d’un guerrier réprouvé qui portait les couleurs des

Ginnalka, et qui passait plus de temps à sauver les allianceux qu’à les

combattre. Ca m’avait étonné, mais je comprends mieux maintenant…

Ecoute, Broke, tu crois qu’on te rabaisse au rang d’outils. Que t’es juste

bon à prendre les coups à la place des autres. Faut pas voir les choses

comme ça. Ce que tu fais, aucun de ces pisse-magie serait capable de le

faire. Sans toi, ils tiendraient pas deux secondes. Si t’es qu’une pièce de la

machine, t’es une pièce maîtresse, mon ami. Tu comprends ça ?

Je hoche la tête. Houser me fait un clin d’oeil, repend son souffle avant de

se lancer à nouveau.

- Mais ces baffes, faut que tu les prennes pour une cause qui te plaît. C’est

ça que nous a offert Sylvannas. Le choix. Moi je crois que ma place, elle

est là, à former les guerriers. Regarde moi ce con de Rutger. De son vivant,

c’était un des plus grands paladins. Il a participé à toutes les dernières

guerres. Mais la seule chose qu’il veut faire maintenant, c’est rester derrière

moi, à rien dire… et à coller ses crottes de nez sur sa masse

Rutger ricane bêtement, jette sa bouteille vide dans le canal.

- Broke, si tu crois qu’Alterac est une bataille qui en vaut la peine, vas-y.

Sinon, trouve toi autre chose à faire. Si tu veux venir t’asseoir à côté de

Rutger, tu peux aussi. Fixe-toi un but.

Nouveau silence. Je sens qu’Houser se demande s’il a été clair.

- Faut que je te laisse, Broke. J’ai un cours à donner. Merci pour le porto.

Tu sais que tu peux repasser quand tu veux.

Ses phalanges me tapotent le crâne, et il file vers les élèves Rutger sur les

talons.

- Sergent ?

Il se retourne, sourcils froncés.

- Merci »

Il me fait un sourire, referme son visage alors qu’il se tourne vers les jeunes

guerriers qui l’attendent en aiguisant leurs lames.

« - D’accord, pauvre sac d’os. Voyons ce que vous avez dans le ventre !

Frappez votre adversaire et n’arrêtez pas avant que je vous le dise ! »

Sur le zepplin qui me ramène à Orgri, je réfléchis à ses paroles.

On survole le nid des harpies, je vise, jette ma bouteille de porto vide, me

marre en entendant l’emplumée hurler des insultes.

Séléna est devant la banque, en train d’essayer de convaincre une prêtresse

réprouvé de rejoindre le clan.

« - Non, désolé, j’aime pas trop le tabard… Mais dites bonjour à Ofe pour

moi… »

Ma belle trollete soupire d’agacement, sourit en me voyant arriver.

« - Eh Broke, regarde ce que j’ai trouvé !

Elle sort un long manche de son sac, me le jette. Un vieux balais à crottin.

- Sacré Wawa… tu le tiens comme une épée…

Je lève un regard brouillé de larmes vers elle. Tout me revient en pleine

face. L’écurie, les hommes d’armes, ma mère, les chatons, le fléau. Les

éclairs de douleur alors que je m’arrachais les ongles.

- Broke, ça va ?

Et la première fois que j’arrivais à décapiter mon mannequin

d’entraînement. Séléna se détend quand je glousse de bonheur.

Entre les larmes et le rire, cherchez l’arc en ciel de mes émotions.

- Séléna, je crois que j’ai trouvé un but pour les Ginnalka… »
Chapitre 8 : Un sens ?
Les yeux du vieux tauren s’ouvrent enfin. Je commençais à me demander

s’il ne s’était pas endormi.

« - Séléna, dit Ose, d’une voix grave, j’ai bien compris ce que tu essayais

de me dire. Je crois que tu as raison, cette guilde a besoin de changement.

La jeune troll me fait un petit signe discret, c’est dans la poche.

- Une nouvelle direction, un nouveau sens…

Il pousse un interminable soupir, ses gros yeux bovins passent de moi à

Séléna, de Séléna à moi.

- Bleu…

Son sourire se fane lorsqu’il voit qu’on ne comprend pas de quoi il parle.

- Avec une croix blanche, bien sûr…

Ne pas penser du mal du chef, ne pas penser de mal du chef, ne pas penser

de mal du chef, ne pas penser de mal du chef, même si c’est un vieux

ramolli du bulbe. On entend plus que le bourdonnement des mouches et le

claquement de sa queue.

- Ose, commence prudemment Séléna, on pensait à autre chose que changer

le tabard…

- Ah ? Comme quoi, par exemple ?

- Comme utiliser le potentiel des Ginnalka pour une cause qui en vaille la

peine… Broke, raconte lui…

Je commence à bafouiller mon histoire. Ca sortait facilement avec Séléna,

mais j’ai du mal avec Ose.

Il y a deux mois…

Mes pieds font plic ploc dans l’eau salée au large de Strongelronce.

À la lueur de la pleine lune, je distingue les corps des pirates assoupis sur la

plage, et leurs bouteilles de rhum vides. Ils tiennent une bonne cuite, je ne

devrais pas voir de problème avec eux.

Froush, Froush, j’arrête de battre des pieds, et je me laisse porter par les

vagues sur le sable fin. Je rampe lentement jusqu’au campement, sans faire

de bruit, en slalomant entre les gerbes de vomi des soudards, tend la main

vers les documents secrets qu’ils ont étudiés toute la journée.

Un pirate pousse un grognement dans son sommeil, je m’immobilise, les

doigts sur le précieux parchemin. Fausse alerte.

Demi tour, sur la pointe des pieds, je me rapproche de la mer.

Comme sur des roulettes, Broke, comme sur des roulettes.

Je nage, la tête bien tendue en l’air, pour ne pas mouiller les plans que je

serre fermement entre mes dents. J’en tirerai un bon prix, à Baie du butin.

Je jette un dernier coup d’oeil vers le camp, pour m’assurer que tout est

tranquille, et c’est là que je les vois débouler…

Deux petits gnomes qui se poursuivent en piaillant. Des gloussements

d’enfants excités. Ces petits crétins courent tout droit vers les pirates…

Et… ils sont nus…

Cons d’amoureux…

Je reste là à battre des pieds pour garder la tête à la surface.

Ils font demi tour. Le garçon fait un bond en avant, attrape la fille. Ils

roulent sur le sable, s’embrassent. Je me fais l’effet d’un pervers à les

surveiller d’ici.

Faites qu’ils finissent vite, et qu’ils se tirent d’ici. Avant qu’ils ne réveillent

les…

Les pirates.

L’un d’entre eux se relève sur les coudes, tourne la tête vers les gnomes. Il

se rapproche d’un deuxième, l’agite pour le tirer de son sommeil.

Et les gnomes qui poussent toujours leurs roucoulements amoureux…

Moi, comme un con, je garde la tête hors de l’eau, agité par les vagues. Je

vois les deux pirates ramper dans le sable, et je me demande si j’avais l’air

aussi ridicule qu’eux tout à l’heure.

J’peux pas empêcher Broke de vouloir jouer au héros.

J’peux tout juste lui conseiller de trancher le plus silencieusement possible

les deux gorges.

Je n’ai pris qu’une dague avec moi, pour pouvoir nager rapidement.

Si ça tourne au combat, je n’aurais pas d’armure pour protéger ma

dépouille. Encore heureux que ma pudeur m’ait empêché de partir à poil.

Magne toi, Broke, ils ne sont plus qu’à dix mètres des petites fesses du

gnomes qui montent et descendent au même rythme que les vagues.

Je vois les armes des pirates. Des matraques. Ils veulent juste les assommer.

Pour les revendre comme esclave sûrement.

Saloperie de pirates édentés.

Le gnome s’immobilise. Il a finit ? Ou bien est-ce qu’il a entendu un truc ?

Les pirates ne prennent pas le temps de se poser la question, ils foncent.

Moi aussi.

Ma dague passe en sifflant entre les deux pirates. J’ai jamais été doué pour

le lancer…

Ils se retournent, voient un cadavre sans arme, au tabard couvert de sable

mouillé, un parchemin en travers des dents.

Ils auraient sûrement ricané si deux gros démons ne s’étaient pas jetés sur

eux. Des démons dans le genre bleus, costauds, et qui vous transforment

deux pirates en taches rouges sur le sable en moins d’une minute.

Derrière eux, les gnomes m’observent en plissant leurs petits yeux, les

mains sur les parties les plus compromettantes de leurs nudités, rappellent

leurs démons.

Le gnome fait un petit mouvement de tête dans ma direction, comme s’il

voulait me remercier et…

- Tu veux qu’on sauve des gnomes ?

Le gros tauren fouette l’air avec sa queue en grinçant des mâchoires. J’ai

toujours tendance à en faire trois tonnes quand je raconte mes aventures.

Séléna me fait signe d’abréger.

- Non, Ose, c’est après que… Bref, les deux gnomes se tirent, le cul à l’air,

et moi, je retourne à Baie du butin, je revends les plans des pirates, et je

vais me boire une bière à la taverne, quand là, y’a une elfe de sang qui

s’approche de moi et qui me dit :

- J’ai vu ce que vous avez fait sur la plage

J’ai récupéré mes fringues et mes armes, et c’est sur la poignée de ma

hache que se posent mes doigts lorsque j’entends sa voix. Ca me rend

rarement populaire de sauver des alliés.

Elle me fait un sourire, je me détends un peu en la voyant s’installer à ma

table.

- J’ai entendu parler de vous, Brokenail. Le cadavre qui aime la vie. Très

touchant.

- Comment vous connaissez mon nom ?

- Il est écrit au-dessus de votre tête

Elle rigole lorsque je lève les yeux vers le plafond.

- Touchant, c’est peut-être pas le mot… Ecoutez, Brokenail, j’ai pas

beaucoup de temps, alors je vais faire vite. Je travaille pour un groupe qui

est bien au dessus de cette guerre qui oppose la horde à l’alliance. L’ennemi

contre lequel nous luttons ne fera pas la différence entre les deux camps.

Son ennemi, c’est la vie. Et ceux qui essayent d’en avoir une, comme vous

autres, les réprouvés.

- Vous parlez de la légion ardente ?

- Entre autres. Je sais que vous combattez pour la vie. Et on a toujours du

boulot pour les gens comme vous. Si ça vous intéresse, un jour, dites le

juste à un des maîtres des coursiers des vents. N’importe lequel, n’importe

où. Ca remontera jusqu’à nous.

- C’est qui « vous » exactement ?

- Des tas de gens… Eh, c’est quoi, ça, là-bas ?

Je jette un coup d’oeil par dessus mon épaule, et je ne vois rien de

particulier. Juste un orc et un nain qui se font des grimaces.

- De quoi ?

Lorsque je me retourne, elle n’est plus là. Je la cherche dans le bar, mais…

- L’orc qui faisait des grimaces, c’était pas Hiroyuki ?

- Gné ?

- L’orc, me répète Ose, c’était pas Hiroyuki ?

Ne pas penser de mal du chef, ne pas penser de mal du…

- Non. C’était un orc que je connaissais pas.

- T’es sûr que c’était Hiro ? Parce que je connais pas beaucoup d’orcs qui

font des grimaces aux nains…

Je commence à perdre patience, heureusement que Séléna intervient.

- Ose, et si on essayait d’en savoir plus sur eux…

- Sur les orcs qui font des grimaces ?

- Non… sur les gens pour qui cette elfe travaille… Peut-être que… c’est

une cause qui en vaut la peine.

Ose fait un signe rapide de la main, si vous voulez, si vous voulez. Séléna

me fait un sourire, me dit de la suivre.

- Merci, Ose »

On s’éloigne rapidement. Je me dis qu’il était temps. Il commence à me

taper sur les nerfs, le gros tauren.

« - Séléna ?

Qu’est-ce qu’il va encore nous sortir ?

- Par contre, je ne veux pas que ça mette en danger la vie de mes petits gars

du Ginnalka. Compris ? »

Le maîtres des coursiers du vent de Orgrimmar. Séléna m’observe de loin,

alors que je m’en approche d’un pas hésitant. Et si l’elfette s’était moquée

de moi…

Le gros orc gratouille une de ses bestioles sous le menton, la fait ronronner

comme le plus inoffensif des petits chaton. Il grogne en me voyant

approcher.

« - Où veux-tu aller, guerrier ?

- Hum…

Il hausse les sourcils.

- Un Gorro ?

- Non, c’est plutôt… pour un travail… on m’a dit que si ça m’intéressait, je

devais dire à un…

Il me fait un sourire, lève un doigt pour me faire taire.

- Et ça vous intéresse ? me murmure-t-il en se penchant vers moi

- Moi et mon clan, oui…

Il jette un coup d’oeil à Séléna, par dessus mon épaule, hoche la tête

quelques secondes.

- Attends moi là, Brokenail

- Comment vous connaissez mon…

Il marmonne un truc à l’oreille de l’un de ses lions ailés, et le fait décoller

d’une bonne tape sur l’arrière train.

Séléna me fait des signes. Alors ? J’écarte les bras, l’air con. J’en sais rien

- Brokenail ?

- Oui ?

- Avant-poste de bois brisé, dans cinq jours »

Hum...
Chapitre 9 : La solution
Auberdine… Une odeur de brûlé… Et de pet d’orc… Ce n’était pas qu’un

rêve…

Je me redresse, mes dents se raccourcissent, ma fourrure redevient de la

peau. Je ne suis plus un gros chat, je suis à nouveau un elfe.

Un elfe qu’on plaque au sol, joue dans la boue, poids de trois armures en

maille sur le dos.

« - Encore toi, Sourdo !

Dame Eglantine, la prêtresse favorite de Tyrande...

Elle sautille dans une flaque d’eau, m’asperge le visage. Alors que ses amis

me pèsent dessus de toute leur bêtise… Elle me croit seul..

Elle a tort, un druide n’est jamais seul…

Un nuage de criquets s’abat sur eux, les forçant à me lâcher pour se

protéger le visage des coups de mandibules.

Je demande aux insectes de se disperser. Je n’aimerais pas qu’ils se

trouvent entre mes poings et les sales caboches des amis d’Eglantine.

Je n’ai même plus besoin de me transformer maintenant. Je ne suis plus le

jeune elfe naïf qu’on peut jeter hors d’une ville comme un vulgaire

vagabond.

Mate mes gros muscles, Eglantine de mon coeur, alors que je te fonce

dessus !

Je l’attrape par la tresse lui bloque les bras dans le dos avec mon genou.

- Sourdo, déconne pas, je suis une prêtresse d’Elune. Tu sais ce qui va se…

Je racle le fond de la flaque d’eau avec ses dents. Une bonne minute de

bulles pour lui apprendre la politesse. Et une deuxième, juste pour le plaisir.

- Maintenant que tu es calmée, ma belle Eglantine, dis-moi, où est Thundris

? »

Bois Brisé.

Un guerrier réprouvé fait des moulinets avec ses nouvelles armes. Une

lame dans chaque main, la classe.

Il a un rendez-vous, un rendez-vous secret.

« - Broke ! »

Hiro, Raveroo, Krazor, Asuran, Defaze, Séléna, Bodi, Antanh, Jarrack,

Ozon… Le Ginnalka, presque au complet.

Et des invités surprises. Kasknoir, Sacdoss, Nash, Maïlik. Et même un gars

qui passait par là, Walim…

Ca lui fait chaud au coeur à ce guerrier d’entendre toutes ces armures qui

s’entrechoquent.

« - C’est elle ! »

Broke pointe du doigt vers cette drôle d’elfette, cours dans sa direction.

Séléna le retient par la manche.

« - Cours pas comme ça, on va encore passer pour des ploucs »

En l’absence d’Ose, trop occupé à rien foutre, c’est Séléna, la chef des

Ginnalka.

« J’irais droit au but, dit l’elfe. Je suis Jezebelline

Broke est trop ému pour retenir tout ce qu’on lui dit.

Auberdine. Thundris Tissevent. Une potion, qui s’appelle la solution. Une

terrible erreur, qu’il faut empêcher. La mission des Ginnalkas.

« - Bonne chance, je vous attendrais à Orgrimmar… si vous réussissez »

Selena commence à gueuler des ordres.

« -Groupe 1, avec moi, on s’occupe des gardes !

- Groupe 2, derrière Kasknoir, vous escortez le groupe 3

- Groupe 3, avec Brokenail, vous localisez Tissevent et vous récupérez la

potion»

Broke en fait tomber son casque. Le voilà chef d’un groupe. Krazor, l’orc à

l’armure scintillante, sa femme, Maïlik, Antanh, la trolette et Nash le

chaman.

« - Groupe 3… Hum… On avance… »

Le premier ordre de Broke…

Les troupes encerclent Auberdine. On entend les elfes rirent entre eux alors

que la nuit commence à tomber.

Broke et son groupe, le nez dans le sable, attendent le signal de Séléna.

« - Gooooooooooooo ! »

Hurlement des jeunes elfes. Les sentinelles tombent sous les coups les unes

après les autres.

Broke traverse la ville, Nash et Krazor sur les talons.

Il sait exactement où trouver Thundris. Il l’a vu… en rêve…

Tétons à l’air, doigt dans le nez, c’est lui.

Dans son sommeil, Sourdo frémit. Joue pas au con, Thundris.

Nash lui fauche les jambes, Broke le rattrape au vol, lui met une dague sous

la gorge alors que Krazor et Maïlik gardent l’entrée.

Il répète le mot que lui a appris Jezebelline. C’est de l’elfe, et le visage de

Thundris se glace d’effroi lorsqu’il l’entend. « La solution »

« - Un tas de sagouins…

Thundris décolle la chair de clampant de son oeil boursouflé et s’assied sur

le bord du lit.

- Je leur ai refilé du jus de melon, et ça a failli marcher, mais y’a un Orc qui

m’a vu jeter la solution à l’eau…

Et lui a mis un coup de tête, avant de plonger pour récupérer la fiole. Le

nom de cet Orc, c’est Nash…

Je peux pas lui dire que je sais déjà tout ça, parce que j’étais là. Thundris

est un des seuls à oser me parler, je tiens pas à lui foutre les chocottes à lui

aussi.

Je sais tout ce qui s’est passé ici…

Séléna… Petit sourire diabolique alors qu’elle dit à ses troupes d’attendre.

Attendre quoi ? Pourquoi ne pas partir, puisqu’on a la solution ?

Parce qu’ils ne vont plus tarder

Qui ça ?

Eux…

Les renforts. Des elfes de la nuit, bien plus puissants que la garnison

d’Auberdine, venus spécialement pour la baston. Séléna fonce, ivre de

combat.

Et c’est la fuite sur la plage, le retour à Orgri.

Un étrange convoi traverse au pas la ville de Thrall. Des croûtes, des

bosses, des armures dégoulinantes d’eau salée et de sang. Et cet étrange

sourire de fierté sur leurs visages.

Le coursier des vents leur a marmonné « l’arène, au fond de la vallée de

l’honneur ». Et c’est bien que là que Jezzebelline les attend, assise sur des

caisses d’alcool.

Nash, le Ginnalka tout frais, lui dépose la potion dans les mains.

« - C’est l’arène des valeureux, ici. Je crois que vous y avez votre place.

Longue vie aux Ginnalkas ! »

Alors que l’elfe de sang disparaît, Alth, Morkull et Norg les rejoignent au

son des bouchons qui sautent.

« - C’était quoi, cette potion, Thundris ?

- La solution…

Son regard s’assombrit, ses doigts se crispent sur la chaire de crabe collée à

son visage.

- Pour parler simplement d’une chose compliquée… Si cette solution avait

été libérée… Les morts seraient redevenus… des morts…

Oh…

Nom d’un nagga !

Aouch… Nuque douloureuse, mâchoire qui grince, tête qui bourdonne. J’ai

trop bu hier soir… On avait beaucoup à fêter. La nouvelle armure de Kraz,

le tabard, Auberdine et l’annonce du mariage de Mork et Antanh…

Kraz ronfle à côté de moi, sert très fort son casque son coeur.

Et ce rêve…

« Les morts seraient redevenus… des morts »

C’était ça, ta solution, con d’elfe ?

Me remettre les idées au clair. Cette bassine d’eau. Retenir mon souffle.

Plonger mon crâne fissuré dedans… MAINTENANT…

Arggggg ! Mais c’est un pot de… blebleble ! c’est un pot de chambre !

J’AI DU PISSOU DANS LES ORBITES ! Et c’est même pas le mien ! DE

L’EAUUUUUUUU !

Bon ! Idées claires.

Donc, hier, fiesta.

Mais avant ça. Mission. Pour Jezebelline. Elfe de sang. Sur elle, on sait…

Rien.

On lui a donné « La solution ». Très dangereux.

Ce que Jezebelline veut faire de cette solution… On ne sait… Rien…

Bon.

Plan d’action.

Sortir de cette mare, et réveiller Krazor. A deux, on pensera mieux.

« - Brohohohoho… kiiiiiii Laisse moi deux mihihihi…nuhuhutes… »

Je sors… Et l’orc ne tarde pas à en faire autant, en hurlant. J’aurais peutêtre

dû le prévenir pour le pot de chambre… Tant pis.

On s’installe au bord de la mare, et on met nos deux esprits embués de

guerrier en marche.

« - Jezebelline a dit hier qu’elle allait aux hinterlands…

- …aux hinterlands

- Donc…

- Donc…

- Pour trouver…

- Hum…

- Jezebelline… Il faut…

- Il faut qu’on aille…

- Aux hinterlands ! »

Un petit silence, un double gémissement. Mal de crââââne…

Le Zep nous projette dans la chaleur étouffante de moiteur de

Strongelronce.

Le maître des coursiers du vent du coin est une jeune orc. Un regard

pétillant au dessus d’un nez cassé.

J’essaye de lui faire un joli sourire :

- Mon amihihi et moi on va aux… huuum. Hinterlands.

Je dois m’endormir un peu, bercé par le son apaisant des battements

d’ailes.

Lorsque je me réveille, je suis face à un vieux réprouvé. Et ce n’est pas les

Hinterland, mais les moulins de Taren.

Krazor tourne trèèès lentement la tête vers moi, fais visiblement un effort

pour articuler :

- L’orc ! Elle a… pas compris.

C’est bien ma veine. Je hausse les épaules, m’approche des chauves-souris

géantes. En attrape une par les oreilles et lui marmonne :

- Hin-TER-lands !

- Non, ricane le maître des chauves-souris, vous êtes au bon endroit.

Jezebelline vous attend à l’auberge… »

Son visage se referme alors qu’un nouveau client l’approche.

Krazor s’appuie sur son bouclier, se frotte le nez.

- Broki… j’aime pas ça.

- Hum…

- J’aime pas qu’on sache comme ça… qui je suis, et qu’on me…

- Kraz, je sais ce que tu vas…

- Qu’on me dise comme ça… où je dois…

- Oui, mais bon, hummm

- Où je dois aller et c’que je dois pensssss…

- Oh, ta gueule !

- Ok »

On se traîne jusqu’à l’auberge.

Jezebelline est bien là, dans la pénombre.

« - Brokenail…

Elle fait un pas en avant. Krazor sursaute en voyant les croûtes de sang sur

son visage. Je grince juste des dents.

- Nous avons…

- un prohohoblème… »
Chapitre 10 : Le journal de Xalier

Aurique
Le journal de Xalier Aurique

Des mots écrits à la hâte. Des indications. Des noms de lieux, des gens à

qui il a parlé. Des pistes. Aucune chronologie.

Tout ça pour la retrouver.

Jez.

Une centaine de pages comme ça. C’est son obsession.

Et il y a les dernières lignes.

Hinterland. Thranos. ?

Une phalange de la main d’argent.

J’étais le plus jeune. Xal, le poussin.

Le vieux Boune

Rutger le fauve

Clive le baveux

Troy le souriant. C’est d’Uther lui-même qu’il prenait nos ordres. J’étais

tellement fier d’être l’un d’eux.

Nous n’étions pas comme tous les autres.

Nous étions des éclaireurs.

Toujours à la pointe de l’armée. Les premiers au courant de notre

destination.

Les autres paladins nous saluaient en inclinant la tête. Même les plus

réputés d’entre eux.

Notre arrogance était tolérée, parce que nous prenions tous les risques.

Nous ne courrions pas, nous nous propulsions d’un appui à l’autre.

Toujours en mouvement jusqu’à l’objectif.

Hors des pistes. Pour repérer les chemins qu’emprunteraient ensuite les

troupes.

J’étais Xal, le poussin, le dernier arrivé.

Rutger m’avait dit que j’avais du potentiel.

Qu’il faudrait juste que j’ai un peu plus l’air d’un homme.

Les autres se marraient, me tapaient le casque du bout de leurs gants.

Cette fois-ci, nous n’étions plus des éclaireurs.

Nous étions des messagers. Pour Lune d'Argent.

Arthas était revenu. Différent. A la tête de ce mal que nous avions essayer

de détruire. Lordaeron était tombée.

Nous avions galopés toute une semaine.

Nous ne savions pas que nous ne reverrions jamais plus Uther.

Moi, je ne pensais qu’à Jez.

Je me demandais si elle me pardonnerait.

Pas devant les autres. Jamais en public, ce sera notre secret.

Jez et moi.

Une elfe et un humain.

Pas devant les autres.

C’était la première fois que je venais à Lune d'Argent.

Jez avait dû apprendre que j’étais dans sa ville.

Elle avait accouru.

Rutger et Clive étaient avec moi. Nous nettoyons nos armures boueuses

devant les troupes elfes. En débardeur crasseux.

Fiers d’exposer nos corps musclés d’humains.

Nos cicatrices.

Notre virilité.

Moi, je n’avais qu’une seule balafre, mais très vilaine, encore croûteuse,

sous le coude. Il fallait que j’ai le poing en l’air pour qu’on puisse la voire.

Elle était là. Au fond de la cour.

Pas maintenant. Pitié Jez. Pas maintenant.

Elle m’observait de loin. J’essayais de l’ignorer, briquait mon plastron d’un

air détaché.

Et Clive le baveux avait donné un coup de coude à Rutger.

« - Le poussin a une touche avec l’elfette »

Pas maintenant.

Les deux paladins avaient ricané.

Et moi, j’avais fait mine de la voir pour la première fois au fond de la cour.

« - Si elle est pas mignone... »

Un sourire, une lueur dans son regard qui ne peut pas tromper Rutger.

« Xal, tu la connais ? »

Notre secret, Jez. Rappelle toi. Pas devant les autres.

« Non »

« Pourquoi qu’elle te regarde comme ça ? »

« C’est peut-être ton corps de fillette qui lui plaît »

« QU’EST-CE QUE T’AS A ME FIXER COMME CA, TOI ! »

Les elfes se sont tournés vers moi. Puis vers elle.

Son sourire s’était mis à trembler. Peut-on être foudroyé par autant de

regards sans exploser en morceau ?

Elle avait disparu.

C’était pour notre secret, Jez. Toi aussi, tu disais qu’il ne fallait pas que les

autres sachent.

Et le fléau était arrivé. Nous étions de retour à Lune d'Argent.

Jez allait-elle me pardonner ?

L’introuvable Jez, dans l’animation des rues au petit matin.

Allait-elle venir à ma rencontre ?

Boune et Troy étaient allé porter ce qui se révèlerait être l’ultime message

d’Uther.

Le baveux, Rutger et moi étions bien trop fatigués cette fois pour parader

dans la cour.

Et je la cherchais toujours du regard, m’attendant à ce qu’elle surgisse dans

le fond, comme la dernière fois.

J’ai reconnu Thranos, qui cirait ses bottes, seul. On ne peut pas oublier un

visage comme le sien.

Des oreilles si molles qu’elles flottent au vent, et deux yeux réduits à l’état

de fentes de part et d’autre d’un nez trop pointu.

Les traits caractéristiques de sa race, mais sans l’harmonie habituelle.

Moche. Et détesté pour ça.

Mais c’était un ami de Jez.

Il n’avait même pas pris la peine de me regarder lorsque je me suis

approché de lui. Il savait déjà que j’étais là.

« Jez n’est pas à Quel Talas, Aurique »

« Et de toute manière, elle ne veut plus te voir, Aurique »

« Elle m’a dit que tu serais prêt à la poignarder pour préserver votre secret,

Aurique »

« Alors que ça n’en vaut pas la peine »

« Aurique »

Un officier aux oreilles pointues crie depuis une fenêtre.

« Lordaeron est tombée ! »

Boune et Troy nous ont rejoint. Le message avait été délivré, il était temps

de retrouver Uther.

Jez, j’avais tant à lui dire. Je n’avais pas encore compris ce que la chute de

Lordaeron signifiait, mais je me disais que l’heure était grave. L’heure…

Quel idiot.

Nos cinq destriers lancés au galop.

Comment avions nous pu nous laisser surprendre ? Par ces zombies

écervelés. Boune a été le premier a les voir surgir des bois.

Le premier à tomber au sol lorsqu’ils ont égorgé sa monture.

« Xal ! »

Nos masses percutaient les cadavres avec tout l’élan que pouvait nous

donner nos chevaux.

Boune tentait de se relever, mais son corps ne semblait plus vouloir lui

obéir. Pas plus que nos montures.

Je me souviens avoir chuté. D’une tête que je fais sauter en la tapant juste

sous le menton

Du regard effrayé de Boune, de la fureur de Rutger.

Du cheval du baveux qui se précipite dans la forêt, le plus loin possible des

grognements.

De Troy qui arrache des hurlements de douleur à Boune en essayant de le

relever. De ma main qui attrape Boune par une aisselle.

De notre fuite, par les bois. Ce n’était même pas la direction de Quel Talas.

Des monstres qui se rapprochent, nous rattrapent.

D’une dentition crasseuse qui se fiche dans mon avant bras.

D’ennemis qu’il faut réduire en pulpe pour les vaincre.

De ce silence de mort.

Troy est mort. Boune est mort. Le baveux gémit une dernière fois, et il ne

reste que Rutger et moi.

Il avait tenté de se relever, appuyé sur sa masse, en se mordant les lèvres au

sang.

Puis il avait chuté lourdement. Une vilaine blessure au ventre.

Quand le sang est aussi sombre, c’est le foie…

Les rugissements devenaient de plus en plus proches.

Seul, j’aurais peut-être une chance.

« Aide moi à me remettre sur mes pattes, faut qu’on se tire, mon poussin »

Avec une blessure pareille, il n’en a pas pour plus de deux heures.

« Xal ? »

Une note de panique dans la voix. Je lui avais tourné le dos, pour qu’il ne

puisse pas voir mon visage. Et que je ne puisse plus voir le sien.

J’avais regardé cette souche d’arbre, pris mon élan, et je m’étais propulsé,

d’un appui à l’autre. Comme ils m’avaient appris.

« XAAAAAAAAAAAAAAAAAL ! »

Je l’entendais encore crier mon nom lorsqu’ils m’ont rattrapé.

L’introuvable Jez. Morte.

Thranos. Le temps n’a pas touché à sa laideur.

« Jez est morte Aurique »

« Elle était en possession d’une potion Aurique »

« Une potion qui aurait renvoyé les tiens au cimetières, Aurique »

« Sylvannas avait peur d’elle, Aurique »

« C’est pour ça qu’elle l’a tuée »

Je ne reverrais jamais Jez.

« Mais il y a peut-être quelque chose que tu peux encore faire pour elle,

Aurique »

Je te rejoindrais bientôt, Jez. Thranos m’a parlé du combat pour lequel tu es

morte. Je le terminerais pour toi.

Je suis devenu la solution. Ta solution.

Et une autre écriture, rageuse.

T’es toujours aussi con, Aurique

Il pleut sur les contreforts. Des gouttes ruissellent entre mes doigts alors

que j’essaye de refermer les volets.

Je rabats les couvertures sur Jezebelline, en me disant que ce n’est peut-être

pas à cause du froid qu’elle frémit.

Il faut qu’on retrouve cette solution.

Krazor est reparti pour Orgrimmar, rassembler les Ginnalkas.

« - Brokenail ?

Jezebelline se redresse, grimace lorsqu’elle bouge son épaule cassée.

- Les autres ne devraient plus tarder…

Je l’aide à s’asseoir, rajoute de la lumière à la pièce en tournant la valve de

la lampe à huile naine.

- Asseyez-vous. Je sais que vous avez beaucoup de questions à me poser.

- Est-ce que je peux essayer de vous demander pour qui est-ce que vous

travaillez ?

- Si je vous disais que nous luttons pour la survie des peuples d’Azeroth,

cela vous suffirait ?

Elle pioche une poignée de baies dans le bol que je lui tends, en glisse une

entre ses lèvres tuméfiées.

- Si je suis dans cet état aujourd’hui, c’est justement parce que j’ai fait à

confiance aux mauvaises personnes. Donc je suis très mal placée pour vous

dire de m’obéir aveuglément, vous et vos amis. Vous avez découvert ce

qu’était la solution, je ne vous demanderai pas comment. Est-ce que vous

savez aussi comment vous en débarrasser ?

Plic Ploc des gouttes d’eau alors que je baisse les yeux.

- Alors il faudra me faire confiance, Brokenail.

- Et les gens pour qui vous travaillez ? Est-ce qu’on peut leur faire

confiance ? Vous avez failli mourir, et je n’en vois pas un seul dans les

parrages. Qui peut vous demander de prendre de tels risques pour ensuite

vous abandonner lorsque vous échouez ?

- Je n’ai pas encore échoué. Et ils savent que je ne suis pas seul.

Je sursaute lorsqu’elle m’attrape la main.

- Retrouvez les elfes qui m’ont mis dans cet état, Brokenail. Retrouvez

Thranos. Et ramenez-moi cette solution. S’il vous plaît. »

L’elfe tente de se débattre. Je lui rabats le poignet un peu plus haut dans le

dos. Je m’arrête quand je sens que c’est sur le point de craquer.

Selena pose le bout des doigts sur son crâne, se concentre, s’effondre entre

les bras d’Hiroyuki.

- Broke, tu me fais mal, me marmonne l’elfe de sang

Je m’écarte de lui. Ou d’elle. C’est troublant ce truc-là.

- Et toi, t’en profites pas pour me tripoter !

Le jeune orc ricane, le célèbre gniark gniark qui a dû résonner aux oreilles

de beaucoup de gnomes alors qu’il sentait une lame se frayer un chemin

entre leurs omoplates.

- Donc, voyons voir ce que vous avez dans le crâne, monsieur l’elfe… »

Quand je demande à Selena ce que ça fait de se retrouver dans le corps

d’un autre, elle me parle de cette fois où des rats l’avaient attaquée dans

son sommeil. Une centaine de petites dents qui se fichent d’un seul coup

dans ta chair.

Ces morsures, ce sont tous les souvenirs que l’elfe essaye de cacher,

d’oublier et qui ressurgissent alors que Selena fouille dans sa mémoire. Un

tourbillon d’émotions.

Les traits fins de l’elfes s’agitent de tics nerveux. Ca en devient presque

comique. Mais aucun des dix Ginnalkas présent n’est vraiment d’humeur à

rire… Pas après que je leur ai dit ce qu’était cette fameuse solution.

- Je vais le relâcher. Dès que je bouge, cognez-le. Très fort. »

Selena cligne des yeux. L’elfe s’écroule au sol, je me masse le poing.

« - Alors ?

Elle se relève, file un coup de coude à Hiro pour se dégager de ses gros

bras.

- Alors merde… »

Un groupe de Ginnalka qui glisse sur l’herbe mouillée des contreforts

d’Hautebrande. Je sers contre moi ce journal dont les dernières lignes me

glacent d’effroi…

« Je suis devenu la solution »

Jezebelline apparaît sur le seuil de l’auberge des Moulins en nous attendant

arriver.

« - J’ai trouvé un journal, lance Altjhofra

- Je suis rentré dans l’esprit d’un des elfes, enchaîne Selena

- Il y avait un campement d’elfes de sang aux Hinterlands

- Broke, montre lui le journal

- C’était bien eux qui vous ont attaqués !

Des grimaces d’incompréhension déforment son visage boursouflés à

chacun de nos mots.

- On les as pris par surprise. Thranos n’était pas avec eux…

- Le journal était dans un coffre !

- On en a immobilisé un et…

- Aurique »

Son regard s’arrête sur moi.

- Ils nous ont pas entendu au départ, tac, j’en ai assommé un !

- Il avait de drôles de souvenirs, des trucs avec sa soeur, glauque, mais…

- Le coffre était verrouillé

- Au nord-est de la région !

- Ils visent Sylvannas !

- Plus nord que Nord-est, je dirais…

Jezebelline lève un doigt, et c’est le silence.

- Aurique ?

Je lui glisse le journal entre les mains, ouvert à la dernière page. Ses yeux

parcourent les lignes à toute vitesse, se ferment.

- Aurique… Retrouvez-le, il est en route pour la Fossoyeuse. L’encre n’est

même pas encore sèche… Retrouvez-le avant qu’il… Retrouvez-le et dites

lui que je suis en vie. Que Thranos lui a menti. S’il ne vous croit pas…

Elle ouvre à nouveau les yeux.

- S’il ne vous croit pas…

Sa voix change, s’adoucit alors qu’elle chantonne.
La lune monte sur toi,

et moi aussi

Tu me retiens là haut

Et les lapins qui courent rient
Elle a un petit rire en voyant notre perplexité.

- Je sais, les paroles sont idiotes. Mais si vous les lui chantez, il saura que

vous dites la vérité. Dépêchez-vous ! Je vous rejoindrais aussi vite que

possible.

Alors que je m’apprête à partir à la suite des autre Ginnalkas en direction

du maître des chauve-souris, je sens la main glacée de Jezebelline se poser

sur mon épaule.

- Il faut que je vous parle avant… »
Chapitre 11 : La lune monte sur toi
Je pensais ne plus jamais écrire dans ce journal.

Thranos, je te retrouverai.

Les Ginnalkas. Une horde bigarrée. Des taurens, des trolls, des orcs, même

des réprouvés. Tous aussi agités les uns que les autres.

J’entendais leurs voix résonner dans toute la Fossoyeuse.
La lune monte sur toi,

et moi aussi

Tu me retiens là-haut

Et les lapins qui courent rient
Aurique, elle est en vie ! Joue pas au con !

Je sentais la solution crépiter sous ma peau. Ils m’encerclaient, mais je ne

me sentais pas menacé. Dans leurs yeux, je ne lisais que de la pitié.

« Rendez-nous la solution Aurique…

- Vous ne comprenez pas… Je suis la solution. Elle est dans mon sang

maintenant ! »

Et elle est apparue. Des traces de coups sur le visage, un regard bien plus

dur, mais le doute n’était pas permis, c’était bien elle.

JEZ !

Elle m’a pris la main, et nous nous sommes retrouvés devant le trône de

Teranas.

« - J’ai été idiot, Jez. Encore une fois.

Elle me serrait dans ses bras, demandait aux Ginnalkas de s’allonger autour

de nous.

- Je vais avoir besoin d’un peu de votre énergie, leur dit-elle en essuyant

mes larmes

Elle a collé ses lèvres aux miennes. Devant les autres.

Et elle a disparu.

Je l’ai appelée. J’ai crié son nom. Je sentais que la solution n’était plus en

moi. Je n’ai pas eu besoin d’attendre que cette trolle me le dise.

JEZ ?

Je voyais leurs visages graves autour de moi.

Où est Jez ?

Ils étaient aussi perdus que moi.

J’ai fuit.

Uther, Troy, Clive, Rutger, Boune et maintenant Jez.

Je n’avais même plus la force de crier son nom.

Thranos, je te retrouverais.

Tu avais raison, j’étais toujours aussi con.

Lorsque je suis revenu aux Hinterland, Thranos avait levé le camp.

Il ne restait plus que les cendres froides de leur feu et les trous de leurs

piquets de tente.

« - Vous êtes Xalier Aurique ?

Un réprouvé, assis ur une vieille souche. Si je ne lui ai pas sauté dessus,

c’est parce que j’ai reconnu le tabard des Ginnalkas.

- Je suis Brokenail. Un ami de Jezebelline

- C’est pas votre vrai nom

- Ca l’est maintenant

Il a posé la question avant moi.

- Qu’est-il arrivé à Jezebelline ?

A mon silence, il a compris que je n’en savais pas plus que lui.

- Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? Essayer de retrouver

Thranos ?

- Je vais faire plus qu’essayer.

- Et lorsque vous l’aurez tué ?

- On verra à ce moment-là

Il s’est levé, a chassé l’écorce mouillée qui s’était collée à ses bottes d’un

coup de talon.

- Vous ne comprendrez jamais rien, Xalier.















D’un appui à l’autre, toujours
en mouvement. Jusqu’à l’objectif


»
Et il est partit en laissant mon journal au sol.

J’ai relu ce que je croyais être mes derniers mots.

Cette histoire que je voulais laisser derrière moi.

Je comprends même pas pourquoi.

J’ai vu cette ligne que Thranos n’avait pû s’empêcher d’ajouter.

T’es toujours aussi con, Aurique

On verra bien, Thranos. On verra bien.

Vous ne comprendrez jamais rien, Xalier

Pour la lumière

Ce sera notre secret.

Seul j’aurais peut-être une chance

Aide moi à me remettre sur mes pattes, faut qu’on se tire, mon poussin

QU’EST-CE QUE T’AS A ME FIXER COMME CA, TOI ?

J’ai poussé un hurlement qui m’a effrayé moi-même.

Et il est apparu devant moi. Un tout petit diablotin.

« Vous m’avez appelé, maître ? »
Chapitre 12 : Haxer
« - Je suis malade, Sourdo, très malade

Les gros doigts du nain se referment sur mon bras. Il tapote le sommet de

son visage squelettique, les lèvres tremblantes.

- J’ai un truc qui enflent sous mon crâne. Je ne sais pas combien de temps

j’ai encore. Je me sens…

Haxer. Pourquoi tu me dis tout ça ?

- Si faible. Touche le bout de mes doigts, ils sont glacés. C’est pas bon, ça,

c’est pas bon

Est-ce qu’on se connaît si bien que ça ? Ou est-ce que ce qui se rapproche

le plus d’un ami dans ta triste existence est un jeune elfe t’a payé un coup à

boire il y a des mois de ça ?

- Mais mon moral est bon. Je dois juste accepter l’idée de… »

Il regarde le fond de sa chope, ferme les yeux. Commence à basculer en

arrière. Je le rattrape juste à temps, un peu trop brutalement.

Il sursaute, me fait un sourire niais.

- Merci, mon petit, merci. Heureusement que tu es là.

Derrière son comptoir, Wental me fait les gros yeux en crachant sur un

verre.

- Je te raccompagne à ton auberge, Haxer. Viens. »

Il pousse un grognement, s’affale à côté de sa chope. Je coince son tabouret

avec ma cheville pour l’empêcher de glisser et jette un coup d’oeil à la

taverne.

Une jeune fille me fait un sourire.

L’humain assis en face d’elle s’appuie sur le dossier de sa chaise, me lance

un regard noir.

Quel con…

Haxer bave dans sa barbe en marmonnant des insultes naines.

On aperçoit le début de la rondeur des seins de l’humaine. Elle essaye

d’écouter ce que lui raconte l’autre con, mais ses récits animés n’a l’air de

ne passionner que lui.

Une cheville potelée, qui se balance, bat la mesure de son ennui sous la

table. Elle doit avoir du sang de nain. Un arrière grand père, ou quelque

chose comme ça. Ca expliquerait l’incroyable générosité de ses courbes.

Je m’imagine en train de lui arracher ses vêtements.

Nos souffles qui se mélangent alors qu’on est agrippés l’un à l’autre.

Le contact de ses lèvres contre mon cou, mon torse.

Ses rondeurs sous mes mains.

Est-ce que mon désir est un manque de respect ?

Quelqu’un m’avait dit qu’on ne disait pas « faire boum-boum », mais

posséder.

Un mot dégoûtant. Insultant. Comme ce mec, qui profite de chaque

mouvement pour lui agiter sa bourse sous le nez.

C’est à lui qu’elle sourit, mais je sais que c’est parce qu’elle sent que je

l’observe.

Haxer se réveille en toussant, m’envoie une grosse glaire sur le visage.

« - On y va maintenant, Haxer ! »

Je fais signe à Wental en décrochant le nain de son tabouret.

« Non, Sourdo, c’est pour moi, c’est pour moi. »

Le vieux nain tâte le fond de ses poches, et en sort une bourse dont la

légèreté ne présage rien de bon.

« Prête-moi deux pièces d’argent, Sourdo, je te les rembourserais à

l’Auberge »

Alors que j’empile mes pièces de cuivre, Wental m’attrape le poignet, colle

sa bouche contre mon oreille.

« - Le nom de la fille, c’est Matli. Le paladin en face d’elle, c’est Jelan, un

ami de son frère. Elle ne le sait pas encore, mais leur mariage est prévu

pour la fin du mois. Ne te mêle pas de ça Sourdo. Il a plus que quelques

galipettes à lui offrir, lui. »

Galipettes.

La salive tiède d’Haxer me glisse le long du cou. Est-ce que c’est le poids

de sa maladie qui le rend si lourd à porter ?

Je m’en veux d’être sortit de la taverne sans lui adresser un dernier regard.

Un dernier sourire.

Des galipettes.

Qu’est-ce que j’ai à offrir d’autre ?

Je n’ai même plus de cuivre, j’ai tout lâché à Wental.

Pourquoi y’aurait-il quelque chose d’autre à promettre de galipettes

joyeuses ?

Les écureuilettes ne choisissaient pas leurs compagnons à leurs tas de

noisettes. Mais bien à leur vigueur.

Elles se laissaient séduire ma leurs petits bonds, leurs gazouillis.

Oncle Proute ne m’avait pas préparée à cette curieuse société qui ne vit que

par et pour des morceaux de métal. Peut-être ne voulait-il même pas que je

quitte cette forêt. Où es-tu Oncle Proute ?

Je fait un petit saut pour remettre Haxer en place sur mon dos.

Il est lourd, ce con. J’espère qu’il a une chambre au moins. Je commence à

me méfier de ses invita…

Un éclair de douleur me tire de mon sommeil. Je me tâte les épaules,

persuadé que je vais y trouver une lame. Je ne sens que ma chair en

putréfaction.

Sourdoraille, que se passe-t-il ?

Quelque chose ne va pas. Je sens qu’il y a un problème. Sourdoraille a un

problème.

Il faut que j’en parle aux autres.

Je retrouve Selena devant la banque d’Orgimmar, comme toujours. Mais

cette fois-ci elle est en train de se battre avec Altjhofra, la trollette qu’Ose a

épousée. Drôle de couple, qui doit fonctionner sur une autre alchimie que

celle des pièces d’or. Tout n’es pas perdu Sourdo.

« - Mange-merde !

- Lesbienne !

- Fille de nain !

- Han ! »

Je rejoins Krazor et Kasknoir qui les observent de loin en jouant aux

osselets.

« Salut Broki !

- Sombre jour Brokenail

- Salut les gars »

« - Souillon !

- Frimeuse

- Grosse fiente !

- Fille de nain !

- Han ! »

- Elles s’engueulent pourquoi cette fois ?

- Je crois que Selena a demandé ce qu’on pensait de sa nouvelle coupe de

cheveux.

- Il faut que je vous parle, les gars… J’aimerais bien qu’elles soient là elles

aussi.

- Je leur ai jeté un seau d’eau tout à l’heure, ça ne les a pas calmées,

marmonne Kask en rattrapant au vol six osselets.

- C’est important, Broki ?

- Je crois, oui

Krazor hoche gravement la tête, se lève en se frottant le cul

- Je m’en occupe…

Il se dirige d’un pas nonchalant vers les deux trollettes qui se roulent dans

la poussière.

« - Tête de crevette !

- Toi-même ! »

Elles ne voient pas l’ombre du gros orc s’allonger sur d’elles, bien trop

occupées à s’arracher les cheveux et à se griffer le visage. Il se tourne,

prends une grande inspiration et…

Badadadada.

Une pétarade qui aurait fait trembler un kodo.

Les deux trollettes bondissent en se couvrant le nez. Selena a la présence

d’esprit d’enfermer l’orc hilare et ses gaz dans une bulle d’énergie.

Je pourrais les accompagner dans leurs rires alors que Kraz se débat pour

éviter l’asphyxie, mais j’ai trop peur pour Sourdo.

« - Brokenail… »

« - Je l’entends m’appeler, et je crois qu’il est blessé…

Selena soupire. Je vois que les autres sont aussi mal à l’aise qu’elle.

- La dernière fois que tu… as voulu sauver le monde… Cette elfette est

morte

Jezebelline.

- Je ne crois pas qu’elle soit morte… Ca me paraît plus complexe…

- Je ne comprends même pas pourquoi, enchaîne Selena en ignorant la

remarque de Kask, tout ce que je sais, c’est que je pensais qu’on allait

sauver le monde, et finalement, au lieu de me sentir grandie… C’est

comme si on m’avait pris quelque chose…

- On a fait ce qu’il fallait faire. Pas pour se sentir bien, mais parce que

c’était juste

Un nuage de poussière passe au milieu de notre silence.

- Mais ce Sourdo, Broki, t’es sûr que… qu’il existe vraiment ?

- Oui… Et je sais que s’il meurt, je… Je préfère qu’il ne meurt pas, c’est

tout.

Alt est restée silencieuse toute la discussion, à faire tournoyer sa dague sur

une pierre plate.

- Tu sais pourquoi on est là, Brokenail ?

Elle repousse une mèche derrière son oreille en levant les yeux sur moi.

- Les allianceux commencent à se regrouper dans la région. On pense qu’ils

vont bientôt attaquer Orgri… Je veux être ici quand ça arrivera. Je peux pas

leur laisser la ville pour aller sauver un… quelqu’un qui, en admettant qu’il

existe, ira grossir les rangs de l’ennemi.

- Sourdo existe, vous le savez… Comment vous expliquez que…

Krazor trace des ronds dans la poussière du bout de l’index.

- … comment j’aurais su qui était Thundris quand on a attaqué Auberdine ?

Kasknoir fixe un point à l’horizon.

- Et ce n’est pas notre ennemi… Il a pas choisi son…

Althjofra regarde tourner sa lame.

- …c’est juste un gamin…

Selena attend que ma voix se brise pour lever les yeux sur moi.

- Désolé Broke »
Chapitre 13 : Histoire d’âme
« Ehé, du calme !

Le troll a baissé sa masse cloutée en entendant que je parlais orc. Son

regard inspectait la forêt derrière moi.

- Approchez vous du feu… Doucement…

J’ai fait quelques pas, senti l’odeur de graisse qui se dégageait du raptor

embroché au dessus des flammes. J’ai pensé à Jez, lui ai fait le plus

rassurant des sourires.

- Excuse-moi, le cadavre, mais quand on voyage seul, vaut mieux être

prudent. Prends-toi un rondin et vient t’asseoir, tu m’as l’air fatigué.

Il a reposé sa masse et a donné quelques coups de pied pour remettre en

place les braises qui s’étaient échappées du foyer.

- Je m’appelle Zhud Pine

- Aurique

Il a eu petit rire qu’il a aussitôt étouffé du poing, l’air gêné.

- Excuse moi, les noms humains me font toujours marrer. T’es pas vexé ?

- Non

J’ai pensé à Thranos. Je lui ai tapoté l’épaule de la main gauche.

- Tant mieux… Alors Aurique, qu’est ce que tu…

De la droite, j’ai plongé ma dague dans sa gorge.

Il m’a lancé un regard d’incompréhension alors que je me penchai sur lui

pour aspirer son âme.

Yannick le diablotin avait pris place sur son cadavre alors que j’observai le

cristal violet qui était apparu dans ma paume.

- Vous devenez de plus en plus puissant, maître

J’ai refermé mon poing sur l’âme de Zhud Pine.

- Il sera bientôt temps d’invoquer votre marcheur, maître »

Je les entends tourner autour de moi.

J’ai la joue enfoncée dans la terre, je ne peux même pas lever le visage sans

hurler de douleur.

Cloué au sol. Littéralement. On m’a enfoncé un pieu à travers l’épaule.

Ils sont combien ? Des craquements de brindilles, des murmures, des

crépitements de mana. Qu’est-ce qu’ils veulent ?

Je n’arrive même pas à communiquer avec les insectes qui trottinent sous

mon regard. Comme si on m’avait volé toute ma force, toute mon énergie.

La douleur et la boue. C’est tout ce à quoi j’ai droit depuis des heures.

Je vais mourir, Broke. Et je ne te sens même plus.
Chapitre 14 : Pavillon rouge
Akamu,

Où es-tu ? Même ceux de ta guilde n’ont pas pu me le dire…

J’ai besoin de toi et de Reyes. Pour cet elfe, dont je t’ai parlé. Rejoins-moi

dès que tu le pourras.

Broke
Vingt-sept.

Sourdoraille est vivant.

Vingt-huit.

S’il était mort, je ne sentirais plus rien.

Vingt-neuf.

Mais il est blessé, en danger de mort. J’en sais pas plus.

Je glisse la dernière pièce de cuivre dans la fente de boîte aux lettres.

Trente

Elle se met aussitôt à absorber mon parchemin, un crissement par ligne.

J’attends la flammèche rouge qui m’indique que mon message a bien été

envoyé et me mets en route pour l’embarcadère.

J’espère qu’Aka pourra consulter rapidement son courrier.

J’attends mon bateau pour Baie du butin, les pieds dans les vagues.

Les Ginnalkas.

Désolé, Broke.

Orgrimmar a besoin de nous.

« - Guerrier ?

Un gobelin qui me fait un grand sourire.

- Vous cherchiez un chasseur Tauren, c’est ça ?

Je lui jette une pièce d’argent. Rien n’est jamais gratuit avec eux. Il la

mordille, tend le doigt au-dessus de mon épaule.

- Il y a un groupe de vachettes à l’entrée de la ville »

Akamu ?

Je dévale cette fichue pente qui me sépare de l’entrée de Cabestan, observe

le groupe en reprenant mon souffle, la tête entre les genoux.

Il n’y a pas que des taurens. Des trolls, des orcs, même des réprouvés. Mais

pas d’Akamu. Ils se préparent tous à rejoindre Orgrimmar, espèrent bien

rencontrer un ou deux allianceux en vadrouille sur le chemin. Ils ont hâte

d’écrire leur légende du bout de leur épée.

Le groupe se met en branle, et je vois une gourde tomber d’un sac. Je la

ramasse, la brandit en poussant un petit cri en direction du nuage de

poussière qui s’éloigne.

« - Eh, mais c’est ma gourdasse !

Je me rapproche de la génisse qui vient d’hurler.

- Elle est tombée de…

- Franchement , t'as pas d'honneur, tu veux me piquer ma gourde !

- Non, je…

Je lui tends la gourde, elle me l’arrache des mains.

- Vazy, t'as pas honte de toi !

« - Toi !

Je connais le visage de ce tauren qui sort des rangs et me fonce dessus.

- T’emmerdes pas à ma meuhf !

- Toreno ?

Son poing se referme sur ma gorge, mes bottes quittent le sol.

- Ta gueule !

- Il a essayé de me piquer ma gourde, vazy, comme j'ai la haine !

Je suffoque, le choppe aux cornes, envoie mon genou à la rencontre de son

museau.

Il grogne, m’attrape à l’entrejambe. Crache une giclée de sang.

Son sabot s’écrase contre mon ventre.

- To…

Je n’ai jamais entendu un craquement pareil.

Je ne me suis jamais entendu crier comme ça.

Je n’ai jamais eu les talons derrière les oreilles.

- Sale connard !

Il m’a plié en deux. Aussi facilement qu’on casse une branche trop grande.

Je ne me suis jamais senti aussi faible. Aussi misérable.

La moelle qui glisse de mes vertèbres cassées se mélange à la poussière.

J’entends des murmures autour de moi. Des brindilles qui craquent.

- Sale connard de voleur de merde !

Le sabot de Toreno part en arrière.

Bang.

« Broke ! »

Des toutes petites mains, râpeuses, qui vous tâtent.

Un doigt court qui s’enfonce entre vos côtes.

Et une voix aigue, une haleine chargée au jus de melon frelaté

- Encore un guerrier qui a joué au con…

- Tu as vu son dos ?

- Brokenback, le guerrier au dos en miette…

- …pour l’éternité

Les ricanements des gobelins se mélangent aux vrombissements de leurs

outils.

- Et vous trouvez ça drôle…

Je me mords le point en sentant une nouvelle vis me traverser les vertèbres.

- Vous en avez encore pour longtemps ?

- Dix minutes

La même réponse que les trois dernières fois… J’ai déjà raté deux bateaux.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient après le coup de

sabot de Toreno.

Tout ce que je sais, c’est que j’ai entendu Sourdo crier mon nom. Mais que

je n’ai pas rêvé de lui…

Je l’imagine, agonisant dans un fourré, au milieu d’une marre de sang.

- Broke, tu m’écoutes ? Essaye de te lever…

Je m’assieds sur le bord de leur table d’opération. Fais pivoter mon dos.

Je croyais ne plus jamais pouvoir marcher.

Ils s’applaudissent, s’envoient des baisers.

- T’es tout neuf, Broke ! »

Je glisse la main au bas de mon dos, pour toucher le fer qui recouvre mes

vertèbres.

Aouch. Il est encore bouillant.

Baie du Butin, enfin. Plus d’armure. Plus d’arme. Trempé jusqu’aux os.

Mais j’y suis.

Le bateau avait commencé à virer de bord lorsque la vigie avait hurlé

« Pavillon rouge !

Pavillon rouge ? Situation de crise, Broke. Plus aucun bateau ne peut

rentrer dans baie du Butin.

Je voyais le gobelin en pierre s’éloigner de moi.

De la fumée et des flammes à Baie du Butin.

Je sentais Sourdo mourir.

J’ai plongé.

Défait mon armure qui m’entraînait vers les profondeurs Murlocqueuses.

Lâché ma belle hache.

Et j’ai senti le bout de mes doigts sur les planches de Baie du Butin.

Une odeur de brûlé.

Je me hisse sur le ponton, laisses les échardes de bois me rentrer dans la

chair alors que je reprends mon souffle.

Une fumée grise noire entre mes yeux et le ciel.

Un seau qui glougloute dans l’eau salée.

Passe entre des mains de gobelins.

Des mains d’humains.

Puis des mains de nain.

Des mains sans ongle.

Des mains d’orc.

Des mains de gnome.

Des mains de gobelins.

L’eau salée s’écrase sur les flammes. Transforme seau après seau la

fournaise en cendres mouillées.

C’était l’atelier de Hurklor l’orc et Fargon le nain. Deux forgerons qui

pensaient qu’ils pouvaient apprendre l’un et l’autre de leurs différentes

traditions.

« - Les gobelins ont fermé les portes de Baie du Butin, mais ils ne sont pas

dupes, Broke

Gringer maintient la wyverne au sol pour que je puisse badigeonner son

aile déchirée d’alcool sans risquer de me faire mordre.

- Ils étaient déguisés en pirates de la voile sanglante, mais c’était des

soldats d’Hurlevent. Les gobelins le savent aussi bien que moi. Mais ils ne

peuvent rien faire. Juste attendre que l’attaque sur Orgri ait enfin lieu pour

pouvoir reprendre leurs affaires.

La wyverne siffle, essaye de se dégager, mais le vieil orc se sert de tout son

poids pour la maîtriser.

- Ca va aller, ma belle, ça va aller…

La bête se détend en entendant les paroles apaisantes de son maître.

- Et elle, on va me faire croire que ce sont les pirates qui l’ont dégommée ?

L’alliance essaye de bloquer les renforts de la horde. Plus de bateau, plus

de zep, plus de coursiers des vents. Le seul accès pour Kalimdor,

maintenant, c’est le zep de La Fossoyeuse. Mais il faut traverser toutes les

régions de l’alliance à pied.

Je l’aide à déplacer la grosse bête blessée jusqu’à sa couche.

- Grogg Mol est cerné. C’est pour ça que j’ai besoin de toi, Broke.

Je m’apprête à parler de…

- Sourdoraille ? On s’en occupe, ne t’inquiète pas.

Il sourit en voyant mon expression.

- Jezebelline avait raison. T’es vraiment touchant »

Dans mon demi sommeille.

Je sens ce limaçon qui glisse sur ma cheville.

Leurs murmures, toujours.

Ce pieu qui me traverse le corps.

Et je revois mon oncle Proute.

Les babines recouvertes de miel, la paupière gonflée à cause d’une piqûre

d’abeille.

Je sens presque la douceur de sa fourrure sous mes doigts.

J’aurais aimé le revoir une dernière fois.

Savoir au moins ce qui avait bien pu lui arriver.

Ne pas avoir quitté ma forêt pour rien.

Où es-tu oncle Pr…

Broke ?

Je le sens à nouveau. Tout proche.

Une onde de chaleur entre deux éclairs de douleurs.

Comme une caresse entre deux gifles.

De la vigueur. Des plumes et du vent…

La fourrure d’oncle Proute.

Broke, les murmures, fais attention !

La mana crépite autour de moi. J’entends des cris. La fureur des combats.

Le limaçon glisse un peu plus.

On s’approche de moi.

Je grille mes dernières forces pour hurler lorsqu’on me retire le pieu du

corps.

Je serre les bras autour du cou du griffon. J’ai le nez dans ses plumes pour

éviter que les troupes humaines que je survole ne voient à qui elles font

vraiment coucou.

Gringer m’avait prévenu, c’est moins sauvage qu’une wyverne, plus

gracieux qu’une chauve-souris.

Je me demande si ce nain a pris de gros risque en mettant ce griffon à notre

disposition. S’il est juste un ami de Gringer, ou s’il croit lui aussi en cette

cause supérieure, cette lutte, dont me parlait Jezebelline.

J’aperçois Grog Mol depuis ici. Des flammes dans la mer, les restes d’un

zeplin qu’on a fait exploser. Des cadavres à moitié brûlés qui ondulent à la

surface des vagues.

Je vois les campements des allianceux.
Grog Mol est cerné. C’est pour ça que j’ai besoin de toi, Broke.
Le griffon cesse de planer. Commence à descendre vers la plage.

D’un mouvement du cou, il m’empêche de glisser.

« - Brokenail ?

Nom d’un nagga ! Un nagga !

Je redonne un coup de talon à mon griffon pour le faire décoller, mais il est

déjà occupé à gratter le sable du bec, à la recherche d’asticot.

Le gros nagga se marre lorsque je bascule à la renverse.

- Grincher ne vous a pas prévenu, che vois…

Un rire pincé, qui ressemble presque à celui des elfes.

- Vous êtes Schnek ?

Il s’approche en ondulant sur sa grosse queue, me tend une main palmée.

- Schnek le nagga, ch’est moi.

Il se met à gargouiller, donne une tape sur la tête du griffon, qui décolle

aussitôt en caquetant.

Quatre nouveaux naggas émergent des flots.

Ils sont avec toi, Broke, n’ai pas peur.

- Vouaish, Vinche, Shalsh et le petit gros, ch’est Vadrish

- Enchanté, Broke. Jech nous a beaucoup parlé de toi

L’un d’entre eux, Vinche ou Shalsh, me colle un sac humide contre le torse.

- T’as perdu cha tout à l’heure…

A l’intérieur, il y a ma hache, mon armure, et un crabe mort.

- Le crabe, ch’est chi ta faim. T’as la poudre noire ? »
Chapitre 15 : Les balistes de

Strongleronce
« - Grogg Mol est cerné. C’est pour ça que j’ai besoin de toi, Broke »
« - Les chumains ont déployés trois balichtes autour du camp, qui couvrent

une très larche chone, et empêchent tous les zcheplins d’approcher le camp

»

Les gros doigts de Vinche rajoutent trois coquillages autour du crabe mort

censé représenter Grog Mol.

« - On a bechoin d’une diverchion. Broke, Vadrish, vous vou’ch en occupez

»

Et nous voilà à attendre, allongé le nez dans le sable. Comme d’hab. Sauf

que c’est la première fois que j’approche d’aussi près un nagga sans qu’il

ne m’envoie un coup de massue.

« - Ech que tu m’as reniflé ?

- Non, non…

Vadrish plisse les yeux, renfonce la tête dans le sable. Le navet bouilli. Oui,

c’est ça. Il sent…le navet bouilli.

- Tu peux arrêter de me regarder comme cha, ch’il te plaît… Ch’aime pas

ça…

- Désolé…

- Non ch’est vrai, enfin, ch’est chiant au bout d’un moment. Rechte

conchentré !

Je me souviens de ces poissons, dans le métro qui reliait Hurlevent à

Forgefer. Il y a une question qui m’a hanté depuis ce jour… Il faut que je

sache…

- Est-ce que vous sortez de l’eau quand vous avez besoin de... ou est-ce que

vous faites ça dans un coin particulier de la mer, un peu à l’écart de…

Il pousse un long soupire.

- Broke, tu as mis ton doigt chans ongle chur la trachédie des miens…

Illidan auchi avait compris notre douleur. Che me chouviendrais touchours

de chon appel : « Peuple Nagga, chéchez de nacher dans votre pipi et

rechoignez-moi !». Comment aurions nous pu réchichter ?

Il ricane entre ses doigts palmés.

- J’essaye juste de m’intéresser…

Les petites crêtes qui servent d’oreille à Vadrish se mettent à onduler. Il

gargouille, hoche la tête en frottant ses baguettes en bois.

- Cha va être à nous…

Je remplis mes poumons de son odeur de navet une dernière fois et…

- Maintenant !

Mes paumes claquent sur le sable, je me jette en avant et enjambe d’un

bond la ruine troll.

Vadrish glisse derrière moi et commencent à faire ricocher ses baguettes au

dos de mon plastron.

Tong Ting ting tong tang Ting.

« - Les Schcalpes roucheuh !

- Sont des fientes d’ogres ! »

Je sors ma carabine et accompagne le nagga dans ses percussions.

Ting tang tong Badam ting tong.

« - Les Shcalpes roucheuhh !

- Tribu de dégénérés ! »

Le campement commence déjà à s’agiter. J’envoi un coup de crosse à une

lanceuse de hâche qui essaye de se mettre en travers de notre chemin,

continue sur ma lancée en zigzag. Renverse un chaudron, shoote dans une

pyramide de crânes.

« - Les Schcalpes roucheuhhh !

- Nous bloquent la route ! »

Quatre chasseurs tout juste tirés de leurs rêves, en train de sautiller pour

enfiler leurs slips.

Entre deux bonds, ils sifflent leurs fauves, qui décollent en chassant la terre

avec leurs pattes arrières.

Je fais volte-face, me ramasse un coup de baguette dans l’orbite, et entraîne

Vadrish dans une autre direction.

Ting Tong ting Tong.

« - Broke, on va tout droit chur les Cache-Crânes ! »

La nageoire de Vadrish claque et envoie bouler trois tigres.

- Change les paroles !

Une hache siffle au ras de mon oreille alors que je continue mon slalom.

« - Les Cache-Crâneuuuh

- Sont des Scalps rouges ! »

Ting Tong Tang Ting Tong Ting.

Dans notre dos, une horde de sauvages, tellement furieux, qu’ils en

oublient qu’ils se détestent les uns les autres.

Tagagagagagagagagagagagaga Tong !

Face à nous, le campement des humains.

Les deux gardes qui jouent aux carte à l’entrée ont le réflexe de porter la

main à l’épée en nous voyant sortir de la pénombre. Mais ils restent

tétanisés lorsqu’ils aperçoivent une seconde plus tard la centaine de trolls

qui hurlent derrière nous.
« - Et Vadrish et moi, une au milieu de tout ce bordel, on fait quoi ?

- Moi, mon concheil, ch’est de vous planquer »
Tang Ting Tang

« - Vadrish, arrête !

Je lui arrache les baguettes des mains.

- Décholé

Des corps humains et trolls rebondissent sur la toile tendue de la tente dans

laquelle on a réussi à se réfugier.

« - Che crois que ch’a y’est !

Les crêtes de Vadrish se remettent à gigoter. Il hoche la tête. Une fois, deux

fois, trois fois.

Trois explosions. Les balistes.
« - Une fois que cha a pété, on fonche vers Grog Mol »
Schnek, Vinche et Shalsh nous rejoignent alors qu’on aperçoit déjà le

zeppelin s’approcher des palissades de l’avant poste de la horde.
« Il y a des gens qu’on ne peut pas abandonner à Grog Mol, Broke. »
« - Où est Vouaiche ?

- Ils l’ont eu »

Je commence à escalader les sacs de sables qui bloquent l’entrée du camp,

m’arrête en les voyant rester au sol.

- Vous prenez pas le zep ?

Ils me sourient tous les quatre.

- Rappelle toi, on est des naggas. On nache dans notre pipi et on est dans le

camp des méchants.

- Ch’est quoi chette hichtoire de pipi ?

- Ch’te raconterais

Je cherche un truc à leur dire, mais rien ne me vient.

- Fais attenchion à toi Broke»

Je les regarde glisser en direction de la plage. Vadrish se retourne et agite

une dernière fois sa main palmée avant de disparaître dans les flots.

Pas le temps d’être ému. Je finis d’escalader les sacs et me laisse tomber de

l’autre côté.

« - Non, vous ne comprenez pas ! Je ne peux pas abondonner Grog Mol.

J’ai des ordres qui me viennent de Thrall en personne !

- Peau verte, Grog Mol tombera avec ou sans toi, alors tu vas rentrer dans

ce zep et tu vas la fermer !

- Oui madame »

L’orcquette au nez cassé attend que l’officier lui ait tourné le dos pour

soupirer de soulagement.
« C’est ma petite dernière, Thysta, la maîtresse des coursiers du vent

de Grog Mol… Tu verras, elle a un sacré tempérament »
« - Et toi, Broke, t’attends quoi ? Des applaudissements ? Dans le zep, et

que ça saute !

- Oui madame »

Les turbines du zep crache un nuage de fumée noir alors qu’il se remet en

route.

Des taurens, des trolls, des orcs, des gobelins visiblement exténués.

Thysta siffle, les doigts dans la bouche.

Les wyvernes de Grog Mol décollent toutes en même temps, prennent la

direction du nord.

Au loin, les trolls Casse-crâne et Scalps rouges se replient vers leurs

campements.

Je regarde la mer défiler au-dessous de nous, penché à l’arrière du zep.

Je me dis que ça a été une longue journée.

Et je les vois. Des tâches sombres qui glissent sous l’écume. Des naggas.

Beaucoup plus que quatre.

Sur la plage, je distingue quatre petites tâches qui se précipitent sur la

plage. Puis une vingtaine d’autres, qui se lancent à leur poursuite.

Non.

J’ai déjà un pied par-dessus le filet de sécurité lorsque Thysta me tire en

arrière.

Vadrish. Schnek, Vinche. Shalsh.

« - Tu peux rien faire pour eux

Elle fronce son nez cassé, essaye de me faire reculer.

Je me dégage d’un coup d’épaule, attrape le filet.

Sa matraque fend l’air.

Boink.
Chapitre 16 : Stuck in the middle with you
« C’est quoi ce truc ? »

Le jeune elfe a cligné des yeux, visiblement surpris par le ton de ma voix.

« - C’est de la soie, messire »

« - T’es en train de me traiter de quoi, là ? »

« - Je ne comprends pas, la couleur ne vous plaît pas ? »

Il m’a agité à nouveau l’étiquette de la robe mauve sous les yeux. Je lui ai

collé une tape sur le crâne.

« - J’ai l’air d’une femme, tête de cul ? »

Il m’a fusillé du regard, a serré les dents. Qu’est-ce que c’est fier un elfe…

Mais j’ai vu le tressaillement de ses jambes, senti sa peur.

« - N’essayez pas de prendre ce chemin-là avec moi, messire »

J’entendais Yannick ricaner derrière moi. Il savait déjà ce qui aller arriver.

« Sachez que je suis le fils de… »

Je lui ai fauché les jambes, tapé la glotte du tranchant de la main.

Il pleurait à mes genoux, et je me sentais puissant.

Il a levé un visage déformé par la colère et la douleur. Morve, bave et

larme.

« - Vous êtes un… »

« - Si tu finis cette phrase, je te casse le bras »

Il savait qu’il ne pourrait pas m’en empêcher. Je suis allé refermer la porte

de sa boutique et j’ai accroché l’écriteau « Pause repas » à la poignée.

« - Que dirait ton père s’il te voyait pleurer comme ça, tête de cul »

Mes genoux ont craqué lorsque je me suis baissé vers lui.

« - Allez, mouche toi, mon poussin »

J’ai agité sa saloperie de jupette sous son nez.

Mon sourire devait l’effrayer.

Il allait se pencher en avant, lorsque j’ai entendu grincer les marches de

l’escalier qui menait à l’étage.

« Quistos ?

Une adorable petite tête blonde, les paupières encore toutes gonflées par le

sommeil.

Le Quistos me fixait en bavant, les yeux exorbités.

Avant qu’il ne puisse articuler un mot, j’ai collé mon souffle à son oreille.

« - Je vais lui faire mal.»

La gamine était arrivé à la dernière marche. Elle commençait à bouder,

croyant certainement qu’il ne lui répondait pas pour jouer.

« Mais si tu interviens, ou si même, tu dis un mot, alors je la tuerais. »

Elle n’avait même pas peur de moi, alors qu’il y a quelques années

seulement, des créatures comme moi devaient hanter ses cauchemars.

« Je pourrais l’avoir tuée avant même que tu n’aies pu franchir la porte »

« Quistos ! Qui c’est le messiiiiiiire ? »

« A toi de voir ce que tu veux pour elle »

Je savais ce qui pouvait lui passer par sa tête alors que je m’approchais de

la fillette.

Un orc ou un nain se serrait laissé emporter par sa rage.

Un humain aurait été persuadé qu’il avait une petite chance.

D’atteindre la porte ou de me prendre par surprise.

Mais un elfe. Ca calcule et ça accepte.

« - Quistos ?"

C’est logique un elfe. Même une jeune elfe.

« - C’est un ami à toi, c’est ça, Quistos ? »

J’ai repoussé une mèche derrière son oreille.

Elle a cherché à s’écarter.

J’ai refermé ma main sur ce bout de chair pointu qui dépassait.

Et je n’ai pas lâché. Même quand elle a crié. Fragile petite race.

Et il est resté à genoux, à fixer le sol. Même quand elle a hurlé son nom.

Même lorsque j’ai essuyé le sang qui me poissait les doigts sur sa chemise.

Même quand elle gémissait, allongée au milieu de ses larmes.

« - Tu es faible, et ta soeur le sait, maintenant »

J’ai arraché l’écriteau sur la poignée, respiré une dernière fois l’odeur de sa

honte avant de sortir.

« - Thranos ne se doute même pas de ce qui l’attend, maître »
Chapitre 17 : Concours de billes
Par une belle après midi, au port de Menethil.

Le genou de Telé de Theramore s’enfonce dans la terre.

Et la foule retient son souffle.

Télé de Théramore colle sa joue au sol, observe le dénivelé.

Et la foule retient son souffle.

Télé de Theramore courbe son index, lui fait prendre son élan.

Et la foule retient toujours son souffle.

Son doigt heurte la bille.

Et la foule se penche en avant pour suivre son parcours.

Télé de Theramore retient son souffle, la bille glisse jusqu’au trou creusé

dans la terre, tourne autour.

La foule entière retient son souffle.

Et la bille repart en arrière.

Télé de Theramore grogne de frustration, bondit sur place, comme seul

gnome ou un enfant de son âge sait le faire, alors que la population entière

de Menethil pousse un cri de victoire.

Moi-même, si je n’avais pas un bras fermement recourbé contre mon torse

par d’épais bandages, j’aurais applaudi, juste par esprit de contradiction. Et

puis, après tout, je suis autant de Theramore que de Mentehil…

Un nain en armure que les autres appellent Rudepoing hurle dans son

porte-voix.

« Début de la troisième manche ! Equipe de Menethil, en place ! »

Le genou de Jesse de Menethil s’enfonce dans la terre.

Et la foule retient son souf…

« -Sourdo ?

Shellei, maîtresse des gryphons. Plutôt pas vilaine. Mais qui nous fait

clairement comprendre au premier de mes sourires coquins, que non, elle

n’est pas intéressée.

- Tu ne devrais pas être là. Retourne t’allonger.

Elle rabat ses grosses lunettes sur ses yeux, rend mon échec de séducteur

nettement plus supportable. Ca lui fait un regard de Murlocs décomposé.

- Je me fatigue pas, je regarde juste le concours…

Jesse de Menethil envoie rouler sa bille jusqu’au trou. Nouveaux cris de

joie qui résonnent dans tous les Paluns.

- Sourdo, tu ne m’as pas comprise. Tu… ne… devrais… pas…être là…

Elle hausse les sourcils. Est-ce qu’elle a fini par craquer ?

« Equipe de Theramore, en place ! »

Il est temps d’oublier ses lunettes, et de réessayer mon sourire de charmeur.

Celui qui me fait des jolis fossettes.

Je retiens un piaillement de douleur lorsqu’elle enfonce son index dans

mon épaule blessée.

- T’es vraiment un crétin… Des gens t’attendent dans ta chambre… »

Ca fait trois jours que je me suis réveillé dans ce lit aux draps de soie, au

port de Menethil maintenant. Une gnomette du nom de Jehnabink change

mon pansement deux fois par jour, et m’assure que les filles adorent les

cicatrices, même celles qui ressemblent à des culs de poulets.

J’ai recommencé à rêver de Broke. C’est réconfortant, même si je sens

qu’il se remet très mal de ses histoires de Naggas.

Pourquoi chercher à trouver une place dans ce monde-là ?

Le zeplin a déchargé ses réfugiés de Grog Mol au sud de Durotar. La région

bouillonnait toujours.

Orgrimmar sera attaqué, sous peu.

Je n’ai pas cherché à écouter les explications de Thysta, je n’espérais pas

qu’elle me fasse d’excuses.

D’un coup de matraque, elle avait sauvé ce qui me restait de vie.

J’aurais sauté pour Vadrish. Schnek, Vinche. Shalsh.

Je serais mort, à nouveau, pour eux. J’aurais abandonné Sourdoraille pour

quatre naggas dont j’ignorais tout.

Pourquoi chercher à trouver une place dans ce monde-là ?

J’ai filé tout droit sur Roche-Soleil, à contre courant des flots de réfugiés

qui cherchaient à s’abriter derrière les remparts de la cité de Thrall.

Des fermiers orcs, des trolls. Des visages tannés par le soleil des Tarides.

J’ai eu un cafard. Un cafard géant, de la Fossoyeuse. Puis une Grenouille.

Puis un chien de prairie. Puis un perroquet.

« - Force et honneur !

Un perroquet, qui se prenait toujours pour un orc. C’est lui qui m’a vu le

premier. J’aurais parié sur le chien de prairie.

Je les ai couverts de baisers, sous ce qui me semblait être un regard amusé

du vieil élémentaire d’eau.

J’ai jeté mes armes et mes armures encore croûtées de sel dans un coin de

l’auberge et j’ai passé une journée à jouer avec eux.

Une truffe humide.

Le frottement d’une paire d’antennes.

Des froufoutements de plumes.

Et la fraîcheur d’une peau visqueuse.

Ma place était là, allongé entre eux.

Je pourrais ouvrir une pension pour animaux ici.

Tuer une bestiole de temps en temps pour travailler son cuir, et faire rôtir sa

chair au bout d’une pique.

Je me mettrais le tabard des Ginnalkas autour du cou, comme un bavoir

géant, pour pas que la graisse ne tache mes vêtements lorsque je mange.

Faire fondre mon armure pour me faire de la vaisselle, un couteau, une

fourchette et une assiette dans laquelle je graverais « Ma place est ici »

Akamu passerait me voir de temps en t…

Et lui, où il est ?

« - Je suis désolé, Sourdoraille…

« Début de la cinquième manche ! Equipe de Menethil, en place ! »

Je n’ai pas entendu quelle équipe avait gagné la troisième et la quatrième

manche. Je sers juste le gilet troué d’Haxer dans ma main libre.

« - Il ne faisait pas partie du plan… C’est toi qu’ils voulaient…
Pourquoi chercher à trouver une place dans ce monde-là ?
- Toi et Broke… »

Je ne connais même pas le nom de ce jeune paladin qui m’attendait dans

ma chambre pour m’annoncer la mort d’Haxer.

J’imagine qu’il faisait partie de ceux qui m’ont libéré. Il appartient à cet

étrange groupe pour lequel Jezebelline travaillait.
Un asticot au bout d’un hameçon, voilà ce que tu étais, mon Sourdo…
- Qu’est-ce qu’ils nous voulaient, à Broke et à moi, ces gars-là ?

Le paladin fait une grimace gênée, jette un coup d’oeil à l’elfette qui est

assise sur le rebord de la fenêtre, et qui fait mine de s’intéresser au

concours de billes Theramore-Menethil.

- Etudier votre lien, sûrement.

Notre lien ?

Le paladin soupire.

- On est encore en train… d’interroger le seul d’entre eux qu’on ait pu

capturer vivant. Un gnoll… Mais ça n’était pas… le cerveau du groupe, tu

peux t’en douter, Sourdo. C’était une bande de mercenaires, ils pouvaient

travailler pour n’importe qui… Je t’en dirais plus lorsque nous aurons fait

toute…





























la lumière… sur cette affaire…
Il essaye de m’encourager à rire à son trait d’esprit avec un petit hochement

de tête. J’ai envie de le gifler, et puis je me souviens de l’elfette.

- Et elle, qui c’est ?

Elle tourne la tête vers moi. Je n’avais pas vu qu’elle était aussi jolie.

- Je m’appelle Alanndarian Chantenuit. On m’a beaucoup parlé de ton ami

Thundris. Haaaam…. Et de ce sourire idiot… »

Je sentais les mailles du hamac de l’auberge des Pythons Tonnerre

s’enfoncer dans ma chair à chaque balancement.

Adieu, grenouille, perroquet, chien de praire, cafard géant et idée idiotes de

refuge pour animaux.

Je défroisse ce morceau de papier où j’ai découvert l’écriture d’Akamu. Je

m’aperçois que c’est la première lettre qu’il ne m’a jamais envoyée.
Attends-moi à l’auberge des Pythons Tonnerre.

Akamu
J’ai presque envie de rire en l’imaginant serrer un crayon entre ses gros

doigts touffus.

« Broke ?

Je me redresse un peu trop rapidement, tente de me rattraper à

l’entrelacement de corde, avec les doigts, avec les orteils, même les dents,

mais je n’arrive qu’à renforcer le tangage du hamac, qui achève son tour

complet.

Suspendu comme ça, la tête en bas, je dois avoir l’air d’une grosse mouche

prisonnière d’une toile d’araignée.

« - Aka, tu veux pas m’aider au lieu de rire »

« Régina et Jesse de Menethil remportent la partie en douze manches ! »

La foule pousse des rugissements.

Le capitaine fait signe à ses assistants de larguer les amarres. A la manière

qu’il a de secouer la tête, je comprends qu’il avait espéré jusqu’au dernier

moment la victoire de Theramore.

« Cap sur Auberdine ! »

Je m’agrippe fermement à Alanndarian lorsque le bateau se met à tanguer

sous nos pieds.

Sur le quai, Jehnabink, la gnomette qui a changé mon pansement deux fois

par jour, et savonné le corps en me demandant d’arrêter de faire l’enfant,

agite sa petite main, entre Shellei et ce paladin à l’humour douteux.

Je repense à Haxer.

« - Vous pouvez me lâcher maintenant ?

Alanndarian Chantenuit soupire comme une humaine dont on défait le

corsage trop serré. Haaam… Ce qui rend excitant même la plus pompeuse

de ses explications.

« - Des gens commencent à s’intéresser à votre lien, à Broke et vous.

Haaam…

- Je ne me fais pas de soucis pour votre guerrier préféré, mais un peu pour

vous. Une fois notre mission terminée, il serait peut-être plus prudent de

vous reposer à Reflet de Lune.

Haaaam… »

Je lui demande de me ré expliquer notre mission, juste pour l’entendre un

peu plus soupirer.

Elle jette un coup d’oeil aux membres d’équipage, passe au Darnassien.

« - Thundris travaille à nouveau sur la solution.

Haaam

- Pourquoi est-ce un mauvais calcul ? Pour les réprouvés ? Vous me

suivez ? Thundris ne fait pas la différence entre eux et les esclaves

décérébrés du roi Liche.

Haaaam

- Pourtant, il y en a une. Les réprouvés seront de précieux alliés contre la

légion ardentes. Se débarrasser d’eux serait une grossière erreur. Alors tu va

me dire, pourquoi ne pas se débarrasser de Thundris, tout simplement,

puisque c’est lui la clé de la solution ?

J’agite la tête.

- Parce que Thundirs sera lui aussi un allié précieux contre la légion. Tout

simplement. Il faut penser sur le long terme. Mon père m’a raconté que du

temps où nous étions encore immortels, lorsque nous voulions revoir un

ami, nous nous mettions juste au bord d’un chemin, en sachant que dans un

jour ou cent ans, il finirait par passer par ici…

Haaaaam

- C’est comme ça qu’il faut penser. Or, si on ne peut pas, ne veut pas, tuer

Thundris, il faut quand même le surveiller. Et qui sait, peut-être qu’on peut

même orienter ses recherches.

Haaaaam

Je sens la fin approcher. Vite, vite. Trouve un truc, Sourdo.

- Attends, est-ce que tu peux m’expliquer à nouveau le truc du mauvais

calcul ? »

Haaaaaaaaam

Ca fait trois heures que je marche derrière mon gros tauren, en silence. Il a

rit en me voyant faire mes habituelles acrobaties, mais j’ai bien senti que

quelque chose n’allait pas.

Je ne lui ai pas demandé où il m’emmenait, je l’ai juste suivi à travers les

praires de Mulgore, sous le soleil couchant.

Et j’ai vu ces deux formes allongées sur l’herbe.

La première, c’était Reyes, qui leve la tête en nous entendant arriver.

La deuxième…

Le cadavre d'une tauren. J’ai presque envie de me boucher le nez en sentant

l’odeur de sa décomposition.

Akamu s’est assis à quelques mètres d’elle, et m’a fait signe d’en faire

autant.

« - Elle s’appelait Meïwen. C’était ma soeur. Tu veux bien la veiller avec

moi ? »

Je me suis installé à côté de lui. Reyes est venu poser la tête sur mes

genoux. Nous sommes restés silencieux, tous les trois.

Tous les quatre.

Et puis, Akamu a fini par me dire.

« - Quelqu’un lui a volé son âme, Broke. Mais je n’ai pas envie d’en parler

»

Ses doigts se posent sur mon crâne, comptent les fissures. Il s’arrête en

sentant qu’il y en a une nouvelle, juste au-dessus de mon oreille.

« - Un coup de matraque, sur un zep, il y a trois jours

- Tu me racontes ? »

Thundris tire un coup sec sur le bandage pour qu’il ne flotte pas. Il n’a pas

la délicatesse de Jehna…

« - Ca devrait guérir vite, Sourdo, ne t’en fais pas…

- Et puis les filles adorent les cicatrices

Il rit en refaisant tourner la bande autour de mon torse.

- En parlant de ça, qui est ton amie ?

- Alanndarian Chantenuit. Mais c’est juste une fille que j’ai croisée sur le

bateau.

Elle joue son rôle à la perfection, cherche des coquillages sur la plage, le

pantalon relevé sur ses chevilles délicates.

Thundris l’observe, sourit en la voyant sauter en arrière pour éviter d’être

éclaboussée par une vague.

- Tu sais, Thundris, si tu veux lui parler, je crois qu’elle s’intéresse un peu à

l’alchimie »
Chapitre 18 : Fils de zèbres
« - Maître, il serait temps de penser à fuir…

Tout ces centaures…

D’un coup de bâton, j’ai fauché les jambes de celui qui tentait de me foncer

dessus.

Je sentais leurs âmes furieuses s’évanouir en bourdonnant, avant même que

je ne puisse les capturer.

- Fils de zèbres !

Et ils ont surgi, au milieu de la poussière et des éclairs. Un réprouvé, un

lion et un tauren.

Le réprouvé a roulé sous un centaure, l’a éventré d’un coup de dague.

La tauren a heurté les flancs d’un deuxième centaure de toute sa masse, le

projetant au sol.

Et le lion m’a léché la main.

« Ghasïk ! »

Il a suffit qu’un seul d’entre eux cri pour qu’ils se replient et s’alignent

derrière lui, les mâles devant, les voilées derrière.

Même Uther ne tenait pas aussi bien ses hommes.

« - Aka ? C’est bon signe ou pas ?

Cette voix ?

J’ai reconnu les orbites creux qui observaient la ligne d’adversaires à

travers la fente du casque du réprouvé.

- J’ai un doute…

Un centaure au visage carré a fait un pas en avant. Le réprouvé m’a fait

signe de ne pas bouger en poussant l’air au sol.

Le centaure a pointé le doigt vers lui, et s’est mis à hurler dans ce qui me

semblait être le langage des Taurens.

- Aka ?

- Il dit que tu as tué son frère et son père, et il veut te défier en duel

- Dis-lui que… Non merci, c’est gentil, une autre fois peut-être…

- Si je dis ça, ils vont nous foncer dessus…

- Maître ? Vous pourriez en profiter pour…

- Broke, je lui dis quoi ?

- Pas maintenant, Yannick

- Demande-lui s’il est sûr que c’est moi

- Broke…

- Le sang appelle le sang, et la paix apaise les coeurs…

- Broke…

- Ok, alors demande lui s’il a des fils

Le tauren a hésité une seconde, mais il a traduit les paroles de Brokenail au

centaure qui a jeté un coup d’oeil à ses compagnons avant de braragouiner

sa réponse.

- Il dit qu’il en a deux…

- Dis lui que je me souviens de son frère et de son père, et de leur valeur au

combat.

Les mots du tauren se mêlaient à ceux de Brokenail.

- Et que je n’aimerais pas prendre le risque de mettre fin à une lignée de si

bons combattants, car… heu… waouh, ils étaient super forts

- Broke…

- Et… heu… j’attendrais qu’il ait dix fils avant de l’affronter

Lissage de poils de barbes du centaure, l’air concentré.

- Il dit que c’est pas bête… Et qu’en attendant ce jour-là, il te souhaite un

grand nombre de victoires sur tes ennemis et tout autant de femelles

consentantes.

- De même…

« Ghayr ! »

Les centaures ont fait demi-tour, en embarquant leurs blessés.

Broke a retiré son casque en soupirant de soulagement.

« - Aka, je te présente Xalier

- Enchanté… C’était moins une, pas vrai ?

- Et lui, c’est Reyes

Le lion en question reniflait Yannick qui ne paraissait pas très rassuré.

- Merci pour votre aide… Ravi de te revoir Ablin

Peut-on dire qu’un visage de réprouvé se décompose, sans qu’on nous parle

de mauvais jeu de mot ?

- Son nom, c’est Brokenail

J’ai ri au nez du tauren.

Comme j’avais attendu ce moment…

Je le revoyais, assis sur sa souche d’arbre, aux Hinterlands.
Vous ne comprendrez jamais rien, Xalier.
- Il a toute une vie où il s’appelait Ablin Reko. Et crois-moi, Akamu, c’est

ça ? Elle était pas jolie, jolie.

- Broke ?

Il m’observait, son casque sous l’aisselle. J’aurais voulu qu’il éclate en

sanglots, qu’il hurle, qu’il se rue sur moi.

- Ablin Reko ! Ablin Reko ! Ablin Reko ! Tu t’es permis de me juger parce

que tu croyais tout savoir sur moi ! Et bien c’est à mon tour ! Ablin Reko,

ramasseur de merde, fils d’une catin et de père inc…

J’étais sur mes gardes, je savais qu’il allait me sauter dessus d’un instant à

l’autre.

Je ne m’attendais pas à ce que soit le tauren qui me cogne.

Le ciel a cessé de tourner, et Broke était au-dessus de moi, le visage fermé.

Yannick piaillait de frayeur.

Je n’arrivais pas à croire que j’allais me faire avoir comme ça.

Et Brokenail m’a tendu la main.

« - On va à Orgri, tu viens avec nous ? »
Chapitre 19 : Cuitas les patatas
« - Les murlocs ont une centaine de cris de douleur différents, qui varient

selon la torture pratiquée. C’est comme un langage de la souffrance…

Il y a Beeblebrox, le réprouvé frappadingue qui planque entre ses entrailles

pourrissantes un cafard qu’il appelle Rodney.

- Et je le parle couramment.

Keiji, l’elfe rouquin dont la respiration semble être un enchaînement de

soupirs de lassitude.

- Cette conversation m’ennuie. Quelqu’un a autre chose ?

Karoth Lah, le tauren qui n’aime pas qu’on l’appelle Kaka.

- J’ai longtemps cru que le meilleur bois pour les totems était celui des pins

de Mulgore mais figurez vous que j’ai découvert que…

Et moi, Brokenail, le réprouvé taquin.

On est de corvée de patates.

C’est comme ça que Selena nous fait comprendre qu’elle ne nous en veut

pas d’avoir planté la guilde pour quelques jours.

- Parfois le silence, c’est pas mal aussi.

Il y a un tas de légumes haut comme un kodo à éplucher pour le repas du

soir des soixantes gusses qui portent le même tabard que moi.

Mais il en faudra plus pour me gâcher la joie de retrouver les miens.

Akamu est partit rejoindre sa guilde, à l’autre bout de la ville.

Aurique, il a disparu dans l’agitation d’Orgrimmar, sans que je ne puisse lui

demander comment il avait entendu parler d’Ablin Reko.

Aurique…

Je n’aurais pas dû l’abandonner.

Quand j’aurai fini mes épluchages, je le retrouverai. Qui sait, il ferait peutêtre

un bon Ginnalka ?

- Rodney pense que l’on devrait catapulter les épluchures de patates, sur

l’alliance.

- C’est ton cafard qu’on devrait leur balancer sur la gueule, plutôt

- Rodney a pris bonne note de tes menaces, Keiji.

Les tentes ont poussé un peu partout dans Orgri, entre les machines de

guerre et les bâtisses en…

- C’est fait avec quoi les bâtiments orcs ?

- Terre cuite

- De la poudre de brique

- De la bouse de kodo séchée ? Ca expliquerait l’odeur

Une centaine de guildes s’entassent entre les murs de la ville. Des milliers

de soldats pour un ancien esclave, et presque autant de civils.

Certains attendant ici depuis deux semaines que l’alliance se décide enfin à

attaquer.

La nervosité et la crasse commencent à rendre l’air presque irrespirable.

Je n’ai qu’une hâte, c’est de pouvoir fermer mes yeux sans paupières et de

rêver à nouveau de la sérénité de Reflet de lune, où Sourdo se repose

depuis quelques jours.

Lui aussi a entendu parler de la soeur d’Akamu. Elle était druide.

- L’alliance veut nous avoir à l’usure, je pense. Ils attendent qu’une chose,

c’est qu’on se foute sur la gueule entre guildes hordeuses

- Veuillez prendre note, Rodney. L’alliance est un terme qui sied bien mal à

la complexité de ce regroupement de peuples et d’intérêts…

- C’est pas normal qu’ils nous laissent autant de temps pour nous organiser.

Il y a déjà quelques bagarres qui ont éclaté dans la vallée de l’honneur.

- Les nains, les gnomes, et plus récemment, cet étrange peuple connus

autrefois sous le nom d’Eredars. Un seul R à Eredar, Rodney, comme dans

Eviscération.

- Jaina essaye peut-être d’empêcher ça.

- Elle va sacrifier sa tata ce coup-ci ?

- Les elfes de la nuit, ou Kalodreis, sont un peuple des bois, possibles

descendants des tribus trolls.

- Tu crois que Jaina et Thrall sont sortis ensemble ?

- Broke, on est presque à court de pommes de terre, va en prendre d’autres.

Ils sont marrants tous les trois, à bavarder à l’ombre de leur pyramide de

patates.

En allant remplir mon baquet, je vois que l’hôtel des ventes sert maintenant

d’écurie aux nombreuses montures.

Et ce n’est pas Brokenail qui remarque que les kodos claquent un peu trop

des pieds.

C’est Ablin.

C’est bien le ramasseur de merde qui s’approche des bêtes et inspecte leur

tapis de paille souillée.

« - Qui s’occupe de l’écurie ?

Ma question se perd dans le brouhaha de la ville.

Je pousse un gémissement en soulevant la grosse patte d’un kodo, le cale

sur mon genou, gratte la couche de merde humide qui s’est accumulée au

dessous.

Si on ne fait rien, on va se retrouver avec une écurie de bête aux pattes

infectées.

- Quelqu’un s’occupe de l’écurie ?

La seule réponse que j’obtiens ce coup-ci, c’est un caquètement. C’est un

de ces poulets géant qui sert de monture aux elfes.

- Bien…

Selena va me tuer.

J’attrape le balai posé contre le mur de l’hôtel des ventes.

C’est donc pour ça que les peuples de la Horde sont prêts à mourir ?

Une ville de paille, de peaux de bêtes et de terre séchée ?

Brokenail me souriait entre deux bousculades. Pourquoi avais-je

l’impression qu’il avait pitié de moi ?

Et j’ai senti un courant d’air. Non, pas d’air. De puissance.

« - La faille de l’ombre, maître »

Broke s’engueulait avec un troll qui le collait.

« - Ca sert à rien de me pousser

- Avance alors !

- Avancer où crétin ? Xalier ?

- Avance !

- Passe devant si tu penses pouvoir faire mieux. Xalier ? »

Je me suis enfoncé dans ce couloir.

« -Xalier ? »

Puissance. Yannick ronronnait, mais j’étais un peu inquiet.

Des orcs en robes qui chuchotaient sous des tentes décorées d’os et de

crânes polis.

L’un d’entre eux s’est agenouillé devant Yannick, l’a gratté sous le menton.

- Votre diablotin me dit que nous gagnerons beaucoup à nous connaître,

vous et moi

L’orc m’a sourit.

- Je suis Neeru Lamefeu.

- Aurique

- Allons sous ma tente, Aurique

Il y avait un feu de flammes verdâtre qui crépitait au centre de la tente.

Puissance.

Il a poussé un tabouret derrière mes genoux et a déplié une table entre nous.

- Et si vous me montriez votre récolte ?

J’ai tout de suite su qu’il savait ce que contenait la bourse accrochée à ma

taille. Mais je n’étais pas rassuré pour autant.

« -Ayez confiance, Maître »

J’ai défait le cordon et je l’ai vidée sur la table.

- Waouh…

Il a passé le bout des doigts sur chacun des trente-deux cristaux violets.

J’effleurais la peau de Jezebelline de la même manière.

- Je comprends que vous soyez prudent, Aurique.

Il murmurait, haletait, souriait comme un imbécile.

- Les démons sont de précieux serviteurs. Mais ils sont aussi très exigeants.

Il vous manque encore un ingrédient

Puissance.

- Un coeur pur, Maître »
Chapitre 20 : Reflet d'ennui
Torse nu, les pieds dans l’eau claire du lac dElune Ara.

Y’a même pas de vague.

Dans son sommeil, Broke me dit que je suis un crétin, qu’il n’y a pas de

vague dans les lacs.

Qu’un lac, ça ressemble plus à une flaque qu’à une mer.

« Bah oui, Sourdo, y’a pas de vague dans une flaque »

Je polis une pierre plate entre mes doigts, et Broke me dit que je devrais me

reposer au lieu de faire des ricochets.

Trois plocs viennent troubler la sérénité des lieux lorsque je lance mon

galet à l’horizontale.

Je déteste cet endroit.

Bienvenue à Reflet de Lune !

Ici, rien à draguer, rien à boire, rien à mater.

Et plus que tout, je déteste l’image que me renvoie la flaque géante lorsque

je la fouille à la recherche de nouveaux cailloux.

Celle d’un elfe vieillissant.

J’ai l’impression que mon corps refroidit à mesure que celui de Broke se

réchauffe.

Il y a un tauren qui s’amène. Un des gardiens du coin. Il a les paumes

tournées vers le ciel, comme le veut le règlement, mais ses naseaux

palpitent comme ceux d’un ruminant qui n’aimerait pas les ricochets.

À tous les coups, c’est encore un feu follet qui m’a balancé.

Des plumes, du foin et des poils.

Il y a pire comme réveil.

J’entends déjà un balais crisser à l’autre bout de l’hôtel de vente.

Ca doit être Kammu, l’orquette qui me parle sans cesse d’un asticot que je

lui aurais offert à la croisée.

Je devais être ivre.

Ce qui est inquiétant, c’est que ce cadeau ait pu lui faire plaisir. C’est quoi,

son excuse, à elle ?

Je m’accorde quelques secondes de sommeil de plus, bien blotti entre mes

loups et mes dindes géantes.

« - Broke !

Plumes, foin et poils.

- Broke !

Une seconde de plus.

- Broke !

Une sec… L’orcquette m’empoigne par la chemise et me traîne jusqu’au

coin des kodos.

Depuis que je suis mort,

J’ai déjà vu un murloc se faire gober tout vif par un raptor

Sauté à pieds joints sur le crâne d’un paladin trop hargneux

Plongé le poing dans les tripes d’un centaure

Arraché d’un coup de dent le nez d’un gnome lépreux

Mais je n’ai encore jamais assisté à une seule naissance.

Une grosse femelle kodo se tortille en gémissant, lèche le sol.

Une paire de cornes et un museau dépassent de son…

Je crois que je vais m’évanouir.

Umber le borgne.

Archiviste du cercle cénarien.

Lorsque je lui ai parlé de mon oncle Proute, il a fait comme tous les autres

humains. Il a gloussé en me pinçant la joue.

Et puis il a froncé les sourcils lorsqu’il a compris que je ne plaisantais pas.

Il a attrapé un livre rafistolé parmi tous les livres rafistolés de son étagère.

Son oeil unique sautait d’une page à l’autre.

« - Ah !

Je m’approche de lui, essaye de distinguer les mots qu’il tapote.

- Sourdo, tu sais, Proute, c’est un mot humain. Et je me suis dit, quelle est

la traduction kaldorei ?

- Hum…

- Farty !

- Ah…

- Or, il y a un druide qui s’appelait Farty. Ca te dit rien ?

- Non

- Farty avait passé tellement de temps sous sa forme d’ours, qu’il en a

oublié qu’il en était un kaldorei. Il est retourné à l’état sauvage, et a vécu

dans la forêt au milieu des écureuils et des oiseaux en se goinfrant de miel.

Oncle Proute ?

- Mais c’est une vieille légende, Sourdo. On la raconte à tous les jeunes

aspirants druides dès leur arrivé à Reflet de Lune, comme un

avertissement… C'est bizarre que tu ne la connaisses pas.

- C’est peut-être parce que c’est la première fois que je viens ici.

Umber a froncé à nouveau les sourcils.

- Redis-moi ton nom…

- Sourdo

- En entier

- Sourdoraille

- Tu sais que c’est aussi une expression humaine ? »
Chapitre 21 : Orgri
Ce soir Orgrimmar redeviendra Orgri.

L’écurie sera à nouveau remplie par les commissaires-priseurs.

Et moi, je lâcherais mon balais et j’enfilerais à nouveau mon armure.

Dans les rues, on parle de Jaina, qui a encore dû intervenir. On se demande

celle qu’elle a eu à sacrifier cette fois-ci.

L’humeur devrait être à la fête, puisque les allianceux repartent pour l’autre

continent.

Et que ce soir, nous pourrons tous reprendre le cours de nos existences.

On entend beaucoup de chuchotement sur la porte Est aussi.

Thrall sait très bien que pour beaucoup d’entre nous, ça ne s’arrêtera pas là.

C’est pour ça qu’il y a toute la garnison aux portes de la ville.

Pas un seul combattant n’est censé sortir avant ce soir.

Mais à la porte Est…

Il y a ce vieux gradé qui ferme les yeux lorsqu’il voit un tabard se glisser

entre les masses de fermiers et de civils qui regagnent leurs chaumières.

Certains disent qu’il a perdu sa famille dans les camps.

Qu’il a le dos zébré de cicatrices.

Qu’il ne les laissera pas partir comme ça.

Akamu chasse d’un coup de balais les dernières piles de paille souillée

jusqu’à l’énorme pelle que tient Kammu.

Derrière nous, il y a deux bébés kodos qui tètent, un vieux poulet qui piaille

et un lion qui ronfle.

Kammu vide sa pelle dans la brouette et je la pousse sur ses roues mal

huilée jusqu’à la catapulte.

Je fais un signe à Ose et Alt, qui raccommodent les tabards aux couleurs

des Ginnalkas que certains ont abandonné pour prendre la porte Est.

Je tire sur le levier de la catapulte et j’imagine le piaillement furieux des

harpies qui recevront dans quelques secondes un nouveau déluge de fumier

tassé.

Avec un peu de chance, quelques hordeux belliqueux s'en ramasseront un

peu...

Oncle Proute ?

Faire la sourde oreille.

Est-ce que je ne suis que le rêve idiot d’un cadavre à l’humour idiot ?

Ca n’a aucun sens.

Quel âge est-ce que tu as Sourdo ?

Où est-ce que tu as été initié au druidisme ?

Comment, ça, tu l’ignores ?

Ca n’a aucun sens, enfin !

Au dessus de mon téton, il y a cette croûte, cette blessure.

Elle saigne lorsque je la gratte.

Et je crie lorsque j’y enfonce mes doigts.

J’espère que Broke aura mal lui aussi.

Ca lui apprendra . Il n’avait qu’à mettre moins de paladins et plus de filles

dans ses rêves.

Dans ma vie.

« - J’espère que tu trouveras ce que tu cherches là où tu vas »

Kammu hoche la tête, sourit à Akamu par dessus mon épaule.

Je me retiens de la prendre dans mes bras, je sais que ça irait à l’encontre

de l’image de guerrière qu’elle veut se donner. En plus, j’ai trop peur

qu’elle en profite pour me piquer un nouvel asticot.

Lorsque sa wyverne décolle, Akamu et moi on agite la main en même

temps.

L’orquette tourne la tête pour nous jeter un ultime regard, les derniers

rayons de soleil font scintiller les morceaux de métal qui transpercent ses

oreilles.

« - A plus tard, ma belle »

Je crois qu’Akamu et moi, on a une nouvelle amie.

On reste quelques minutes à observer le soleil se coucher, assis sur au bord

de la plus haute tour d’Orgri.

« - Et maintenant ?

- Je vais essayer de savoir pourquoi ma soeur a été tuée.

- Tu veux dire par qui ?

- Il me faudra plus qu’un nom pour comprendre, Broke. Mais j’ai tout mon

temps maintenant »

Je vois les yeux bleus de ma vachettes partir vers la porte Est. C’est par là

que sa guilde est sortie ce matin. Akamu a décidé de ne pas les suivre. Il est

nouveau libre. Sans tabard. Rien qu’à moi.

Je laisse nos pieds balancer au-dessus de la ville, et puis…

« - Aka, tu m’attends à l’entrée de la ville ? Il faut que je règle un dernier

truc »

Doras, le maître des coursiers des vents continue à jouer avec ses crottes

d’yeux lorsque je m’approche de lui.

« - Salut Broke. J’ai entendu dire que quelqu’un avait offert deux bébés

kodos et leur mère à un couple de jeunes paysans orcs.

- Est-ce qu’il y a une seule chose que vous ignoriez ?

- Oui, la réaction qu’aurait eu Jezebelline en apprenant que tu as donné son

nom à une bestiole qui a une énorme paire de coucougnettes.

Lorsque j’étais revenu à moi ce jour-là, Kammu avait déjà choisi le nom de

la femelle.

- En fait, je crois qu’elle aurait apprécié malgré tout. Elle aurait trouvé ça…

touchant.

Il caresse une de ses wyvernes, et je sens qu’il va se lancer dans une longue

tirade qu’il croira émouvante. Parle vite, Broke.

- Sourdo tiendra pas plus longtemps à Reflet de Lune.

- Il est en sécurité là-bas, Broke.

- Il est en train de devenir fou. Tôt ou tard, il va essayer de sortir de là.

Autant qu’il sache de qui il doit se protéger.

L’orc prend une longue inspiration, les doigts crispés dans la crinière de

son fauve ailé.

- Je peux pas répondre à cette question-là, Broke. Le mieux, c’est qu’il

reste à là où il est pour quelques temps encore.

Je vais tenter un truc.

Mes doigts se pose sur son épaule, et je plonge mon regard dans le sien.

Pour que ça marche, il faut vraiment que j’ai l’air furieux. Un peu comme

Selena quand on lui coupe la parole.

- Écoute-moi bien… toi, j’en ai plus que… assez de…

Il lève un doigt pour me faire taire, comme à son habitude.

- Broke, tu t’es déjà battu contre une dizaine de wyverns ?

Hum…

- Désolé

- Je comprends, ça valait le coup d’essayer.

Il me pince la joue en souriant.

- Allez, file, Akamu et Reyes t’attendent »

Je tenais la main de Père.

Je n’avais pas pu dormir de la nuit.

C’était eux qui avaient ravagé des régions entières.

C’était eux qui mangeaient les petits garçons qui ne finissaient pas leurs

assiettes.

Il ne fallait surtout pas que je paraisse effrayé lorsque je les verrais.

« - Garde, on ne peut pas taper un peu sur les barreaux pour les faire bouger

? »

Je m’attendais à trembler devant des bêtes sauvages venus d’un autre

monde…

« - Je vais essayer de leur jeter de la viande, ça marche parfois »

La peau verte.

Une énorme mâchoire, d’accord.

Mais…

Ils m’observaient à travers leurs paupières mi-closes, entre deux

bâillements.

Mère a eu bien plus de mal à me faire terminer ma soupe à partir de ce

jour-là.

Orgrimmar, c’était un peu ça.

Je pensais faire une moisson de coeurs d’orphelins dans une ville

transformée en cimetière géant, et…

Rien.

Yannick marmonnait « La porte de l’Est, maître, la porte de l’Est »

Et Brokenail trottinait, la chemise ouverte sur son cadavre, un balai entre

les mains, le sourire en biais. J’en arrivais à croire qu’il ne faisait ça que

pour m’énerver.

Mais là où j’ai failli tourner de l’oeil lorsque je l’ai vu, à plat ventre au

milieu des bouses, en train de chatouiller une paire de sanglier baveux

« - Jezz, Garmaka, je crois que je vous ai trouvé une nouvelle famille. J’ai

racheté votre maman, alors ne vous faites pas de soucis… »

Les crétins doivent avoir un coeur pur…

« - Broke, il est à qui ce poulet géant ?

Je rigole lorsque mon visage disparaît sous le tabard des Ginnalkas.

- Aucune idée, Grimful, personne est venu le reprendre

- C’est un hôtel des ventes ici, Broke, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse

d’un truc comme ça ? Je sais même pas ce que ça bouffe…

- Des graines et du fromage. Et ça doit se vendre dans les sept pièces d’or

Je vois le regard de l’orc étinceler. Je fais claquer mes brassards sur mes

poignets.

- On va commencer les enchères à cinq-pého-cinquante-péhas-trente-cinqpécés.

- Cinq-cinquante-trente-cinq ! Notéééééé !

- Wabang, mets moi ce gros poussin dans le fond !

C’était sympa de redevenir Ablin pour quelques jours.

Le plus désagréable, à l’époque, ce n’était pas la merde. C’étaient d’avoir

l’impression de ne pas exister.

Les commissaires-priseurs reprennent possession des lieux, empilent leurs

articles. Dans quelques minutes, plus personne ne pourra imaginer que des

bêtes ont…

- Broke !

- Hum ?

- Un mec m’a laissé un message pour toi
Brokenail
J’ai besoin de ton aide. Rejoins-moi vite à la faille de l’ombre, c’est

important.

X.

Ca ne pouvait que marcher…

« - Xalier ?

Yannick a étouffé un ricanement, et Neeru a roulé des yeux.

- Ce mec est incroyable…

- Je t’avais dit… »

Je suis sorti de la tente de Neeru.

- Broke, merci, je…

C’est ça, refait moi ton regard de gnome battu, concentre-toi sur moi,

Broke. Ne fais pas attention à Hagrus et Kor’Jus. Ils sont encore à deux

mètres de toi.

- Je… Ecoute, je crois que…

Un mètre cinquante. Il ne faut surtout pas en faire trop.

- Oh, Xalier… Je suis désolé.

Il a fait un pas en arrière, a envoyé son coude dans le nez de Hagrus.

- Vraiment désolé…

Avant même que je ne puisse comprendre ce qui se passait, Kor’Jus se

ramassait un bon coup de poing à l’estomac.

Deux orcs qui grognent au sol.

Je me suis jetté sur le côté et le casque de Broke a fracassé l’empilement de

crânes de gnolls devant lequel je me tenais.

- Désolé, Xalier…

Sa botte m’a attrapé juste au-dessous du nombril alors que je tentais de me

relever. Puis au cou. Au visage. Au visage.

Broke me piétinait.

J’ai crié entre mes coudes, et il y a eu un éclat de lumière.

- Relevez-vous, Maître ! Tout de suite !

Les yeux de Yannick pétillaient, ses paumes crépitaient, et Broke gémissait

au sol.

- Maintenant, Maître ! Maintenant !

Mon sang coulait en filet épais le long de mon menton et la faille tournait

autour de moi.

J’ai sortit ma dague et je me suis agenouillé au dessus de Broke.

Des gouttes rouges s’écrasaient sur son visage grimaçant à chacun de mes

mouvements.

- Aurique !

J’ai senti les gros doigts de Neeru se refermer sur mon poignet.

- Quoi ?

Je me suis dégagé d’un geste sec.

- Quand on parle d’un coeur pur, on ne parle pas de bonté, de bien ou de

mal, de gris ou de noir, de sainte lumière ! C’est une expression, espèce de

crétin. Un coeur frais ! Un coeur qui bat presque encore !

- J’aime pas le ton de ta voix, Neeru. Yannick !

J’aurais voulu claquer des doigts, mais j’ai juste pu caresser mon index

avec le bout de mon pouce.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Maître !

La voix de Yannick me bourdonnait dans le crâne.

- Alors qu’est-ce qui serait une bonne idée ?

Je sentais que je glissais.

- Prenez son âme, Maître.

Broke a eu un sursaut. Comme s’il essayait mollement de se débattre.

- J’en ai pas déjà assez des âmes ?

- Maître, ne dites pas de bêtises

- Alors ne me dis pas ce que je dois faire !

J’ai craché sur Yannick et j’ai planté ma dague dans le cou de Broke.
Chapitre 22 : Adieu Brokenail
La faille de l’ombre.

On raconte que ceux qui y descendent n’en remontent pas toujours.

Alors que j’y entends l’écho de mes pas, je me dis que j’aurais peut-être dû

prendre le temps de prévenir quelqu’un.

Mais il fallait que je sache.

« - Xalier ?

Je me souviens du cadavre de la soeur d’Akamu.

J’ai enfoncé mon doigt dans ses plaies, et j’ai senti le dessin de la lame qui

avait déchiré la chair.

La faille de l’ombre.

Le repère des voleurs d’âmes.

Il y a eu un bruissement d’étoffe, et Aurique a émergé d’une des tentes.

- Broke, merci, je…

Je perçois derrière moi le pas des deux orcs qui se rapprochent.

J’ai besoin d’une seconde de plus pour être sûr.

Après tout ira très vite.

- Je… Ecoute, je crois que…

La dague passée à sa ceinture…

Si je ne devais pas garder mon souffle pour leur casser la gueule, je

soupirerais de soulagement.

Ce n’est pas cette lame-là qui a tué la soeur d’Akamu.

Tu es un pauvre con, Xalier, mais tu n’est pas un voleur d’âme.

- Oh Xalier…

Comment ai-je pu te croire si mauvais ?

- Je suis désolé

Il y a un visage rugueux qui s’écrase au bout de mon coude.

Je me retourne et j’attrape le deuxième orc au cou.

Ses yeux s’arrondissent lorsqu’il voit mon sourire.

Mon poing rebondit contre la peau tendue de son ventre, et j’envoie mon

casque derrière moi.

Je m’excuse, Xalier de t’avoir abandonné.

Je te frappe, parce que c’est vraiment pas bien de m’avoir tendu un piège

pour me tuer.

Tu as été très vilain.

Quand j’en aurais fini, je te traînerais par une jambe jusqu’à l’auberge, et à

ton réveil, je m’occuperais de toi.

Promis.

Je lui envoie à nouveau mon pied en pleine face.

Crie, mon grand, crie, comme un nouveau-né. Parce que c’est là que

commence ta nouvelle vie.

Ça va aller, ça va all…

Mon dos brûle. Mes oreilles sifflent.

Et Xalier se rapproche en boitant, la figure en sang.

Je n’ai plus de force.

Xalier se penche au-dessus de moi et sort une dague de sa botte.

Il faut que j’arrive à me concentrer.

Oublie la douleur, regarde la dague, Broke.

Regarde-la bien lorsqu’il la lève au-dessus de sa tête.

Son sang me brouille la vue.

Il y a des cris. Un autre orc.

Je rassemble juste assez d’énergie pour parvenir à agiter le corps et me

dégager les orbites.

Mon regard s’accroche à son visage.

Son épaule. Son bras. Sa main.

Et dans sa main.

C’est cette dague-là...

C’est cette dague-là qui a tué la soeur d’Akamu.

Non, non, non.

Elle a la même forme, mais ça ne veut rien dire.

Rien.

Xalier, non !

La faille de l’ombre.

Le repère des voleurs d’âmes.

Et je sens le métal se frayer un chemin dans ma chair.

Adieu, Brokenail. C'est ton âme qu'il aspire.

Je me serais bien amusé, au moins.
Chapitre 23 : Rilmande
Tu ne sens pas nos corps mourir, Emaude ?

L'univers entier s'affole autour de nous.

La fureur du métal qui déchire notre forêt.

A Hyjal, je ne savais même pas de quoi je devais avoir le plus peur.

De ce qui nous fonçait dessus ?

De ceux au côté desquels nous luttions ?

De ce que nous donnions le temps à Malufrion d’accomplir ?

J’ai essayé, Emaude.

De toutes mes forces.

Je me suis intéressé à leurs histoires, à leurs querelles, à leurs langages, à

leurs nourriture, à leurs armes, à leurs machines et leurs magies.

J’ai essayé d’être de ce nouveau monde.

Mais je ne peux même pas me réfugier dans celui que j’ai toujours connu

lorsque je tremble d’effroi.

Ni même dans tes bras, Emaude.

Qu’as-tu ressenti, toi, lorsque tu as entendu pour la première fois le

vacarme de ces armes à poudre ?

Le jour va se lever.

J’essayerai de me dégager de ton étreinte sans te réveiller.

J' observerai la lune disparaître une dernière fois.

Et j’irai offrir la mémoire de Rilmande Frappenuit à un mort.

Puisses-tu me pardonner un jour, Emaude.
Chapitre 24 : Pornichet
« - Tu es sûr de ne pas vouloir rester quelques semaines de plus ?

Silas soupire, fais tourner le bord de son chapeau entre ses doigts courts.

- Un de mes rabatteurs de Theramore m’a parlé d’une gosse qui serait

moitié-gnome, moitié tauren… Ou qui pourrait laisser croire qu’elle l’est…

Il me fait un clin d’oeil.

- Ca va être une attraction phare… Les rombières d’Hurlevent vont…

Le gnome ne prend pas la peine de finir sa phrase. Il sait que ma décision

est prise. Autour de nous, les maillets font sauter les calles des stands en

bois, les brosses débarrassent les toiles des chapiteaux de la poussière de

Mulgore qui s’est accumulée au cours des dernières semaines.

Je regarde Pornichet courir après un crapaud avec cet orc qui doit avoir le

même âge que lui.

- Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour nous, Silas. Mais on doit

vraiment…

- Reste au moins ce soir, on se fera une partie de dé. Comme... avant…

Il ricane, et je sais qu’il repense au temps où nos existences ne valaient pas

beaucoup plus que les pioches que nous usions.

De ces projets un peu fous que nous ne pouvions que chuchoter, de peur

qu’ils ne ricochent sur les parois des grottes jusqu’aux oreilles d’un

contremaître gobelin, qui n’aurait pas manqué de nous retenir une ou deux

pièces de cuivre sur notre paye.

- Bonne route, mon ami. Tu sais que… tu seras toujours le bienvenue ici.

Je m’agenouille, et nos poings claquent l’un contre l’autre.

- Salut demie portion

- Allez, piocheur, dégage avant que je ne pleurniche devant mes forains !

Je l’observe trottiner jusqu’au gigantesque ogre qui lui sert de garde du

corps. Silas Sombrelune, tu as fini par l’avoir, ta foire. Tu es devenu ce que

tu voulais être. Et moi ?

Je suis resté Thranos le moche. Thranos le faible. Celui qui a tout perdu,

tout trahis.

Heureusement, il y a Pornichet. Un nouveau but, un avenir à protéger.

Je l’attrape par la taille alors qu’il court après son ami orc, et le soulève du

sol.

Ses petits bras se referment autour de mon cou, et ses yeux, les yeux de Jez,

plongent dans les miens.

Ses mains s’agitent.
Partir ?
Son visage s’assombrit lorsque je hoche la tête de haut en bas. Il sourit au

jeune orc et agite à nouveau les mains.
Dire-Orc-Lui-Moi-Ami. Crapaud-Rigolo.
Le jeune peau-verte nous observe tour à tour, la bouche entrouverte.

- Il a dit quoi ?

- Que ton crapaud est amusant. Et qu’il est ton ami. On va partir, lui et moi.
Salut !
Pas besoin de traduire ce geste là. L’orc l’imite à la perfection en grognant

joyeusement.

Je m’éloigne de ce qui était la Foire de Sombrelune, mon sac dans une

main, la main de mon fils dans l’autre.

Le soleil s’est couché sur Mulgore. Pornichet dort, la tête posée sur mes

cuisses.

Je caresse ses cheveux épais, découvre une de ses oreilles arrondies.

« - Il a les cheveux drus ! Quelle horreur !

- Il grandit bien trop vite !

- Vous avez adopté un bien joli petit kobold ! »

Il ne parle pas, mais il a toujours pu entendre tous les caquetages de la

basse-cour de Kael’Tas.

La ville s’est effondrée, mais rien n’a changé.

« - Thranos le laid ! »

On m’agitait des miroirs sous le nez.

On poussait des cris de trolls ou de singes sur mon passage.

On me poursuivait à travers les ruelles de Lune d’Argent.

Jez avait été ma seule amie

Elle posait la main sur mon épaule lorsqu’elle sentait que j’allais foncer

dans le tas.

Pour mon honneur.

Pour celui de Pornichet, plus tard.

Je sentais que mon physique avait changé, après tout ces mois de travail

dans les mines de Mulgore. J’aurais pu utiliser mes muscles pour dégarnir

ces sourires narquois, tordre ces nez déformés par le dégoût.

Mais Jez me retenait toujours. A l’époque, elle pensait encore que cela

valait la peine d’essayer d'être l’un d’entre eux.

« - Notre peuple, Thranos. Ce qu’il en reste »

Porncihet se redresse d’un seul coup. S’accroche à moi. Je passe mes bras

autour de son petit corps tremblant.

« - Qu’est-ce qu’il y a ?

Ses yeux sont brouillés de larmes, son souffle est rauque.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Ses mains fouettent l’air à toute vitesse.
Je-Entendre-Maman. Elle-Dire-Toi-Danger. Sang-Toi-Couler.
Il est complètement paniqué. Ce n’est pas le moment de lui répéter que sa

mère est morte.

- Ce n’était qu’un cauchemar. Tout va bien, je suis là.

Mais il se dégage de mon étreinte.
Maman Dire-Sang-Papa-Pornichet-Couler.

Dans-Sang-Cadeau.

Protection

Amis-































...
Un mot pour lequel nous n’avons pas encore défini de geste.

Il se penche en arrière, et trace des lettres dans la terre du bout du doigt.

JINALCA.

Le mouvement est choisi. A une inclinaison du pouce près, c’est celui que

l’on utilise pour Folie.
Amis-JINALCA-Venir.

Cadeau-Maman-Quand-Sang-Papa-Pornichet-Couler
Je le serre dans mes bras, le berce pour le calmer, en observant les

environs.

Les Ginnalkas ? Par ici ?

Je sens les muscles de Pornichet se relâcher alors qu’il plonge dans le

sommeil.

Il a dû rêver…

A moins que…
Papa-Pornichet.
Aurique…

Tu saignes, sale cadavre ?

Tant mieux.
Chapitre 25 : Entre une joue et des dents
Hagrus et Kor’Jus s’affairent sur le cadavre, le dépouillaient de son armure,

pièce par pièce.

Yannick se débattait avec la glaire rougeâtre que je lui avais crachée au

visage, s’entortillait dans de longs filaments gluants.

Neeru retirait une torche du feu.

Et j’étais assis. Mon sang me dégoulinait par la bouche, formait une flaque

entre mes jambes.

Dans mon poing, j’avais l’âme de Broke.

« - Non, c’est à moi de la faire…

Neeru a froncé les sourcils.

- Comme tu veux, Aurique.

« - Vous ne comprendrez jamais rien, Xalier »

J’ai su dès cet instant que ça se finirait comme ça. Dès notre première

rencontre.

Je regrettai juste qu’il n’ai pas plus souffert.

J’ai tendu la main jusqu’au flambeau, me suis accroché à Neeru pour rester

debout.

- Son corps ne lui appartient plus maintenant. Et ce qui va se relever ne sera

pas... Bref, si tu veux le faire, fais le vite.

Broke avait l’air si frêle sans ses couches de plaques et de tissus.

Un cadavre d’adolescent chétif.

Comment est-ce qu’il avait pu me mettre dans un tel état ?

Je ne savais même pas de quoi je devais approcher les flammes. Si encore il

avait eu des cheveux…

« - Maître… Votre sang…

- Plus tard, Yannick. Je me concen…

- Votre sannnnnnnnng ! »

Je me suis écroulé au sol lorsque Neeru a déguerpi.

- Votre sannnnnnnng !

La torche m’a glissé des mains, a roulé jusqu’à une tente.

- Votre sannnnnnng !

Les gouttes flottaient à quelques centimètres du sol.

- Qu’est-ce…

Je me suis essuyé le menton, et j’ai observé le fond de ma paume.

Et j’ai senti la chaleur des flammes autour de moi.

Et le fracas des pièces d’armure de Broke que les deux autres orcs

laissaient tomber dans leur fuite.

Et le parfum de Jez.

Mon sang…

Qui flotte.

Vibre.

S’étire.

Se transforme.

Des trolls. Des orcs. Des taurens. Des réprouvés. Des elfes de sang. Ils sont

une trentaine.

Une horde bigarrée qui cligne des yeux à l’unisson.

Leur tabard…

Les Ginnalkas, qui se demandaient tous ce qu’ils foutent là, portaient leur

main à leurs nez pour se protéger de la fumée.

Un gros orc en armure clinquante a sorti une brosse à dents de sa bouche

pour hurler :

« Brokiiiiiii ! »

Il a attrapé le cadavre de Brokenail et l’a secoué

« - Brokiiiii ! »

Leur chef, cette curieuse troll. Je me souvenais d’elle.

« - Viko, attrape Haurique ! On dégage ! »

Un tauren m’a soulevé du sol et m’a jeté par-dessus son épaule.

- Brokiiiiii ! Tu m’entends ?

La tête de Broke basculait mollement d’un côté puis de l’autre.

- Kraz, on dégage ! Kraz ! tu m’écoutes ?

- Qu’est-ce qu’on fout là ?

- la fumée, c’est léger, ça flotte, alors le mieux, c’est de ramper !

- On devrait se donner la main et sortir deux par deux

- Eh, tire sur mon doigt…

- Tiens, t’es là, toi ?

- A plat ventre tout le monde !

-

- Rodney, veuillez noter que lors d’une période de grand stress, la

courtoisie n’est plus de rigueur.

- Kraz !

- Suivez les rats, suivez les rats !

- Hé, tu me marches sur la main !

- Rav, lâche cette armure ! On dégage !

- Si c’est une blague, je trouve ça moyen…

- Broki !

- …les formules d’usage, tel que « Je vous prie » ou « si cela vous sied » ne

se prêtent pas à…

- Maître ! Maître !

- Broki, dis-moi quelque chose !

J’avais une nuque de tauren qui me rentraient dans les côtes.

Et dans mon poing, l’âme de Broke.

Je l’ai glissée entre ma joue et mes dents. Et je me suis laissé aller.
Chapitre 26 : L’ancien
Mes larmes glissent contre son écorce.

Il démêle mes cheveux en bataille du bout de ses branches.

Sous mes doigts, je sens l’entaille d’une hache dans son tronc, une croûte

de sève.

Le bruissement de ses feuilles me dit que tout va bien.

Qu’il ne faut pas se faire saigner.

Quel que soit mon nom.

Et puis…

Brr, fait froid d’un coup.

Et…

Du tissu humide sur mon visage.

Un corps mort.

Glacial, même par cette chaleur.

Courbaturé.

Je rêve de Broke.

Lui non plus ne va pas bien.

Pourquoi est-ce qu’il ne pense pas ?

Pense un truc, Broke.

Pense.

Retire cette serviette qui te bouche la vue, que je sache au moins où tu es.

Et je vois.

Un tauren qui me fonce dessus. C’est l’ami de Broke, Akamu.

Il m’agrippe, me serre dans ses bras.

Et je ne ressens pas la douleur de Broke.

J’ai mal.

C’est ma douleur

« - Qu’est-ce que… »
Chapitre 27 : Tétanisé
Alors que l’on a besoin de moi, j’ai peur.

Je suis tétanisé.

Comme si le ciel allait s’ouvrir ou s’écraser sur moi.

Comme si la lune…

A quoi me sert…

d’avoir tant appris.

si je ne peux même pas…
Pas bouger
Ses racines s’enroulent autour de mes membres, me plaquent au sol.
Pas bouger
Comme si les arbres eux-mêmes étaient devenus fous.

- Je suis…

Pas fous. Inquiets. A mon sujet.

- Rilmande…

Je me concentre, et je sens sa sève palpiter.

Il y a un nid coincé dans ses plus hautes branches. Trois petits être qui se

forment, protégés par leurs coquilles.

- Frappenuit…

Et une centaine d’insectes qui bourdonnent. Trois d’entre eux sont en train

de mourir.

Moi aussi, je suis en train de mourir. L’Arbre-Vie n’est plus.

Tout est revenu à sa place, semble-t-il me dire.

La terre de Reflet de Lune s’écarte lorsqu'il rétracte ses racines.

Enfin.

J’ai une blessure à l’épaule. Mais je peux bouger le bras.

Des cicatrices que je ne me connaissais pas.

Un goût de sel sur les lèvres.

Mes larmes ?
Etais-je différent ?
Il prend son temps avant de me répondre.
Oui. Tu étais…
« - Approche toi d’eux, Rilmande, ils ne vont pas te mordre.

Emaude essaye de m’encourager avec un sourire.

Je sais que si je fais un pas de plus, je sentirais leur curieuse odeur.

- Elle a dit Keldorei ?

- Non, Rilmande, elle a dit



















sourde oreille. C’est une expression humaine.
Faire la sourde oreille


.
- Comme

têtu comme une bulle
-

Une mule, Rilmande. Têtu comme une mule. »


un autre.
Ca a donc marché. Rilmande n’était plus.

Pour combien de temps ?

Et pourquoi suis-je de retour ?

L’orc m’avait dit que j’allais disparaître à tout jamais.

J’aperçois les toits de Havrenuit au loin.

J’ai envie d’y aller, et je me dis que tout doit avoir changé là-bas aussi.

Je ne pourrais pas le supporter.

Et si je croise quelqu’un que je connais, je devrais expliquer pourquoi j’ai

disparu.

Reconnaître mon manque de courage.

Reconnaître que j’ai eu tellement peur que j’ai préféré abandonner Emaude.

Il faut que je retrouve l’orc.

J’étends les bras.

Même avec cette blessure, je devrais pouvoir y arriver.

Je dois dominer ma peur. Arrêtez de trembler.

J’inspire.

Et je prends mon envol.
Chapitre 28 : Dolly
J’imagine que je ne peux pas rivaliser avec votre beauté

Il parle de vous dans son sommeil

Et je n’arrive pas à me retenir

De pleurer lorsqu’il vous prononce votre nom, Jolene

Et je sais

combien il vous serait facile de me le prendre

Mais vous, vous ne savez pas ce qu’il représente pour moi

Vous êtes encore jeune

Vous êtes encore belle

Vous pouvez avoir n’importe quel homme

Mais je ne pourrais jamais plus aimer

Car il est le seul qui ait jamais compté pour moi

Mon bonheur dépend de vous

Ne me prenez pas mon époux

Je vous en supplie

Ne me prenez pas Pornichet

Dolly Rutger
Jez avait lu la lettre.

Plusieurs fois.

En silence.

Puis elle l’avait approchée des flammes.

Le bonheur de Dolly passerait après notre mission.

Je n’en attendais pas moins d’elle.

A la nuit tombé, un cavalier a rejoint l’auberge dans laquelle Jez attendait

depuis deux jours.

Comme prévu.

Il avait tout abandonné pour elle.

Sa bonne vieille Dolly et ses deux fils.

Il avait aussi renoncé à la fortune qu’il avait amassée au cours des guerres

contre les orcs.

A son poste de capitaine de la garde à Hurlevent.

Rasé sa barbe grisonnante, pour devenir méconnaissable.

Il avait même changé de nom. Il ne voulait plus être Pornichet Rutger.

Il ne voulait plus que Jolene.

Je me demande où Jez trouvait des prénoms aussi farfelus.

« - Nous irons au sud, Jolene. Tout au sud

- Oui, Pornichet

- Jolene, tu ne dois plus…

- Pardon, Bruz, tout ça est arrivé tellement vite. Mais je suis tellement

heureuse !

- Jolene et Bruz. Toi et moi. »

Je percevais des bribes de leurs conversations à travers les murs de leur

chambre.

Il était tellement prévisible. Comme tous les autres, il allait lui parler de ses

yeux vert émeraude en la tripotant avec ses gros doigts râpeux.

De sa peau d’ivoire et de...

Autant me reposer un peu.

Jez frapperait deux coups au mur pour nous annoncer leur départ.

« - Comment tu peux nous faire ça ?

Ce sont des cris qui m’ont réveillé.

- Pour une elfe en plus ! Tu penses à maman ?

J’ai reconnu la voix du fils de Pornichet. Le plus grand des deux. Celui qui

était presque adulte.

- Cavaro…

- Tu penses à nous ?

- Ma décision est prise. Ne rends pas ça plus compliqué que ça ne l’est

déjà. J’ai beaucoup réfléchi avant de…

- Ne me touche pas, espèce de vieux dégueulasse !

Il y a eu un bruit de coup, un faux cri de panique de Jez.

- Je suis désolé, mon fils. Tu comprendras peut-être plus tard. »

Et une petite phrase idiote pour conclure le tout.

Lorsque j’ai cessé d’entendre le bruit des sabots des chevaux de Jez et de

Pornichet, je suis rentré dans leur chambre.

Cavaro était encore inconscient, solidement ligoté au pied du lit.

En galopant, j’ai repensé à la lettre de Dolly. Aux hurlements du jeune fils.

J’essayais de m’en vouloir.

Et puis je repensais aux pièges à rats.

Ce n’est pas le bout de viande, l’appât, qu’il faut blâmer. Ni même le piège.

Le rongeur ne peut s’en prendre qu’à lui-même lorsqu’il sent les mâchoires

de fer lui broyer le cou.
Tchac.
Si tu avais été moins gourmand, tu aurais vécu un peu plus.

Lorsque j’ai rejoint Jez, elle était déjà en train de se changer.

Derrière elle, Pornichet se tortillait dans les feuilles mortes, en serrant sa

gourde d’eau empoisonnée contre lui.

« - Jo… »

Il cherchait à se mettre face à elle.

A croiser son regard.

A comprendre.

J’ai commencé à creuser pendant que Jez fouillait dans les sacoches du

vieux soldat.

Il a marmonné quelques






Jo de plus, et puis, nous avons l’avons poussé au
fond de son trou.

Hurlevent allait avoir un nouveau capitaine de la garde. Quelqu’un que

nous aurions choisi cette fois.

Quelqu’un qui nous serait redevable.

Pour sa famille, et pour le reste du monde, Pornichet Rutger aurait tout

quitté pour une elfe nommée Jolene.

Ils seraient partis au sud, tout au sud.

Une dizaine d’années plus tard, une émeute éclata dans un camp de

détention orc. Cavaro Rutger faisait partie des gardes qui y laissèrent leurs

vies.

Dolly Rutger a survécu cinq années à son fils aîné. A sa mort, ses biens

furent répartit entre le jeune musicien auprès de qui elle avait oublié

Pornichet, et Belson, son fils cadet, que nous devions recroiser plus tard,

aux côté d’Aurique.

Pornichet…

Je me demande encore pourquoi Jez a donné ce nom à son fils.

Qu’avait-il de si particulier celui-là ?
Chapitre 29 : La Fortuna d’Alby
Mon crâne…
Mrlrlrmrlrmrllrm
Mon crâne.

Quelque chose m’a frappé alors que je survolais la forêt.

De l’ombre.
Alby, aide-moi à trouver le pigeon

Flic flic flic.
Les branches ont amorti ma chute.

Mais j’ai mal.
Je suis sûr de l’avoir dégommé pourtant.

Flic floc flic floc.

Tu l’as trouvé ?
Comment se fait-il que je comprenne chacun des mots qu’elle prononce

avec sa voix nasillarde ? Ce n’est pas du Keldorei pourtant.
Mrlrlrmrlrmrllrm

Ca, c’est un cadavre d’elfe, Alby. On cherche un pigeon. Rourourou, un

pigeon, Alby !
C’est le langage des humains, mes oreilles à couper.
- C’était moi le pigeon, espèce de dinde !
Et je… le parle ?

« - Je me fiche de qui tu as été, Aurique. Ton histoire ne me tirera pas une

larme

Les doigts boudinés de Selena se sont refermés sur mes pommettes, pour

que je ne puisse détourner le regard de son rictus haineux.

- Je ne suis pas Broke, moi.

Elle a rapproché son visage, collé ses défenses contre mon oreille.

- Je sais ce que tu as essayé de lui faire. J’ai vu le trou dans son cou. Tu sais

ce qui me rend malade ? C’est qu’il m’avait demandé si on avait encore des

tabards à ta taille.

- Bro… é..hai… un a..hu..hi !

- En fait, je crois qu’il a pitié de toi

Ses phalanges ont cessé de compresser mes joues, et j’ai pu articuler

correctement.

- Broke était un abrutit ! Si c’était à refaire, je le… Le seul truc que je

regrette c’est qu’il n’ait pas plus…

Selena a fait un pas en arrière et a hoché la tête en direction d’un réprouvé

en robe crasseuse.

- Tu ne comprends, pas. Broke est encore en vie, Aurique, mais il ne peut

plus rien pour toi.

Et j’ai vu, la lumière apparaître entre les mains du mort-vivant.
Du feu ?
J’ai tiré sur mes chaînes.

De toutes mes forces.

- Ne me ratez pas, tas de punaises ! Ne…

Jez, je n’aurais même pas pu la venger.

Ils allaient me brûler !

- Parce que sinon, je vous jure que…
T’es toujours aussi con, Aurique
Thranos !

- Yannick, Yannick !

Je revoyais Broke surgir au milieu des centaures.

Puis lorsqu’il me tendait la main alors que je pensais qu’il allait m’achever.

M’éparpiller, aussi facilement que le vent disperse un tas de cendres

froides.
Pas les flammes, pas les flammes !
- Je vous en su…
Plop.
Oh, de l’herbe.

Je vais la manger.

« - Trouvons déjàààà Brooke, Sourdoo.

Le Darnassien d’Akamu est amusant. Il grince comme une porte aux gonds

mal huilés.

- Dans ton coorps, il dooit se sentiir bizaarre

Il fait une halte pour me remettre en place sur son dos.

- Et moi, alors ? T’as déjà jeté un coup d’oeil dans son caleçon ? Je sais pas

si je m’en remettrais un jour…

Je reste persuadé qu’on aurait dû empêcher les Ginnalkas d’emmener

Aurique à Fossoyeuse.

Mais pour ça, il aurait fallu leur expliquer que je n’étais pas Broke.

Que j’étais un elfe pris dans le corps meurtri de leur ami.

Un ennemi…

J’ai fait semblant d’être Broke. Akamu me faisait des signes par-dessus

cette masse affectueuse de crocs, de griffes, de cornes et de croûtes, pour

que je sache quelle expression donner au visage décomposé de Broke.

Je montrais la marque que j’avais au cou, et je faisais mine de ne plus avoir

de voix.

- Ooon vaaaa faaaire une paaaause à l’aaaaavant pooooste de bois brisé.

C’est foooou ce queeeee tuu pèèses lourd…

Puis Akamu leur a dit que j’avais besoin de repos, et nous les avons regardé

partir jusqu’au zeplin, en tirant sur la laisse de leur mouton voleur d’âme.

- Rediiis moi ce qu’iil a pensééé en deeernier ?

-





















Je me serais bien amusé, au moins
- Tuu peenses qu’il est encooore viiivant, qu’iil est vraimeent làà-bas, dans

ton coorps ?

Si seulement je pouvais en être persuadé… Et si tout ça n’avait été

effectivement qu’un rêve ?

Si j’avais toujours été ce cadavre qui s’imaginait Elfe de la nuit dans son

sommeil ?

Nous serons fixés lorsque nous arriverons à Reflet de Lune.

____________________
A 20 minutes d’Auberdine, au bord de la mer, cadre idyllique,

bungalow de charme, 2/3 personnes. Idéal pour bronzer et faire des

rencontres.
Je parviens même à déchiffrer les étranges caractères qui recouvrent cette

pâte d’arbres.

« - Tout ce que je voulais, c’était des vacances tranquilles. J’aurais dû me

douter que c'était une arnaque... A un prix pareille...

Elle s’appelle Fortuna, et elle ramasse des coquillages pour le repas du soir.

Ses cheveux sont jaunâtres, et sa voix me donne envie de me cogner la tête

contre les rochers.

- Il n’y a rien autour d’ici. C’est moche. Avec un nom comme



La lisière des
Brumes


, c’est pas étonnant. Mais le gobelin avait appelé ça La lisière des
Prunes


. Je me suis vraiment faite avoir.
Mais curieusement, je n’ai pas peur d’elle.

Même avec toutes ces étranges créatures qui gravitent autour d’elle.

Ce petit amphibien gazouillant qu’elle qualifie de bébé Murloc.
Flic Floc Flic.
Un truc… un oeil unique, qui fait Beeeaaaajjj… et qui pourrait presque être

inquiétant s’il ne dormait pas tout le temps.

Et un dragonnet, sûrement trop jeune pour avoir reçu l’héritage de ses

ancêtres. Lorsque je suis rentré dans son esprit, il n’avait qu’une seule

pensée.
Brûle Brûle vilain sourcil !
J’ai eu tout juste le temps de m’écarter.

- Et regarde-moi ce qu’ils osent appeler un bungalow !

Elle pointe du doigt trois colonnes de pierres recouvertes d’une peau d’ours

trouée.

- Quand je suis arrivée, il y avait une colonie de crabes géants qui s'y

étaient installés !

- Pourquoi ne pas partir, si vous n’êtes pas bien ici ?

- J’ai payé pour trois semaines, je veux en avoir pour mon argent ! Alby, ne

t’éloigne pas trop de nous !
Mrlrlrmrlrmrllrm
Je la trouverai presque attendrissante lorsqu'elle s'inquiète pour ses

bestiolles.

- Il a failli se faire enlever par des naggas avant-hier. Quelles sales bêtes…

Elle chasse le sable d’une palourde et la jette dans son panier. Elle risque

d'être déçue, elle ne contient rien d'autre que de la chaire morte et une de

ces horribles perles blanchâtres.

- Et toi, Rilmande, qu’est-ce que tu fais dans le coin ?

- Je suis à la recherche d’un orc… Il s’appelle…

- Il n’y en a pas par ici. Mais tu devrais essayer plus au sud…

Au sud ?

- Tu veux que je t’y amène ?

Je me surprends à lui sourire.

____________________
Plop.
Vivant ?

Pourquoi avais-je de l’herbe sèche plein la bouche ?

- Oh, Keever est content.

De l’obscurité, l’odeur de la mort, de la peur.

Des barreaux. Où étais-je ?

Une cage suspendue ?

Une lampe à huile se rapprochait.

- Keever et toi allez bien vous amuser, Aurique

- Qui est Keever ?

J’ai pu distinguer le visage grimaçant d’un réprouvé.

- Je suis Keever ! Je suis apothicaire ! Et maintenant, ton sang est à

Keever… »
Chapitre 30 : Les messagers de

Coursevent
Sylvannas a toujours su choisir ses messagers.

Du vent entre les oreilles.

Il ne demandera jamais pourquoi.

Le vent dans le dos.

Il ne perdra jamais de temps à se retourner pour identifier ce qui le

poursuit.

« Courir »

Ses pensées s’arrêtent à ce mot.

Lorsque ma dague l’atteint au cou, il ne cherche pas à savoir d’où elle

vient, ni s’il est gravement blessé.

« Courir »

Il s’effondre une dizaine d’enjambées plus loin.

A sa ceinture, il y a l’étui des coursiers officiels de Sylvannas.

A l’intérieur, un simple message de détresse.

Comme cette blague des cours d’école
Celui qui lit ça est un troll
Ce message est adressé au premier des officiers de Lune d’argent qui le

recevra.

Le messager ne l’aurait pas choisi.

Moi si.

Parce que, face à un ennemi aussi puissant, une armée de morts,

l’incorruptible Sylvannas montrera de la reconnaissance à celui qui viendra

combattre à ses côtés. Ca ne peut donc pas être laissé au hasard.

En traînant le cadavre jusqu'au fossé, je remarque que les racines de ses

cheveux ont viré au blanc.

Je marmonne le mot













terreur en resserrant le cordon de mes bottes et je file
à travers les bois.

« Courir »

Quelle était la phrase d’Aurique déjà ?

Quelque chose comme

Un pied devant l’autre ou D’un pied sur l’autre
Peu importe.

Je ne dois plus être très loin d’Uri maintenant. C’est lui qui remettre le

message à son destinataire.

Je n’ai pas assez de souffle pour…

J’aurais déjà dû croiser Uri.

Traquenard.

« Courir »

S’ils ont l’impression que je me doute de quoi que ce soit, ils me tomberont

dessus tout de suite.

Laissons-les croire que leur piège va se refermer sur toi, qu’ils vont écrire

l’histoire à ta place.

Qui a bien pu…

Jez ? Non.

Uri ?

Rayon d’Astre ?

Le piège, Thranos, le piège. Trouve le mécanisme.

Ou une porte de sortie au moins.

Je bifurque au dernier moment, en direction du campement de gnolls.

C’est la dernière direction qu’ils s’attendraient à me voir prendre.

Je slalome entre les arbres, tourne à nouveau, m’accroche à une branche.

Je les entends partir à ma poursuite.

Ils sont trois.

Ma main glisse sur l’écorce humide alors que j’essaye de me hisser.

J’ai mis une seconde de trop.

L’un d’entre eux vient de changer de direction. Il m’a repéré.

Je me plaque à l’arbre, empoigne ma dague.

Ils ont arrêté de courir eux aussi.

« - Thranos !

Je ne reconnais pas la voix.

- On veut seulement le message.

Il ne parle que pour couvrir le bruit des pas de celui qui se rapproche. Je

crois qu’il arrive par la gauche. Il est tout proche.

- Lance le nous et on te laissera par…

Je prends appuie sur la jambe sur la droite, envoie mon pied en avant. Il

était bien là, mais je n’avais pas assez d’élan.

Ma botte ne fait qu’effleurer ses fesses. Il n’a plus qu’à l’attraper et à tirer

dessus.

Je le reconnais avant de m’écraser lamentablement dans les copeaux.

Keiji petit zizi.

J’aurais dû m’en douter.

« - Bien essayé, le moche »

Je lâche ma dague alors qu’il colle la pointe de son épée au milieu de mon

ventre.

« - Alors ce sera Haut-Soleil qui sauvera Sylvannas ? »

Keiji soupire alors que son frère décroche l’étui de ma ceinture et le lance

derrière eux.

« - On ne peut décidément rien te cacher… »

Le troisième porte la tenue des messagers Forestiers.

Les frères Mae’Das soupirent à l’unisson en voyant que j’essaye de

mémoriser les traits de leur nouveau compagnon.

« - Uri a fait exactement pareil, et ça ne lui a pas sauvé la…

Un cri suraigu qui nous fait lever la tête à tous les quatre.

« - Le moche, ramasse ta dague »

Keiji me tend la main pour que je me relève plus rapidement.

« - Vous n’auriez pas dû me dire que vous aviez tué Uri. Si vous survivez à

ce truc, je…

- Comme si t’avais jamais tué un seul de nos partenaires…

Nous scrutons le ciel, le souffle court.

- Rien que deux, et seulement parce que vous aviez dit que me payeriez

pour ça

Je repense aux mèches blanches du véritable messager lorsque ma peau

frémit au contact des ondes sonores. Des gargouilles.

- Moreal ?

Le nouveau acquiesce d’un gémissement. Je débarrasse aussitôt ma

mémoire de son visage.

- Cours, on les retient.

Alors qu’il s’élance, je perçois une nouvelle vague d’ondes qui glisse sur

nos corps.

Nous restons immobiles, même quand nous sentons deux ombres s’allonger

au-dessus de nous.

Lorsque les gargouilles plongent sur Moreal, nous courrons aussitôt dans la

direction opposée.

Derrière nous, le faux messager pousse un hurlement de douleur.

Je m’écarte des frères Mae’Das, hors de portée de leur lames.

Je sais que je suis le prochain sur la liste des sacrifiables. Si je n’étais pas

en tête, c’est parce qu'ils savent que nous avons entendu les mêmes

histoires aux mêmes comptoirs.

« - Hieho, non !

Keiji soupire un peu plus fortement que d’habitude lorsque le sol se dérobe

sous les pieds de son jeune frère.

Ah bah le voilà, leur piège.

Au bruit mouillé de la chute de Hieho le crado, je dirais que le fond était

tapissé de pieux.

Les gargouilles doivent être étonnées d’avoir perdue aussi subitement une

cible.

A ce qu’on nous avait raconté, leurs yeux leur étaient aussi utiles que la

pointe de nos oreilles.

Craignant sûrement une ruse, elles reprennent de l’altitude pour vérifier nos

positions.

Je me plaque contre un tronc, Keiji fait de même.

Immobiles. A nouveau.

Je repense au piège.

Pour qu’il soit aussi élaboré, il leur a fallu au bas mot, cinq heure de

préparation.

Ce qui veut dire qu’ils étaient au courant des plans d’Arthas et des nôtres

depuis bien longtemps.

Qui a trahi ?

Jez ? Non.

Uri ? Il n’est partit se mettre en position qu’une heure avant que je ne

croise le messager.

Rayon d’Astre ?

Je sonde Keiji petit zizi du regard. Son visage est impassible.

Et puis…

Et je sais qu’il l’a l’entendu aussi bien que moi.

Un nouveau messager.

« Courir »

Ses pensées s’arrêtent à ce mot.

A sa ceinture, il y a l’étui des coursiers officiels de Sylvannas.

A l’intérieur, un simple message de détresse.

Lorsque les gargouilles fondent sur lui, il ne cherche même pas à se

retourner pour savoir ce qui en a après lui.

« Courir »

Ses pieds battent encore dans le vide lorsqu’elles l’arrachent du sol.

Immobiles.

Et c’est alors que résonne un nouveau hurlement.

Pas les gargouilles.

Sylvannas.

Un cri d’agonie.

Lorsque je croise le regard de Keiji petit zizi, je sais qu’il a compris lui

aussi.

Cette fois-ci, ce n’est pas nous qui écririons l’histoire.
Chapitre 31 : Sad wet dreams
J’ai une robe entre les mains.

Lorsque je la jette au sol, il y a une humaine qui apparaît dedans.

Daaaans laa roobe ?

Oui. Une petite brune, mignonne.

Elle me sourit, alors je l’embrasse et je l’aide à enlever sa robe.

Mais lorsque la robe touche à nouveau le sol, il y a une autre humaine

dedans.

Une blonde, avec un nez pointu, qui me sourit aussi.

Alors je l’embrasse, et je l’aide à enlever la robe elle aussi.

En jetant la robe, j’espère que ce sera une rousse.

Souuurdooo…

Attends. Et puis, cette fois-ci, c’est Selena qui apparaît...

C’est poooour çaaa quee tu t’es réééééveillé en criaaant ?



Tu comprends ce que ça veut dire, Aka ?

Queee t’eeess un jeeune dégoûtant ?

Non, que je rêve, Aka.

Comme tout le monde.

Que Broke est plus là.





Rendooors-toi, Sourdo.

On auraaaa beaaaucoup de roooute à faaaire demain.





« - Et pourquoi tu veux le tuer cet orc, Rilmande ?

- Qu’est-ce qui te fait dire que je veux le tuer ?

- Bah, c’est un orc. Ils sont méchants, ils sont moches et ils tuent les gens,

comme tous les hordeux… »

Je repensais aux histoires que Fortuna m’avait raconté avant d’aller se

coucher.

L’histoire de son monde.

Réprouvés. Fléau. Elfes de sang. Nagga. Murlocs. Draeneis. Outreterre.

Ogrimmar.

Illidan, encore et toujours...

Horde. Alliance.

Tout ces peuples…

Ils ne s’étaient unis que pour nous faire perdre notre immortalité.

Et puis ils avaient repris leurs vieilles querelles, les déplaçant même

jusqu’à nos terres.

Flic floc flic.
Mrlrlrmrlrmrllrm
Le murloc…

Qu’est-il venu me prendre, lui ?

La lumière de la lune ? Le bruit des vagues ? Le sable dans lequel j’ai

enfoncé mes pieds ?
Mrlrlrmrlrmrllrm
« - Tu te demandes pourquoi je ne dors pas ?
Mrlrlrmrlrmrllrm
- C’est ça ?
Mrlrlrmrlrmrllrm
- C’est un langage, ça ? »

Je me trouve idiot à essayer de communiquer avec ce qui n’est rien de plus

qu’un poisson avec des pieds. Ca ne ressent pas grand chose ces animauxlà.

Et pourtant.

Il y a de l’inquiétude dans ses roucoulades.

« - Je croyais que ce serait simple. Je trouve l’orc. Je lui dis ‘‘recommence,

ça n’a pas marché’’ »
Mrlrlrmrlrmrllrm
- Mais je ne sais même pas où il est. Même pas s’il est encore en vie.
Mrlrlrmrlrmrllrm
- S’il ne va pas essayer de me manger lorsqu’il me verra.
Mrlrlrmrlrmrllrm
- Et tu sais quoi ? Je m’en fiche. C’est risqué mais…
Mrlrlrmr Mrmrllrm Mlrrm
- C’est pour elle que tu te fais du soucis? Pour Fortuna ?
Mrlrlrmrlrmrllrm
Je prends une poignée de sable et je la laisse glisser entre mes doigts.

Le vent disperse les grains, et je vois le visage d’Emaude.

Même si elle m’aidait à retrouver l’orc, il n’y a rien pour Fortuna dans

toute cette histoire.

Rien que du danger.

Et au final, le néant.

- Tu as raison Alby. Je n’ai pas le droit d’entraîner Fortuna là-dedans.

Il s’est endormi.

Lorsque je ramène le bébé murloc au bungalow, je vois que Fortuna a posé

une couverture au pied de son lit et qu’elle a aménagé un oreiller avec un

de ses sacs en cuir.

Juste pour moi.

Si je dois fuir, autant le faire maintenant.

Au sud ?

Je jette un dernier coup d’oeil à la mèche blonde qui dépasse du tas de

couvertures, et je me concentre.

En route, Rilmande. Trouvons cet orc.

Et je prends mon envol.

« - Je n’aaaime paaas ça moi noooon plus.

Akamu a dû sentir mes doigts se contracter sur son bras lorsque nous avons

entendu le bruit des scies qui entaillaient l’écorce.

- Mais les oooorcs ont beeeesoin de boooois pour coombaaattre les

démoooons.

Au moins, dans le corps de Broke, je ne perçois pas le cri de la forêt.

- Beaaaaucoup de booois. Pour les aaaarmes, pour les caaaamps, pour les

machiiiines.

Je pourrais lui dire que l’on raconte qu’il y a dix milles ans nous avions pu

repousser la légion sans avoir à raser nos arbres, mais je dois me concentrer

sur mes pas.

Le corps de Broke est encore faible. Je dois me tenir à Akamu pour garder

l’équilibre.

Ce serait quand même plus simple si je n’avais pas un fauve qui se frottait

contre mes jambes en ronronnant.

« - Reyes ! »

Broke a raison.

Il est con ce lion.

Inutile de se couvrir les oreilles.

La douleur des déracinés se propage dans tout mon corps.

Aussi déchirant que le dernier hurlement de Cenarius.

Les orcs.
Ils sont méchants, ils sont moches et ils tuent les gens
J’ai cru mourir lorsque j’ai survolé ces milliers de souches.

Vu ces monstres de métal détruirent en quelques mouvements l’harmonie

qui s’était créé saison après saison.

Pourquoi les miens laissent-ils…

Et je les entends.

Ses phrases sont sèches comme une paire de gifles, alors que celles de son

compagnon sont comme une caresse.

Le premier est un cadavre qui bouge.

L’autre est un tauren.
Des hordeux.
Des hordeux qui utilisent ma langue pour discuter ?

Je n’y comprends plus rien.

Je pourrais me rapprocher, mais le fauve qui les accompagne risque de

repérer mon odeur

« - Qu’est-ci s’pass’ ?

- Reyes a senti quelque-chooose »

Je colle mes dents à la terre. J’ai peur que ce que la fricassé de palourdes à

l’ail sauvage de Fortuna ne me trahisse, surtout avec le vent dans mon dos.

Mais ce n’est pas dans ma direction qu’il grogne.

Je ne peux m’empêcher de sursauter lorsqu’une flèche vient se ficher dans

le thorax du tauren.

Avant de tomber.

Avant de gémir.

Avant même que j’ai pu réaliser ce qui était en train de se passer.

Akamu a le réflexe de me pousser dans les buissons.

Et puis il bascule en arrière.

Reyes siffle, le dos rond, et je vois qu’il est encerclé par trois traquelunes.

Ils se défient, en bons félins. Si Reyes montre le moins signe de faiblesse,

ils lui sauteront dessus.

C’est pas le moment de jouer au con.

Je pousse de toute mes forces sur mes mains. Je dois me remette debout.

Il faut que je localise les maîtres des traquelunes.

Je vois le couteau à la taille d’Akamu.

En admettant que j’ai la force de le soulever, je ne saurais même pas m’en

servir.

Reyes rugit pour faire reculer ses adversaires.

J’ai déjà été dans la même posture que lui. Je sais ce que c’est que de…

Inutile d’essayer d’être Broke. Je ne suis pas un guerrier.

Je suis Sourdoraille. Je suis un elfe. Je suis un druide. Je suis un…

Fauve.

Je me propulse d’un coup de botte, fait glisser la terre sous le bout de mes

doigts.

J’atterris de toute ma masse sur le traquelune le plus proche, roule avec lui

dans la poussière.

Il est bien plus musclé que le cadavre de Broke, il n’a aucun mal à me

plaquer au sol.

Mais lui, il n’a pas de pouce opposable.

Je sens son oeil me dégouliner sous les doigts, et je profite de sa surprise

pour ficher ma mâchoire en biais sur sa carotide.

Il essaye de se dégager. Ses pattes arrière labourent le cuir de mon

pantalon, éraflent la chair en putréfaction de Broke.

Il gargouille lorsque je lui déchire la peau du cou et que son sang me glisse

dans la gorge.

Et puis, il n’est plus qu’un poids mort qui m’écrase.

Je pousse de toutes mes forces la fourrure poissée par l’hémoglobine.

A côté de moi, les trois fauves piaillent.

Reyes ne tiendra pas longtemps.

Allez, Broke, ton corps n’est pas si faible que ça.

Je parviens à faire rouler le cadavre du traquelune sur le côté.

Reyes a su se débarrasser de l’un de ses adversaires, mais le deuxième est

au-dessus de lui, à la recherche de sa jugulaire.

Sale copieur.

Je referme les doigts sur un morceau de bois et je m’élance vers eux.

Le traquelune a juste le temps de grogner dans ma direction avant que je ne

fracasse ma branche pourrie sur ses côtes.

Et il ne reste que moi, et un lion au pelage moucheté de morsures.

« - On en a fini avec vos chatons. Montrez-vous, bandes d’étrons ! »

Voilà que je me mets à parler comme Broke.

Reyes s’élance à nouveau vers le couvert des bois, et je sais qu’il a repéré

un des archers.

Je le vois moi aussi.

Une jeune elfe. Le genre à qui j’aurais pu avoir envie de sourire.

Elle bascule en arrière et tire sur la corde de son arc.

« - Reyes ! »

D’abord il y a le choc contre le lion lorsque je l’intercepte en vol.

Puis il y a la douleur qui me déchire les côtes.

Et je redeviens Rilmande.

Le lion fait volte-face, grogne dans ma direction.

J’ignore ma blessure, et je me mets entre lui et la jeune kelodrai dont

j’entends l’arc se contracter.
Tu ne veux pas mourir, et je ne veux pas te tuer.
Il reste sur ses gardes, prêt à bondir, mais j’ai son attention.
Protéger.

Oui. Mais tu n’as plus rien à craindre.
Deux autres keldoraïs, dont la légèreté de la barbe trahit le jeune âge,

émergent des bois. Le lion fait un pas en arrière pour nous avoir tous les

quatre dans son champ de vision.

« - Personne ne tire

- T’mêle pas d’ça, queutard !

- D’gage, Sou’do !

Je ne comprends pas leurs insultes. Ils parlent aussi cet espèce de Keldorai

tronqué. Mais mon regard les fait reculer d’un pas.

- Ce combat s’arrêtera là. Deux de vos animaux sont morts, c’est déjà trop.

Je pose la main sur mes flancs, autour d’une flèche, au-dessus du sang.
Rejoins ton compagnon

Oui
- Brok’ ! C’moi ! Sou’do !

Le cadavre referme ses bras sur le cou du lion.

Je remarque alors ses mains.

Sans ongle.

J’ai l’impression que…

- Brok’ ! C’moi ! Sou’do ! Sou’doaye !

… je l’ai déjà choisit.

- L’un de vos traquelunes est encore en vie. Allez le récupérer. Et nous

partirons.

Ils s’observent. Doutent.

Et m’obéissent.

- D’accord, queutard, mais t’expliquera ça à Sarohtan… »

« - Broke, c’est moi, Sourdoraille

Je n’ai pas ce regard-là d’habitude.

- Jeeee neee compreeends paas ce quee tu essaaayes dee me diiiire,

caaaadavre

Et je ne parle pas comme ça.

Les chasseurs s’étaient déjà emparés du traquelune blessé pour disparaître

dans la pénombre de la forêt.

Broke ?

- Broke ?

- Jeeee neee teee prooomets pas de neee pas t’ôteer ce qu’iiil te reste de vie

siii nous nooous rencontroooons à nouveau.

Il a arraché la flèche de ses côtes et l’a jetée au sol.

- Adiiieu, cadaaaavre »

J’ai… il a étendu les bras.

Corbeau ?

Et il a pris son envol.

Et là je n’ai plus pu douter.

Ce n’était pas Broke qui était dans mon corps.

« - Aka…

Je me suis traîné jusqu’au tauren.

Du sang, encore. Mais il respirait.

J’ai serré le poing sur la flèche, et je me suis dit que ce n’était pas une

bonne idée.

Il a ouvert les yeux.

- Broke…

Ses doigts se sont refermés sur une des douilles passées à sa ceinture.

J’ai attrapé son fusil, et j’ai essayé de me rappeler comment Brokenail

rechargeait le sien.

J’y ai glissé la cartouche d’Akamu, fait claquer le métal.

Et j’ai pressé la détente.
Ka-pang !
Lorsque je me suis retourné, j’ai vu ces flammes au-dessus de la forêt

A Hyjal, les nains avaient utilisé le même signal pour nous avertir de la

chute de leur première ligne de défense.
Des fusées de mes tresses
Je suis redescendu sous le niveau des arbres, et j’ai rattrapé les trois jeunes

keldorais.

« - D’puis quand t’sais faire l’piaf, Sou’do ?

Sou’do…

Je me suis penché vers le traquelune, et je l’ai caressé.

Le contact de mes doigts n’apaisait pas sa douleur, mais calmait son

angoisse.

C’est déjà ça.

- Est-ce que vous me connaissez ?

- Ouais, on t’a d’jà vu, ouais.

- Queutard !

Je n’apprendrai rien de plus de ces jeunes imbéciles.

- Amenez-moi à Sarothan. »
Chapitre 32 : Rüchen
« - Tu es dans une cage minuscule, suspendue dans les bas-fonds de la

capitale d’un peuple maudit des dieux.
J’ai vu pire.
- Tes yeux se sont habitués à l’obscurité, et tu commences même à te dire

qu’être replié sur soi-même, c’est une manière de se retrouver.

Elle était prêtresse. Au service de la lumière.

Mais depuis quelques mois, elle n’était plus que le jouet préféré de Keever.

Juger, parler et observer, c’est tout ce qu’elle pouvait encore faire.

Elle m’agaçait.

J’avais hâte que Keever ne s’aperçoivent que sa greffe d’ailes de chauve

souris n’avait pas prise sur elle, et qu’il ne l’embarque à nouveau sous son

bras.

- La seule personne qui se soucie encore de toi, c’est un apothicaire mort

vivant, et c’est seulement parce qu’il croit que ton sang a une valeur

quelconque.

Le front collé à mes barreaux matelassés, je tâtais le cadenas qui

maintenant ma cage fermé.

- Alors maintenant, Aurique, ne crois-tu pas qu’il est temps de te demander

comment tu as pu tomber si bas ?

Je regrettais que Keever ne se soit contenté de ne lui retirer que ses quatre

membres. La langue, ça aurait été pas mal aussi.

- Tu es un serviteur de l’ombre, Aurique, mais pourtant, je sens qu’il y a

quelque chose de bon en toi

Je me demandais si elle était en train de parler de l’âme de l’autre crétin.

Elle était là, coincée quelque part dans ma trachée.

Ca faisait







































Broke quand je déglutissais.
J’allais hurler à cette idiote de naine de la fermer.

Et je me suis dit qu’elle méritait bien mieux que ça.

« - Je…

Elle a relevé la tête.

Tout est dans la mesure.

Ne pas y aller avec un

tu as raison, je n’ai été qu’un gros vilain, ça ne
passera jamais.

Il fallait paraître troublé.

Complètement Perdu.

- J’ai…

Elle paraît vraiment déconcertée. J’imagine qu’elle ne s’attendait qu’à des

insultes.

- J’ai été au service de la lumière, moi aussi.

Et c’est un long monologue qu’elle écoute en lâchant

un sainte lumière de
temps en temps.
Tout perdu.

Amour, famille, amis, Uther.

Je m’ai enfuit en courant.

Bouhou
(ricanement rattrapé juste à temps en reniflement )

J



e m’ai senti trahis
Comment que j’ai pu…

Une si jeune elfe…

Bouhouhouhou...

Ce pauvre troll…

Une vache avec un regard tellement gentil

Si je pouvais tout recommencer, effacer tout ça…
- Comment j’ai pu lui faire du mal ? Il était si… bon. Broooookeeee, je suis

tellement désolé… pardon, pardon

Je m’étais surpassé, là.

J’ai fait semblant de pleurnicher, et j’ai cherché du regard d’où pouvait

venir l’air qui nous avait permis de parler aussi longuement sans suffoquer.

Elle a marmonné une centaine de prières, et elle est revenue à la charge.

- Tu as beaucoup à te faire pardonner, Aurique. Enormément. Mais il n’est

jamais trop tard pour changer.

Elle était tenace. Pas étonnant qu’elle ait pu survivre aussi longtemps aux

bons traitements de Keever.

- Mais même si je sors un jour d’ici, qu’est-ce qu’il restera pour moi ? Je ne

suis qu’un cadavre maléfique…

- Regarde-moi Aurique… Keever m’a presque tout pris. Mais je ne me

détournerais pas de la lumière. Lorsque je sens que je suis sur le point de

me laisser consumer par la haine ou le désespoir, je pense à ma fille.

Ouh, je connais ce frisson-là.

- On s’est séparée fâchées. Elle s’était mariée, alors que je le lui avais

interdit. Je lui ai dit que nous en reparlerions dès mon retour à la vallée des

frigères, et…

Je me demandais quel goût pouvaient avoir les larmes d’une naine.

- Comment s’appelait-elle ?

- Rüchen

Ne souris pas, ne souris pas. Tu y es presque.

- Peut-être suis-je grand-mère maintenant. En tout cas, j’espère en tout cas

qu’elle est heureuse avec son Seedorf.

Je me suis mordu le poing. Pas trop fort, pour ne pas saigner. Juste assez

pour m’empêcher de ne pas gémir de plaisir.

- Seedorf ?

- Seedorf Bleihammer, le plus mauvais forgeron de tous les temps… Mais

si elle l’aimait, quelle importance cela pouvait-il avoir ?

Je l’ai laissée patauger quelques minutes dans ses souvenirs, ce mélange de

douleur et de joie, et puis je me suis lancé.

- Ne pleure plus, jolie naine… Si jamais je sors d’ici, j’irai voir ta fille, à la

vallée des frigères. Je lui dirais :


Rüchen Bleihammer, voici ce qui est
arrivé à ta mère.
Oh, presque, presque.

-


Elle t’aimait, et même dans les pires moments de sa captivité, jamais elle
n’a cessé de penser à toi…
Hou…Hou… hou…

- Et puis je la torturerai, et je la tuerai

Houuuuuuu !

- S’il y a des enfants, j’improvisais.

Ca se propage dans tout mon corps. Jusqu’à mes orteils engourdis.

La surprise, la colère, la haine.

Elle agite ses moignons, se balance lamentablement au bout de son clou.

Qu’il est bon d’être vilain.

- TU NE SORTIRAS JAMAIS D’ICI, DEMON ! JAMAIS ! KEEVER VA

TE POMPER TON SANG. DE TOI, IL NE RESTERA QUE…

Je préférais largement ça à ses leçons de moral.
Maître ?

Réveillez-vous, Maître, il vient à votre secours.

Broke ?

Non, Maître, Ablin Reko est mort, vous devriez le savoir.

Qui alors ?

Un vieil ami.
XAAAAAAAAAAAAAAAAAL !

La lourde porte de fer a grincé et la lumière m’a arraché un cri de douleur.

Après toutes ces heures passées dans l’ombre, mes yeux n’étaient pas prêts.

- Xal ?

Rutger ?

J’ai essayé de me plaquer au fond de ma cage lorsque je l’ai entendu se

précipiter vers moi.

Il a passé les mains à travers les barres de métal, et m’a attiré à lui.

J’ai résisté.

Et il a collé sa joue contre la mienne.

Au contact glacial de son visage, j’ai compris.

Mourir, ça ne veut plus dire grand chose de nos jours.

- Excuse-moi, poussin.
Réveillez-vous, Maître, il vient à votre secours.
- Je…

- J’ai mis du temps à trouver où ce tordu te planquait. Mais je suis là

maintenant. Je vais te sortir de là, ne t’inquiètes pas…

- Gaaaaaardes !

Rutger a sursauté lorsque la naine s’est mise à hurler.

Puis il a dégainé sa lame.

J’ai lancé mon bras à travers les barreaux, refermé les doigts sur les

épaulettes de Rutger :

- Ne la tue pas !

- Gaaaaaaa….

Ponk.

Le pommeau de l'épée avait fait un vilain bruit en s'écrasant contre son

visage. Mais elle criait toujours.

Tenace, pas de doute.

- Gaa…

Ponk

Elle tentait de crier plus fort encore, tortillait ce qui lui restait de corps pour

essayer d’éviter les coups.

- …Gar

Ponk.

- …Garde

J’ai eu le temps de croiser le regard de la naine avant que le poing de

Rutger ne reparte en avant.

Mes lèvres ont bougées.

Rüchen.

Houuuuuuu !

Et…

Ponk !

- Désolé, poussin.

Sa masse a fendu l’air.

L'énorme cadenas et volé en morceau et je me suis écrasé au sol lorsque le

fond de ma cage a basculé.

- Allons-y »
Chapitre 33 : De sève en sève
« -L’est passé où l’queutard ?

Je suis pourtant juste à côté d’eux , immobile, les doigts plaqués sur ma

blessure.

- Sourdooooo !

Si la fille tendait le bras, je suis certain qu’elle pourrait même me toucher.

- L’a fait l’piaf encore ?

La forêt altère leur perception, m’a fait disparaître de leur champ de vision

en un instant.

Ils haussent les épaules, et se remettent en marche.

Sur la civière que lui ont bricolée ses maîtres, le traquelune se contorsionne

pour me lancer un dernier regard.

J’aimerais pouvoir faire autre chose que lui sourire. Je ne suis même pas

certain qu’il sera encore en vie lorsque la nuit tombera.

Mais j’avais reconnu leurs voix, colportées de feuille en feuille.

« Ne bouge plus »

Lorsque les trois jeunes keldoreis disparaissent derrière les troncs, elles

sont là.

Casia.

Asma.

Dhé.

Je baisse aussitôt les yeux. Si mon regard s’était arrêté sur l’une d’entre

elles, ne serait-ce que le temps d’une respiration, les deux autres m’auraient

déjà piétiné.

- Bonjour mes jolies

C’est très jaloux une dryade.

- Alors c’est vrai, tu es de retour…

Dhé sautille jusqu’à moi, effleure ma blessure du bout des doigts, sans

même me regarder. Je sens déjà les chairs se cicatriser.

- Je vous l’avais dit

- Non, c’est moi qui l’avais dit la première, vous rappelez-vous ?

- Non, toi, tu l’as juste répété.

Elles galopent en cercle, m’enferment dans une spirale de frôlements, de

rire et de parfums. C’est leur jeu.

Elles se défient.

- Je suis content de vous voir.

- D’accord, si tu es si forte, dis-lui alors

- Non, toi, dis lui !

- Pourquoi pas Dhé ?

- Me dire quoi ?

- Parce que Dhé raconte toujours mal, n'est-ce pas évident ?

- Parce que toi, se peut-il que tu racontes mieux ?

- C’est à propos de Sarothan

- Ton cousin

- Il sait que c’est son cousin, Casia. N’est-ce pas que tu le sais, Rilmande ?

Je sens que je vais avoir besoin de toute ma concentration. Elles

commencent à s’impatienter.

Chacune d’entre elles espère que ce sera sur elle que je poserai les mains,

ou les yeux en premier.

Ce serait un plaisir, mais de très courte durée. Les deux autres me

tomberaient aussitôt dessus.

- Cela fait plusieurs saisons qu’il te recherche

- Pour retrouver son père
Farty
-Tu vois qu’elle raconte mal

- Je n’avais pas finit !

- Sarothan est prêt à tout

- Il a beaucoup changé en ton absence, sais-tu ?

La main d’Asma glisse sous ma tunique.

J’essaye de réprimer le frisson qui me traverse le corps lorsque ses doigts

entrent en contact avec la vilaine balafre que j’ai au-dessus du téton.

- Ceux qui t’ont fait ça l’ont fait pour Sarothan.

- Des mercenaires

- Tu connais ce mot-là, Rilmande ?

- Le connais-tu ?

Dhé me caresse la nuque.

Et le souffle de Casia me chauffe l'oreille alors que je hôche la tête pour

répondre à sa question.

- Il avait déjà retrouvé l’orc.

- Pour te rendre ta mémoire, comprends-tu ?

- Pour retrouver son père

- Je l’ai déjà dit, m'écoutiez-vous ?

- Est-ce que vous allez m’aider à libérer l’orc ?

- Tu veux déjà repartir ?

- Redevenir Sourdoraille, n'est-ce pas ?

Elles gloussent à l’unisson.

- Sourdoraille ?

- C’est le nom que tu t’es donné
Sourdo
Elles arrêtent de galoper et se laissent tomber au sol, à bout de souffle.

J’ai tenu bon. Mon regard n’a pas quitté le bout de mes pieds.

- Rilmande ?

- Si tu dois repartir, tu ne veux pas le refaire ?

- Oh oui, une dernière fois, pourrais-tu ?

Je sais très bien ce qu’elles attendent de moi. Mais après tout ce temps, estce

que j’en serais encore capable ?

J’attrape deux branches et je me les coince dans les cheveux.

Un raclement de gorge, et je me lance. Sourcils froncés. Buste bien droit.

-












Bien, les druides, avant de commencer, j’aimerais tirer quelque chose
au clair…
Oui, c’est ça. Cette voix grave, et cette manière de pointer le menton au

ciel. Tout me revient. Je l’ai imité tellement souvent, avant, il était évident

que je ne pouvais pas l’oublier.

-


J’ai entendu l’un d’entre vous parler de moi l’autre jour. Je ne dirais
pas qui, mais voilà ce qu’il a dit : fils d’Elune ou pas, j’ai du mal à me

concentrer sur les paroles d’un mec qui se balade le cul à l’air
Elles gloussent. Je peux enfin poser mon regard sur elles sans craindre de

représailles.

-


Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Est-ce que vous vous choquez de la
nudité d’un cerf ? D’un clampant ? D’une luciole ?
-


Laissez-moi vous raconter une histoire. Un loup court après un lapin.
Le loup se dit «

Je dois le rattraper parce que j’ai faim ». Le lapin, lui se
dit : «

Je dois fuir parce que je veux vivre ». Comment ça, ça n’a aucun
rapport ? J’vais te priver de rêve d’Emeraude, toi, tu vas voir !
Les mêmes mimiques, les mêmes mots. Mais ils prennent une autre saveur

maintenant…

-



Si, j’en suis tout à fait capable ! Tu te tais, c’est moi qui parle !
Aux rires des Asma, Dhé et Casia, se superposent celui d’Emaude, de

Farty, de Sarothan. D’amis tombés au combat. A Hyjal…

-

Je me demande bien ce que je vais pouvoir faire de vous…
Le regard des dryades s’embrume, mais leur hilarité ne faiblit pas. Elle se

teinte juste d’une note de tristesse.

-

Des vêtements… Et des grelots dans mes bois aussi ?
Cenarius. Leur père ? Leur amant ? Qui sait.

Ma meilleure imitation, en tout cas.

Je me demande si elles ne m’ont pas sauvé juste pour pouvoir l’entendre

encore une fois.

Une larme glisse sur la joue de Dhé.

S’accroche au coin de son sourire, un instant.

Reprend sa course.

Lorsqu’elle touche le sol, les trois dryades s’évaporent.

Ou est-ce moi qui suis transporté ?

De branche en branche ?

De sève en sève ?

Jusqu’à…

J’ai presque eu du mal à le reconnaître.

Qui est cette brute épaisse en armure lourde ?

Où est passé le jeune keldoraï aux yeux rêveurs qu’Emaude appelait

Saroroh ?

La forêt me recouvre encore de son voile d’invisibilité, mais je reste sur

mes gardes.

Je suis quand même en plein milieu de son camp.

Des tentes humaines, une trentaine de keldoraïs aux regards vides.

Comme les trois jeunes de tout à l’heure.

Ils aiguisent leurs lames en silence.

La nuit est tombée, et pas un seul n’a encore levé les yeux sur la lune.

L’un d’entre eux jette des morceaux de viandes crues à une masse affamée

de traquelunes et de panthères. Ils ont osé les mettre en cage !

« - Z’avaient faim, les gros chats, hein qui z’avaient faim ? »

Quel combat peux-tu bien mener avec une telle armée, Sarothan

Vibrelierre?

J’observe ce curieux être qu’est devenu mon cousin se passer des doigts

aux ongles rongés dans ses cheveux coupés courts.

Dans son autre main, il a une tasse fumante dont l'odeur me fait froncer le

nez.
Du cassé au lait.
Il prend soin de ne pas en renverser lorsqu’il se penche en avant pour entrer

dans une des tentes.

« - Velm ? Je te réveille ?

Est-ce que même sa voix a changé ? Ou est-ce parce qu’il parle humain que

je ne la reconnais pas ?

- Non, Saroh. Comme tu fais semblant d’être con, je me suis dit que j’allais

faire semblant de dormir.

Une voix pâteuse d’humaine. Je l’entends aspirer une gorgée de cassé.

- Qu’est-ce que tu veux ?

- Une des escouades est tombée sur Sourdoraille.

- Il est ici ?

- Non… Il leur a faussé compagnie. Mais il était avec un mort-vivant aussi

- LE mort-vivant ?

- J’en sais rien, Velm, j’en sais rien du tout

- D’accord. Je vais réactiver nos amis.

- Ce sera trop tard. Le temps qu’ils arrivent, il aura peut-être à nouveau

disparu.

- Ecoute-moi Saroh. Et écoute-moi bien. J’en ai marre de devoir materner

un gamin qui pleurniche parce que son père ne vient plus le border le soir.

La priorité, c’est de chasser les orcs d’Orneval. C’est pour ça qu’on t’aide.

- Mon père est un des plus grands druides que cette terre ait porté. S’il nous

aidait, ce…

Oh, Sarothan… Si tu savais ce qu’était devenu ton père…

- Oh, oui, raconte moi encore, Saroh. Raconte moi si bien que je vais

m’agiter toute la nuit à rêver de ton papa, le grand ours si puissant, si

puissant qu’il a été terrassé par Rilmande la couille molle, le druide

froussard

Je n’ai pas encore le visage de cette mystérieuse Velm, mais je crois qu’il

faudra qu’on s’explique elle et moi.

- Velm, je te respecte… mais si tu…

- Tu ne tentes rien pour retrouver ton cousin. A mon réveil, je préviendrai

les mercenaires. Fin de la discussion. Dégage de ma tente maintenant»

Lorsque Sarothan réapparaît sous la lumière de la lune, sa mâchoire

tremble.

Frustration ? Colère ? Humiliation ?

Je n’arrive même plus à déchiffrer les émotions de ce visage couvert de

cicatrices.

« - Les filles? Ce n’est pas lui que je voulais voir »

Il y a un instant de flottement.

Je vois Sarothan attraper un des jeunes keldoraï par les cheveux et le rouer

de coups.

« - Les filles ! Je ne veux pas en voir plu… »

De sève en sève à nouveau.

L’orc.

Le jour va se lever.

Et je suis face à Ephram.

La pluie dégouline à travers les barreaux de sa cage, fait grelotter le vieil

orc dans son sommeil.

Les deux jeunes keldoraïs qui montent la garde à quelques pas de lui ont les

yeux rivés à un feu follet qui voltige sous leurs visages ahuris.

« - Il était temps de combattre. De fuir les camps. De construire après avoir

tant détruit. Mais certains n’arrivaient pas à se pardonner. Les draeneïs

d’abord, puis les peuples d’Azeroth.

Le vieux chaman plongeait ses yeux rouges dans les miens, et les images

défilaient dans ma tête, me racontaient l’histoire de son peuple. Comme un

rêve. Massacre, rage, douleur.

- La légion s’était jouée d’eux. Mais leurs larmes de culpabilité ne

suffisaient pas à laver le sang qu’ils avaient sur les mains. Les générations

suivantes devaient-elles payer pour leurs crimes ?

Les camps.

Esclaves.

- Avec l’aide des esprits, je les ai aidés à se racheter. La même force, mais

une nouvelle mémoire. Une nouvelle histoire. D’anciens assassins rongés

par le remord, je pouvais faire des protecteurs de la nouvelle horde."
Puisses-tu me pardonner un jour, Emaude.
« - Avant que l’on ne commence, j’aimerais juste… Tu as bien compris que

comme le mort que tu choisira, tu ne pourras jamais revenir ?

A quoi me sert d’aimer Emaude si je ne suis pas capable de la protéger ?

L’ennemi n’attendra pas que je sois prêt à l’affronter pour attaquer.

- Oui

Ses mains vertes se sont refermées sur mes poignets tremblants.

- Alors j’ai été heureux de te connaître, Rilmande Frappenuit. »

Des mains sans ongle.
Libérez moi de la douleur qu’était ma vie.

Ablin, je suis Rilmande Frappenuit. Voici mon histoire, voici ma mémoire,

voici ma douleur. Acceptes-tu de les prendre avec toi, là où tu t’apprêtes à

aller ?
Et tu devins Sourdoraille, par le vent, par la terre, par le feu et les esprits.
La même force, mais une nouvelle mémoire. Une nouvelle histoire.
Mais Ablin Reko revint.

Sans savoir qu’il avait ta mémoire, ton histoire et ta douleur en lui.

Lui aussi se choisit un nouveau nom.

Et puis…

Quelque chose est arrivé à Brokenail.

Et tu es revenu, toi aussi. Avec ta mémoire, ton histoire, et ta douleur.
Ma peur
Chassé de ton corps, l’esprit de Sourdoraille s’est réfugié dans celui de

Brokenail.
C’moi ! Sou’do ! Sou’doaye !
Tu peux décider de saisir cette deuxième chance. Poursuivre l’existence

que tu as commencée sous le nom de Rilmande Frappenuit.. Il te suffirait

de détruire tout ce qui reste de Brokenail en ce monde.

Son corps.

Son âme.

Ses ongles ?

De lui reprendre ta mémoire, ton histoire et ta douleur.

Ou tu peux décider de repartir.

D’aider Sourdoraille à reprendre ton corps.

En sauvant Brokenail.

Et disparaître à nouveau.

Ephram me laisse le temps de comprendre chacune de ses paroles.

D'assembler toutes les pièces.

- Quelle que soit ta décision, prends-la vite. Je ne sais pas combien de

temps je pourrai encore cacher tout ce que je sais à Sarothan.

Je surveille du coin de l’oeil que les deux gardes soient toujours sous le

charme du feu follet.

- Je ne vous abandonnerai pas ici, Ephram

- Tant que je serai là, ton cousin ne tuera personne d’autre pour me

retrouver.

- Je pourrais trouver un moyen de te faire sortir d’ici… Dis-moi juste

comment…

- J’ai dit non, Rilmande.

Je l'observe à travers les barreaux de sa prison de métal et de magie.

Un vieillard à bout de force.

- Je ne peux pas lui dire où est son père. Ce serait…

- Je sais, Rilmande…. Va ! Le feu follet commence à s’essou…

De sève en sève.

Je reste un moment comme ça, allongé, la joue contre la mousse.
Ablin

Brokenail.

Sourdoraille

Rilmande
"-Merci les filles"

Leurs gloussements me parcourent le corps.

J’écarte les bras.

Et je décolle.

Je pousse de toutes mes forces sur l’arrière de la charrette.

A l’avant, le conducteur fait claquer son fouet sur le cuir épais des kodos.

Lorsque la roue sort de l’ornière, je m’écrase lamentablement dans la

poussière.

Les bûcherons s’éclaffent, et Reyes vient me lécher le visage.

« - Il est con, ce…

Reyes grogne de plaisir lorsque je le caresse derrière l'oreille.

Je me relève et rattrape le convoi au pas de course. Un des orcs me tend la

main depuis le chariot et m’aide à m'y hisser.

Je m’assieds entre les piles de planches et Akamu.

Le gros tauren me sourit lorsque j’inspecte ses bandages.

Dans quelques heures, nous serons à Orgrimmar.

Je le laisserai aux bons soins de l’aubergiste et je partirai pour Fossoyeuse.

J’en tremble d’avance.

Mais il est temps de retrouver Aurique.

Protch.

Le rire gras des bûcherons résonne à nouveau.

Un oiseau vient de me chier sur l’épaule.

Ca commence bien…
Chapitre 34 : Papermoon
Mon fils,

Tu grandis tellement vite. Plus vite que les humains, même j’ai

l’impression.

Je pense que bientôt, tu te poseras des questions, tout un tas de questions,

et ce ne sont pas ces deux ogres qui sauraient y répondre.

Par quoi commencer ?

Par ta mère ?

Nous avons mené une drôle de vie, tous les deux.

Parce qu’elle était trop belle, parce que je ne l’étais pas assez.

Comment te raconter tout ce que nous avons pu faire ?

Peut-être pourrais-je te parler de ton père. Ton véritable père.

Xalier Aurique.

Un humain,

Un paladin.

Un crétin.
Je l’entendais suçoter cet os, le regard éteint.

J’imaginais sa langue grisâtre glisser sur les derniers morceaux de chairs.

Et ça me dégoûtait.

Il me dégoûtait.

Rutger le fauve ?

Il a vu ma grimace, m’as lancé un regard d’enfant pris en faute en jetant les

restes de la carcasse de lapin dans les flammes.

« - Désolé, poussin, je fais trop de bruit… »

J’étais le plus jeune. Xal, le poussin.

Le vieux Boune

Rutger le fauve

Clive le baveux

Troy le souriant. C’est d’Uther lui-même qu’il prenait nos ordres. J’étais

tellement fier d’être l’un d’eux.

Nous n’étions pas comme tous les autres.

Nous étions des éclaireurs.

Toujours à la pointe de l’armée. Les premiers au courant de notre

destination.

Les autres paladins nous saluaient en inclinant la tête. Même les plus

réputés d’entre eux.

Notre arrogance était tolérée, parce que nous prenions tous les risques.

Nous ne courrions pas, nous nous propulsions d’un appui à l’autre.

Toujours en mouvement jusqu’à l’objectif.

Hors des pistes. Pour repérer les chemins qu’emprunteraient ensuite les

troupes.

Il me suffit de fermer les yeux pour revivre tout ça.

Je ne veux pas de ce vieux cadavre.

Je veux le Rutger du passé.

Celui que j’admirais.

J’étais Xal, le poussin, le dernier arrivé.

Rutger m’avait dit que j’avais du potentiel.

Qu’il faudrait juste que j’ai un peu plus l’air d’un homme.

Les autres se marraient, me tapaient le casque du bout de leurs gants.

Le gros des troupes nous avait rejoint.

Nous avions repéré leur itinéraire au mètre près.

« Du bon boulot, les gars »

A la nuit tombé, je m’étais faufilé entre les tentes.

Les ronflements couvraient le bruit de mes pas.

Jez m’attendait à l’auberge du village le plus proche, comme prévu.

Elle m’avait couvert de baisers lorsque j’étais apparu à la fenêtre de sa

chambre.

« - Je t’aime, Xalier

Le pouce sur sa joue, les doigts sur sa nuque, mon regard dans le sien.

- Je t’aime Jez »

Les flammes des bougies vacillaient sur leurs dernières gouttes de cire.

Nous nous murmurions notre secret toute la nuit.

Parfois, je lui racontais nos missions.

« - Tu es si courageux… »

Je savais que la journée suivante serait interminable, mais je ne voulais pas

perdre un instant à dormir.

Pas si je pouvais vivre ce rêve éveillé.

La douceur de nos baisers et de ses caresses.

De sa peau.

« - Je me sens protégée avec toi, Xalier. Comme si rien ne pouvait

m’atteindre lorsque tu me sers dans tes bras.

- Et moi j’aime bien tes cheveux… et aussi tes yeux… et ta bouche est…

belle... comme un… comme mon coeur qui bat pour toi»

Les premières lueurs du jour éclairaient son visage, et je savais qu’il était

temps de revenir au camp.

Quand allais-je la revoir ?

Jez me disait que j’allais lui manquer, mais qu’elle m’attendrait.

Je l’embrassais, et j’avais peur.

Peur de ne plus jamais partager avec elle de nuit comme celle-ci.

« - Jez ?

- Oui ?

- Nous partons demain pour les contreforts. Nous y serons dans une

semaine… je me disais que peut-être, si tu…

- Je serai à l’auberge des moulins de tarren »

Nous nous aimions. Personne ne pourrait jamais nous…

Aurique n’était qu’un contrat de plus pour nous.

Le centième ? Le millième ? Le dix-millième ?

Mais c’était le premier à qui ta mère avait dit son véritable nom.

Nous tirions des fortunes des confidences qu’il lui faisait sous les draps.

Les gens pour qui nous travaillions ne voulaient que des informations sur

les déplacements de l’armée à laquelle Aurique appartenait.

Mais ta mère avait prévu plus que ça.

Elle savait qu’il était fou amoureux d’elle.

« - Lorsqu’Aurique apprendra que j’attends un enfant de lui, il fera de moi

sa courtisane »

C’est étonnant que ta mère ait pu être aussi naïve.

Croire qu'il suffisait de lui faire un enfant pour se l'approprier

Lorsqu’elle s’apprêtait à annoncer ton arrivée à ton véritable père…

Je ne comprends pas ce qui lui est passé par la tête.

Nous nous aimions. Personne ne pourrait jamais nous retirer ça.

A part moi.

J’ai tout fichu en l’air, en un instant.

Et moi, j’avais fait mine de la voir pour la première fois au fond de la cour.

« - Si elle est pas mignone... »

Un sourire, une lueur dans son regard qui ne peut pas tromper Rutger.

« Xal, tu la connais ? »

Notre secret, Jez. Rappelle toi. Pas devant les autres.

« Non »

« Pourquoi qu’elle te regarde comme ça ? »

« C’est peut-être ton corps de fillette qui lui plaît »

« QU’EST-CE QUE T’AS A ME FIXER COMME CA, TOI ! »

Les elfes se sont tournés vers moi. Puis vers elle.

Son sourire s’était mis à trembler. Peut-on être foudroyé par autant de

regards sans exploser en morceau ?

Elle avait disparu.

Je l’avais chassé de ma vie, pour eux.

Pour ce cadavre qui s’arrêtait tous les cents mètres

« - Poussin, attends-moi. J’ai un truc coincé dans ma botte

- Arrête de m’appeler comme ça !"

Je l’ai poussé en arrière, il s’est écroulé au sol.

C’est une des rares fois où j’ai pris ta mère dans mes bras.

Elle me disait qu’elle pleurait juste parce que tu lui détraquais la cervelle.

Moi, j’étais heureux de la récupérer.

Je lui ai dit que je m’occuperais de toi. Que rapidement tu pourrais même

être un membre de notre équipe.

J’ai mis ta mère à l’abri dans un de ces campements de mercenaires ogres,

au dessous de lune d’argent, et j’ai continué à travailler pour nos

employeurs.

Les ogres se fichaient bien de nos histoires, du moment que nous payons

notre chambre et nos repas.

Et tu es né.

« Je tremble tellement…j’ai peur qu’il me glisse des mains.

Un bébé. Moitié humain, moitié elfe.

Il a la bouche grande ouverte. Je sens son souffle sur mon visage.

- Thranos, pourquoi est-ce qu’il ne crie pas ?

Je pensais que sa tête d’hybride me dégoûterait.

Que ce serait celle de ce crétin d’Aurique avec une paire d’oreilles en

pointe.

Qu’il me dirait :

« Coupe mon cordon, le moche, au nom d’Uther ! »

Mais je le trouve si beau que j’en oublie l’inquiétude de Jez.

- Il respire, Jez, il ne crie pas, mais il resp… »

Quelques mois plus tard, il nous a fallu fuir.

Peu importe les raisons.

« La nuit était tombée juste avant Lune d’argent.

Au fond de notre trou, entre les piquets, Keiji et moi, nous avions attendu.

Nous avions entendu.

Nous avions senti la déflagration de l’énergie du puit solaire.

Souillés.

Aussi immobiles que cet empalé de Hieho.

Je n’avais pas eu la force de lui demander qui nous avait trahi, Uri et moi.

Et puis au matin, Keiji était parti dans une direction.

Et moi dans une autre.

Celle des ogres.

Il ne restait plus rien des huttes des mercenaires.

Le fléau avait fait un détour.

J’ai poussé l’énorme cadavre à deux tête qui bloquait la trappe, et j’ai

respiré à nouveau.

Jezebelline donnait le sein à Pornichet, assise au milieu de trois jeune

ogres.»

Peu importe comment, Pornichet.

« - Kael. Alléria. Haut-Soleil.

Jez chuchote pour ne pas réveiller Pornichet et les deux ogres.

Nous avons perdu le troisième, le plus jeune dans une embuscade, il y a

deux jours.

Des soldats au regard fou et aux joues creuses qui hurlaient :

« Pour la lumière ».

Prêts à nous tuer pour s’approprier nos maigres provisions.

Les restes d’une armée mise en déroute par le Fléau.

- Comme Kel Tuzad, Sylvannas s’est relevée elle aussi.

- Je sais déjà tout… tout ça, Jez…

Cela fait deux mois maintenant. Deux mois que nous fuyons au sud. Deux

mois que je suis agité de spasmes nerveux.

Souillé.

- Et Rayon d’Astre. Lui, il nous traquera. Pas parce qu’il nous a trahis.

Parce que nous savons qu’il a trahi ceux pour qui il travaillait.

- Je…

- Si nous ne disparaissons pas, il nous tuera. Il tuera Pornichet.

Elle s’allonge sur mon corps tremblant.

Je n’arrive pas à m’empêcher de refermer mes bras sur son dos.

- La Kapital risk a parlé d’un nouveau continent à l’ouest. Pleins de

richesses. Ils recrutent sans poser de question. Les ogres et toi, vous

n’aurez aucun problème à vous faire embaucher.

- Les gobelins… Ils rachètent des prisonniers, Jez… Au milieu de quoi estce

qu’on va se retrouv…

Elle me caresse la joue.

- Il faut que tu arrêtes de trembler, sinon ils ne te prendront jamais. Si tu te

débrouilles bien, tu pourras aller dans la section des gnomes et des nains.

- Et toi, Jez, pourquoi il te recruterait ? Qu’est-ce que tu ferais? Une… une

femme parmi les… ?

Elle se laisse agiter par mes spasmes, en silence.

Et je comprends.

- Non

- Ca fait combien de temps que je… Je me souviens même pas avoir été un

jour une petite fille. De quoi tu veux me protéger ? De ce que j’ai fait toute

ma vie ?

- Jez, des… assassins… des… vio…

- Pour Pornichet Thranos »

Alors nous sommes allé à l’ouest. Ce continent où tout devait être différent.

C’est là que j’ai rencontré Sylas. Tu te souviens de lui, n’est-ce pas ?

Ce gnome qui dirigeait la foire ?

Lorsque tu seras grand, tu pourras peut-être le retrouver.

C’est un des rares amis que je n’ai pas encore trahi.

Rappelle toi juste qu’il te connaît sous le nom de Bruz.

Et moi, sous celui de Grakyl.

Je sais, c’est bizarre.

Je m’y perds parfois moi aussi.

Plusieurs années plus tard, tu étais encore petit, nous sommes revenus à

Lune d’Argent.

Ceux que nous fuyons n’était plus une menace.

Jez pensait que nous avions à nouveau un rôle à jouer pour notre peuple.

Je n’avais pas d’illusion sur les miens.

Le même peuple. Simplement d’autres alliés, d’autres personnes au

pouvoir.

La rédemption.

Pour moi, c’était toi. Te donner la meilleure vie possible, pour rattraper

toutes celles que j’avais pu briser.

Pour Jez, ce n’était pas assez.

Elle est partie, un matin, en laissant tout derrière elle.

Je ne crois pas qu’elle pensait t’abandonner.

Elle voulait juste s’assurer que le monde, ton monde, existe encore un peu

pour que tu y puisses y vivre.

Je crois.

Tu te souviens de Lune d’Argent ?

De ces copeaux de cuivre sur le sol de notre chambre ?

Je faisais des bijoux et je les vendais.

Ca marchait plutôt bien.

Je commençais une nouvelle vie.

Et d’Issandre ? Tu te rappelles d’elle ?

Je crois que tu ne l’aimais pas trop.

Elle aussi pourra peut-être t’aider, plus tard.

Elle te connaît sous le nom de…

Non, Issandre serait peut-être mieux sans nous dans sa vie.

Le passé refait toujours surface, tu entendras souvent des phrases à la con

comme celle-ci.

Ces gens t’ont pris à moi.

Tu m’as dit qu’ils ne t’avaient pas fait de mal. Que je te manquais, que

c’était ça, le problème.

Mais ils se sont servi de tout l’amour que j’avais pour toi pour me faire

faire…

Peu importe.

Je t’ai récupéré, c’est tout ce qui compte.

Nous sommes en fuite, Pornichet.

Moi, parce que je dois payer pour la vie que j’ai vécu.

Toi, parce que l’on peut passer par toi pour me faire du mal.

Je pense que personne ne devrait pouvoir te retrouver.

J’ai pris mes précautions.

Moi, je dois régler certains choses.

Est-ce que c’est t’abandonner ?

Tant que je serai avec toi, tu ne seras pas en sécurité.

Ces deux ogres sont un peu…

Ce sont des ogres, mais je sais qu’ils t’aiment. Ils donneraient leurs vies

pour toi. Parce que tu es le fils de Jez.

Elle a toujours su se faire aimer.

« - Relève-toi, Rutger !

- J’ai plus l’habitude de courir comme çaaaa !

Il gémissait, allongé dans sa bave.

- Par la lumière, Rutger, relève-toi !

- La lumière m’a abandonné. Elle aussi. Comme papaaa, comme toi…

Je l’ai attrapée par les cheveux et j’ai senti ce frisson me parcourir le dos.

« - Oh, maître, les affaires reprennent déjà ?

Yannick sautillait face à moi, et j’avais la dague de Rutger à la main.

- Poussin ?

- Je t’ai dit de ne pas m’appeller pas comme ça

- Son coeur n’ira pas non plus, mais son âme…

- Tu étais où quand j’avais besoin de toi, toi ?

La mâchoire de Rutger tremblait.

- Je ne savais pas que tu étais…

- Si j’étais resté, les Ginnalkas m’aurait reperé, maître. A Fossoyeuse aussi.

- …vivant, sinon, je serais partit à ta recherche

- Tuez-le, maître, qu’on en finisse

- Tais-toi !

- C’est un poids morts, maître. Il vous a libéré, c’est bien mignon, mais

pour vous amener où ? Dans les malterres ? Chouette coin pour une cavale.

Il vous ralentit. Les ginnalkas et les hommes de Keever doivent déjà être à

vos trousses.

La dague pèsait de moins en moins lourd entre mes doigts.

- Où est-ce qu’on va comme ça ?

- Plus vite vous le tuerez, plus vite…

- On est bientôt arrivé, Xalier. Bientôt.

- …vous pourrez retrouver Thranos

- Où ça ?

- Maître, vous m’écoutez ? Je vous dis que…

Rutger s’ait relevé péniblement, en prenant appuie sur sa masse, et m’a fait

signe de le suivre.

Nous avons marché un bon moment comme ça.

J’avais les yeux sur sa nuque, et la colère de Yannick qui me bourdonnait

dans la tête.

Et Rutger s’est arrêté.

J’ai cru qu’il allait se remettre à pleurnicher, mais il s’est contenté

d’étendre le bras.

Et j’ai vu où nous étions.

J’ai glissé la dague dans ma ceinture, et je me suis rapproché des colonnes

de marbres.
Je t’ai parlé de ton géniteur.

Du passé qui refaisait surface.

Aurique. Humain. Paladin. Crétin.

Je me suis servi de lui comme d’une diversion.

Pour avoir le temps de te récupérer.

Peut-être pour me venger aussi.

Je ne sais pas.

Jez aurait pu régler le problème en se débarrassant de lui.

Elle a préféré se sacrifier pour qu’il vive.

Peut-être aimait-elle un peu ce crétin d’Aurique.

Ces mots que tu l’entends prononcer dans ton sommeil sont sûrement ceux

qu’elle a pensés en dernier.

Ma plume dérape sur le papier lorsque Pornichet s’agite sous ses

couvertures.

Les rêves qu’il fait depuis quelques nuits le terrorisent.

Des trolls menaçants, des naines sans bras ni jambes, des cadavres

dégoûtants.

Je le sers contre moi.

Armée-morts-bleu

- Je suis là, Pornichet, je suis là

Un des ogres lui a fait une poupée en peau de satyre. Je la trouve horrible,

mais lui, il l’adore. Elle l’apaise.

Je n’aime pas faire ça, mais je ne peux pas la lui donner tant qu’il ne m’en

aura pas dit plus.

Statue-Gros-Marteau-Barbe

Dans la poussière, son doigt trace la courbure du blason de Lordaeron.

J’en sais assez.

Je glisse l’effroyable pantin entre ses petites mains, et le laisse se

rendormir.

Je sais où tu es sale cadavre.

Non pas que je t'en veuille.

Mais si Pornichet rêve de toi, alors peut-être qu'un jour, toi aussi tu

rêveras de lui.

Et qu'on pourra le retrouver, comme je t'ai retrouvé.

J'ai rien contre toi.

C'est juste que j'aime mon fils.
« - Maître, à quoi est-ce que vous JOUEZ ?

J’étais le plus jeune. Xal, le poussin.

Le vieux Boune

Rutger le fauve

Clive le baveux

Troy le souriant. C’est d’Uther lui-même qu’il prenait nos ordres. J’étais

tellement fier d’être l’un d’eux.

Rutger marchait à mes côtés. Je sens ses épaules se redresser à mesure que

nous nous rapprochons.

- C’est ça, son plan, à ce cadavre ? Un tour au musée ?

J’ai tendu les doigts jusqu’au socle de la statue, observé son visage

lumineux.

Uther Lightbringer. Le porteur de lumière.

Mon premier héros.

- Vous perdez un temps précieux !

Nous n’étions pas comme tous les autres.

Nous étions des éclaireurs.

Mon genou s’est écrasé au sol et j’ai incliné la tête.

Devant ce vieil imbécile ?

- Je suis censé pleurer, là, Rutger ?

- Je sais pas, poussin.

- Maître !

- Yannick ? Laisse-nous s’il te plaît.

- Non, tu vas m’écoutez, mainten…

- JE T’AI DIT DE NOUS LAISSER ! »

Yannick a grimacé de surprise.

Et il a disparu.

J’ai senti une larme me glisser le long de la joue.

- Et bein, poussin, on fait sa fillette ?

La main de Rutger s’est écrasée sur mon crâne.

- Recommence ça et je te casse en deux, vieux débris

Il a rit.

Et moi aussi.

- J’en assez vu, tirons-nous

- Ouais

J’ai suivit Rutger alors qu’il grimpait sur une butte.

Je l'ai entendu grogner.

Comme un fauve.

D’un appui à l’autre, toujours en mouvement.

En contrebas, j’ai vu cette prairie dévastée.

Et toutes ces tâches bleus qui grouillaient.

Des centaines d’uniformes et d’armures aux couleurs de l’armée d’Uther.

« - Lorsque Sylvannas nous a libéré, certains n’ont pas su revenir…

Toujours en mouvement jusqu’à l’objectif.

Hors des pistes. Pour repérer les chemins qu’emprunteraient ensuite les

troupes.

- Ils sont condamnés à errer. Sans but. Entre la vie et la mort.

Des âmes prisonnières de cadavres.

- Eux aussi ont eu besoin de revoir Uther, une dernière fois.

Nous étions des éclaireurs.

Rutger a soulevé sa masse.

- Montrons leur la route, Poussin »
Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Une autre de ces phrases idiotes.

Des gars comme moi, j’en ai croisé beaucoup, j’en ai tué des tas.

Si chacun d’eux avait eu un fils comme toi…

Je ne peux malheureusement pas me contenter d’espérer que l’on ne vienne

jamais plus t’ennuyer. Je dois m’en assurer.

Tu es encore jeune. J’espère que tu feras les bons choix.

Je t’aime

Ton père
Je relis une dernière fois ma lettre d’adieu.

Pornichet joue avec les deux ogres sous le soleil couchant de Desolace.

Je les ai vu arracher des queues de scorpions géants d’un seul mouvement

de bras, et pourtant… ils sont tellement délicats avec lui.

Comme Jez, il sait se faire aimer en un instant

J’ai envie de lui dire de ne pas manger les fruits qui poussent sur les arbres

du coin.

De bien faire cuir la viande, lui n’a pas l’estomac des ogres.

De se méfier des filles qui pourraient lui sourire.

De toujours s’asseoir dos au mur dans les endroits qu’il ne connaît pas.

A-t-il besoin de savoir tout ça ?

Il n’aura pas la même vie que la mienne.

Fils d’un crétin et d’une catin, élevé par un tueur.

Ca aussi plus, il peut l’ignorer.

Je ne l’ai jamais entendu me dire je t’aime.

Et pourtant, je n’ai pas besoin de ces mots-là pour connaître ses sentiments.

Il revient en courant vers moi.

Son sourire m’éblouit.

J’ai le temps de glisser la lettre dans ma manche avant de le serrer contre

moi.

Entre mes bras

Pornichet

Pas besoin de mots.

Ils ne peuvent que te faire du mal.

Ils n’ont pas d’importance

Je peux les laisser disparaître

Et apprécier nos derniers moments de silence.

Ensemble.
Chapitre 35 : Le dernier des salauds
Pornichet a perdu sa première dent de lait ce matin.

Deux années jour pour jour après notre retour à Lune d’Argent.

Il a d’abord cru que c’était parce qu’il était malade, et a cherché à me le

cacher, pour que je ne m’inquiète pas.

Je l’aime.

Je lui ai raconté cette histoire de roi des rats, qui se construisait un château

de dents, et qui passerait prendre sa molaire pendant son sommeil.

« - Elle te laissera sûrement quelque chose pour te remercier»

J’avais acheté une trousse de joaillier miniature. Avec de tout petits outils,

pour qu’il s’amuse à faire des bijoux, comme papa.

Lorsque je le tire hors de son lit, au milieu de la nuit, il croit que c’est lui,

le roi des rats.

Et il comprend que quelque chose ne va pas lorsqu’il entend mes

halètements.

Je traverse la chambre, l’atelier, les copeaux d’acier s’enfoncent dans mes

pieds.

En tâtonnant dans l’obscurité, je finis par trouver les lattes branlantes du

parquet, et je les fais sauter d’un coup de dague.

Je dois en retirer trois pour qu’il puisse s’y faufiler. Je pensais que deux

suffiraient, mais il a tellement grandi…

Il agite les mains, mais je ne parviens pas à distinguer ce qu’il essaye de me

dire alors que je remets les planches en place.

Dehors, dans la pénombre des rues de la nouvelle Lune d’argent, ils sont

quatre. L’un d’entre eux s’affaire sur la serrure de ma porte.

Lorsqu’elle finit par céder, et que les gonds couinent, il grogne de

satisfaction.

Puis il hurle de douleur lorsque je lui asperge le visage de plomb en

ébullition.

L’un de ses compagnons le fait taire en lui cognant le front contre le

parquet, les deux autres se jettent sur moi.

Ma dague balaye l’obscurité, effleure une armure en cuir.

Un poing s’écrase contre ma mâchoire.

J’ai été trop bête. Les grains ont coulé dans le sablier, mais n’ont pas

enseveli mon passé.

Pour qui travaillent-ils, ceux-là, avec leurs yeux qui brillent ? Pourquoi ne

m’ont-ils pas déjà tué ?

« -Où est le gosse ?

- Cherche dans les placards »

Ils ont fini par soulever les lattes branlantes.

« - Qu’attendent-ils de toi, Thranos ?

La voix de Jez et le bruit des vagues. Je ne sais même pas si elle m’écoute.

L’oeil vissé à sa longue-vue, elle observe le campement des pirates en

contrebas. Ils cuvent, après une bruyante beuverie.

- Ils veulent que je rentre au service de Rayon d’Astre.

Le boiteux qui nous a trahi, Uri et moi, le jour de la chute de Lune

d’Argent.

- Hum hum… Je pourrais t’arranger une rencontre. Il est aux Hinterlands. Il

espère récupérer lune d’argent avec l’aide de l’allia…

Je l’attrape par les biceps et la force à me regarder. Elle empeste la

wyrverne et la sueur.

- Je te parle de ton fils, Jez ! La seule bonne chose que tu n’ai jamais faites

de toute ta…

- Lâche-moi, Thranos.

Je m’écarte d’elle, l’empêche d’un geste brusque d’essuyer la larme qui me

dégouline stupidement sur la joue.

Elle inspecte à nouveau le campement et me tend sa lorgnette.

- Regarde. Deux clicks, vers la gauche.

Un réprouvé se faufile dans le campement des pirates assommés par trop

d’alcool, tend la main jusqu’à de vieux parchemin.

Son visage déformé par la mort se remet presque en place lorsqu’il sourit.

- C’est un Ginnalka. Tu as entendu parler d’eux ?

- Non

- Il a trouvé les documents ?

Je lui renvoie sa longue-vue.

- Je suis pas venu observer un cadavre tortiller du cul sur du sable fin

- Si tu le connaissais un peu plus, tu le trouverais… touchant

Je le trouve surtout con… Quand on infiltre un camp, on évite de garder

son tabard...

- Jez…

- Hum hum

- Je suis prêt à tuer ou à trahir n’importe qui pour récupérer Pornichet, et je

t’avoue que Rayon d’Astre, ça me ferait presque même plaisir. Mais tu sais

très bien que… Combien de gosses est-ce qu’on a rendus, nous ?
Tchac.
Pas un tressaillement, pas un seul tic nerveux ne vient agiter son beau

visage fatigué.

- On ne joue pas quand on est sûr de perd…

Leur énergie me fait frissonner avant même que je n’entende leurs rires

aigus.

Jez et moi sommes déjà au sol, le visage dans les plantes grasses lorsque le

couple de gnomes passe à côté de nous en courant.

- démonistes...

Je perçois leur puissance, et je la trouve presque attirante. Mais leur nudité

me ramène à la réalité.

Il roulent l’un sur l’autre, jusqu’à la plage, où ils se mettent à crier de plus

belle.

- Pas étonnant qu’ils se soient fait avoir par les troggs…

Jez retient son souffle lorsqu’elle voit les deux pirates se réveiller et se

rapprocher du couple de glousseurs.

- Tu as une arme, Thranos ?

A cet instant là, je pourrais la tuer. Je pourrais même m’arranger avec ma

conscience, me dire qu’elle m’avait poussé à bout.

Pas une seconde elle n’a eu l’air de se soucier du sort de Pornichet, et pour

ces deux misérables petites frappes, elle est prête à…

- Regarde, Thranos, il revient

Le réprouvé est déjà sur la plage, sa dague au point.

Le visage de Jez s’illumine.

Et là, je comprends enfin.

Peu importe ce qui se passe au-dessous de nous. Qu’ils crèvent, qu’ils se

relèvent, et qu’ils crèvent encore, tous autant qu’ils sont.

Ma Jez.

Nous roulions pour nous. Nous étions une équipe. Un beau duo de salauds.

Peu importe que ce soit lui, elle, eux.

Mieux vaut que ce soit lui, elle ou eux.

Leurs existences, leur bonheur, leurs avenirs n’auraient jamais pesé plus

que le contenu de la plus légère des bourses.
Tchac.
Encore et toujours.
Tchac. Tchac. Tchac.
- Il est… Tu as vu ? Il est revenu !

Et toi, tu n’es plus là.

- Il est revenu !

Tu as bien changée, ma belle.

Pas moi.

Tu as fait de moi le dernier des salauds.

Roule pour lui, elle et eux. Occupe toi de ta cause supérieur. Sauve ce

monde, si tu t’en crois capable.

Je m’occuperai de Pornichet.

- Thranos ? »

Oublie nous.
Chapitre 36 : Miles from our home
« - Comme vous le savez, les wyvernes sont souvent domestiquées par les

orcs, qui les utilisent comme montures. Ce que l'on sait moins, c'est que,

dans certains cercles, le venin de wyverne est plus recherché que la bête

elle-même. Si vous n'avez pas peur de chasser la wyverne, j'ai un travail

pour vous.

L’elfette agite une bourse sous le nez du nain.

- Va voir dans la fosse à purin si tu y es, Grandes-oreilles

Elle ne se démonte pas, lui parle d’une ceinture qu’elle pourrait lui offrir en

prime, tente de le charmer avec un sourire.

Ca devait sûrement marcher du temps où aucune de ses dents ne venait à

manquer à l’appel.

Le nain la chasse d’un coup de botte, recommence à faire cliqueter ses

aiguilles à tricoter.

Lorsqu’elle repère ma silhouette encapuchonnée dans un coin de l’auberge,

je sens qu’elle frémit sous ses guenilles.

- Vous êtes nouveau à Théramore, vous, non ?

Elle essaye de faire glisser un bougeoir entre ses yeux bleus et mon nez.

J’envoie valdinguer l’amas de cire enflammée d’un revers de la main.

- Je suis un haut-elfe, moi aussi, si c’est ce que tu cherches à savoir

Elle découvre à nouveau sa dentition dégarnie en m’entendant parler cette

langue qu’elle n’avait pas entendue depuis trop longtemps.

- Je voulais juste voir votre visage

- Qu'est-ce qui te dit que j'ai envie de voir ta crasse ?

Le son des aiguilles et du feu qui crépite derrière moi pendant de longues

minutes. Je me demande pourquoi je lui ai dit ça.

L’hostilité ne faisait même pas partie du plan.

Je voulais juste éviter qu’elle ne grimace en découvrant ma laideur.

- Dans quel quartier de Lune d’argent viviez-vous ?

- Je ne vivais pas à Lune d’argent.

- Est-ce que vous cherchez quelque chose ici ?

- Un travail ?

- Une arme ?

- Une monture ?

Elle se penche en avant, se passe la langue sur les lèvres. Hésite.

- Une fille ?

Qu’est-ce qui la gêne le plus ? D'être tombée si bas qu'elle n'a plus que son

corps à offrir ? Ou l’idée que je puisse refuser ?

Au fond de l’auberge, une porte claque.

Ils sont en retard.

Deux elfes en tuniques grises.

L’un d’eux est son frère.

« - Arrête de pleurer, Fiorasten. Quelle image donnes-tu de nous ? »

Elle ne le lâche plus, gémit comme une harpie dont on déplume le derrière.

Lui, il est quand même un peu surpris de la trouver dans un tel état.

Le nain a rangé ses aiguilles, et j’ai entendu la porte de sa chambre claquer

au-dessus de nos têtes. Il devait avoir du mal à se concentrer sur ses mailles

avec toutes ces grandes-Oreilles autour de lui.

« - Je pensais ne jamais plus te revoir »

Le frangin lui tapote le dos, tiraillé entre le dégoût et l’affection, tend le

cou pour me jeter un coup d’oeil.

- Fiora, va chercher tes affaires. Si tu en as.

Avant de sortir dans les rues pavés de Theramore, elle jette un regard à

notre tablée. Ses larmes ont formées des rigoles claires sur la saleté de son

visage. Les bardes pourraient faire une superbe chanson avec une image

pareille.

« - Et toi, tu es qui ?

Je rabaisse mon capuchon, le frère ne peut s’empêcher de froncer le nez.

Mais c’est son compagnon qui le dit.

- Hideux !

Je devrais m’y habituer. Ce mot-là me fait toujours aussi mal. Avec le

temps,j’ai juste appris à réfréner mon envie d'emplâtrer les grimaces.

Il faut dire qu’ils ont tous les deux suivi un entraînement militaire. Si on

rajoute à ça les quelques années qu’ils ont passées en Outreterre, je n’ai pas

la moindre chance de les effleurer.

On ne joue pas quand on est sûr de perdre.

- Alors c’est tout ce qu’il reste des nôtres dans le coin ? Une crasseuse et un

demi-troll ?

Et puis merde.

Je lui lance le contenu de mon bol au visage.

Un instant plus tard, j’ai la joue plaquée contre les échardes de la table, les

poignets rabattus derrière le crâne.

- Il a fichu en l’air mon uniforme.

- Lâche-le…

- Tu sens ? De la bisque de clampant, en plus !

- Je t’ai dit de le lâcher…

Il me cogne le visage le visage contre les planches, me postillonne de rage

sur la nuque.

- Sac à glaise !

- C’est un ordre, Vévé

La pression se relâche lorsqu’il retourne s’asseoir à côté du frérot.

- Je suis Myras’s.

- Thranos

Le Vévé me lance un regard noir en essayant de retirer les morceaux de

chairs jaunâtres qui maculent ses épaulettes.

- Tu es un ami de ma soeur ?

- Non

- Je suis venu la chercher, mais tu devrais venir avec nous, toi aussi,

Thranos. Tu es un haut-Elfe. Comme nous. Tu mérites bien mieux qu’une

chambre dans cette auberge miteuse.

Je joue avec mon bol vide, ils échangent un regard.

- Il est temps de récupérer notre grandeur.

- Ce qui est à nous.

- Quel Talas. Il faut reprendre Lune d’Argent aux corrompus.

- Ceux qui se font appeler les elfes de sang.

Ils récitent leur texte. Un duo de voix parfaitement agencé. Je fais semblant

d’en avoir l’oeil tout moite.

- Te rends-tu compte qu’ils se sont alliés avec des orcs ?

- Il y a même des trolls dans nos rues ! Des trolls !

- Des réprouvés comme alliés ? Une hérésie.

- N’ont-ils aucune mémoire, Thranos ? Ce que nous étions. De ce que nous

devons redevenir. Un peuple noble. Des hauts-Elfes.

- Nous sommes déjà une centaine. Nous serons plus encore dans quelques

jours. »

Ils ne sont qu’un pas dans la direction de Rayon d’Astre. Demain,

j’embarquerais pour le continent de l’est, avec cet étrange trio. Deux

soldats à la cervelle grillée par les combats, et une crasseuse.

Ils ne sont qu’une partie du plan. Pour Pornichet.

Leurs promesses du « comme avant » ne me touchent pas.

Non, elles ne me touchent pas.

Elles ne me touchent plus.
Chapitre 37 : Hard target
« - Saloperie cénarienne ! Je vais te déloger à coup de bang-bang si tu ne

descends pas payer ton billet, espèce de parasite ! »

Le gobelin découvre les dents, agite l’échelle de cordages, évite de justesse

une fiente.

Il y a un corbeau perché au sommet du mât.

Mon deuxième protecteur ?

"


































Il noooous suuuit deeepuis qu’on a quiiiiitté Orneeeeval. Je neee saaais
pas ceee qu’il te veuuuut, maiiis ceee n’est sûreeement paaas du maaal.

La dernière fois, il a dit qu’il me tuerait s’il me recroisait.

Il meeee faaaaait penseeer à maaa soeur. Elle flooottait au-dessus de moooi

cooomme çaaa quand j’étaaais plus jeuuune.

Tuuu devrais preeendre le baaateeeau à Caaaabeeestan poooour qu’iiil

puuuuisse tee suiiivre


"
Et puis ça m’arrange. J’aime pas les zeplins.

La main sans ongle de Broke glisse entre les motifs que les blessures

forment sur le pelage de Reyes, alors qu’il surveille du coin de l'orbite les

gesticulations du gobelin.
« Vériiifie bieeen qu’il n’yyyyy ait paaaas trooooop d’aaaaaasticots dans

sa viaaaaande, et ne lui en doooonne pas troooooop, siiiinon, il

paaaaasseeera la journéeee à ronfleeeer»
Je me demande ce qu’il a ressenti le gros tauren, lorsqu’on l’a abandonné à

ses pansements.

En serrant son poing dans les miens, je me suis à nouveau dit que Broke

avait de la chance d’avoir un ami comme lui. Pendant un moment, je me

suis presque imaginé que finalement, je pourrais me faire à la vie de

cadavre.

Et puis… j’ai croisé une de ces elfettes aux yeux verts. Elle portait une

armure en plaque, qui s’arrêtait juste au-dessus du plus joli des nombrils

qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Faut que je récupère mon sourire ravageur. Et le reste.

Vite, très vite. Et intact, si possible.

Je m'empresse de jetter une pièce au gobelin lorsque je le vois émerger sur

le pont en traînant un fusil deux fois plus gros que lui.

« - Je paye son voyage

Il ricane en reprenant son souffle.

« Le réprouvé qui aime la vie… Il y a un supplément de deux pièces

d’argent. Le guano, c’est salissant… »

Espérons qu'Aka ne se soit pas trompé.

La pointe de ma dague a chassé la crasse et la rouille accumulées par de

longues années d’errances, et j'ai enfin enfin distinguer les caractères

gravés à l’intérieur des épaulettes cabossées.

« - Tu avais raison, Rutger, celui-là étaient du sixième régiment.

- Il me semblait bien. Comment il s’appelait ?

- S. Knop…Knopfler

- Sueptor Knopfler. Je me souviens de lui. On l’appelait « Pu les pieds ».

Parce qu’il puait des pieds. Il était toujours fauché, aussi, je crois. Ou peutêtre

que je confonds. »

Rutger a observé les cinq autres corps, sondé sa mémoire pour mettre un

nom ou une adecdote sur chacun de ces visages hagards.

Nos masses les avaient cueillis aux rotules, quelques minutes plus tôt, mais

ils continuaient à s’agiter, comme s’ils n’avaient pas compris qu’ils ne

pouvaient plus marcher.

Je sentais le bourdonnement furieux de leurs âmes. Peut-être sentaient-elles

qu’elles étaient sur le point d’être libérées.

Rutger a grogné en attrapant le flambeau que je lui tendais.

- On doit tous tomber un jour. C’est écrit dans les lignes de nos paumes.

Aussi vrai que les étoiles brillent. . Mais je ne pensais pas que ce monde

deviendrait assez fou pour que j’ai un jour à vous affronter, mes frères

d’armes.

Nos frères d’armes.

- Tu devrais peut-être dire un truc sur la Lumière, aussi

- Merci poussin. Puisse la lumière vous éclairer la route jusqu’à…

jusqu’à… j’avais dit quoi la dernière fois ?

- Un truc sur des vertes prairies.

Il a cherché un instant, a finit par jetter sa torche sur



Pu les pieds.
- Oh, et puis merde

- Tirons nous d’ici avant que les flammes n’attirent les emmerdeurs

- Fais-voir les épaulettes ? Je crois qu’elles doivent être ma taille »
Chapitre 38 : Cabestan-Tirisfal
Je sens la peau de Broke palpiter lorsque cette terre de brume grise apparaît

à l’horizon.

Il est lié à la magie des Loardaron, comme je suis lié à celle de ma forêt.

La mer est agitée, et les gobelins doivent s’y reprendre à trois fois pour

réussir à placer leur bateau le long des docks.

« - Clairières de Tirisfal ! Terminus, tout le monde dégage ! »

J’étais trop occupé à surveiller Reyes, Akamu m’avait dit qu’il avait

tendance à s’exciter lorsqu’il voyait des murlocs. Et la côte en était pleine.

Je n’avais pas remarqué l’orquette qui sautillait sur le ponton, entre les

dockers réprouvés.
Elle s’appelle Kammu.

Ton troisième protecteur, après Reyes, et ce drôle de druide.

J’ai croisé un drôle de trio de Ginnalka, à Orgri.

Ils m’ont appris qu’Aurique a réussi à s’enfuir de Fossoyeuse, en

direction des malterres.

Je me suis dit que tu aurais besoin d’aide, alors j’ai envoyé un courrier à

Kammu.

Je ne lui ai pas tout expliqué, parce que je ne suis pas sûr d’avoir tout

compris moi-même.

Dis-toi juste qu’elle est là pour t’aider à retrouver Aurique.

Fais attention à toi et au corps de Broke

J’arriverai aussi vite que possible.

Akamu

PS : Je crois qu’elle comprend l’humain, même si elle s’en défend, mais

je te conseille plutôt de te mettre rapidement à l’orc. Tu verra, ça

s’apprend vite.
Je replie le parchemin, et essaye de renvoyer son sourire à Kammu.

« - Zog Zog !

Je devais avoir le même regard de gosse lorsque j’ai quitté ma forêt pour

retrouver mon oncle Proute.

Où es-tu oncle Pr… ?

Proute, c’est une expression humain. Comme Sourdoraille.

Mais ne repensons pas à ça.

- Gruuu ?

- Gruuu »

Quoi que ça veuille dire.
Bom-Bom Bom-Bom.

Fniiiiii

Bom-Bom Bom-Bom

Fniiiii
Quelque chose n’allait pas.

J’ai ouvert les yeux, et me suis redressé.
Bom-Bom Bom-Bom

Fniiiiii
La narine droite de Rutger sifflait, comme toutes les nuits.
Fniiiiiiii.

Fniiiii
Mais ce n’était pas ça qui clochait.

Le ricanement de Yannick. Je l’ai aussitôt chassé de mon esprit.
Bom-Bom

Fniiii.
J’ai retiré mon plastron rouillé, et j’ai posé la main sur mon coeur.
Bom-Bom. Bom-Bom. Bom-Bom.
Par Uther…

Je les ai senties dès que j’ai survolé la dépouille qu’occupe Sourdoraille.

Des passagères clandestines qui se nourrissaient de sa chair.

Un festin, pour trouver l’énergie nécessaire à leur transformation.

Maintenant, elles doivent s’habituer à leur nouvelle anatomie, mais aussi à

l’énergie des lieux, totalement différents de celles qu'elles ont pu percevoir

dans leur première forme.

Je me concentre sur la confusion de leur esprit pour oublier la mienne.

Cette terre est corrompue, mais vous y serez heureuses. Je sens qu’il y en a

beaucoup d’autres comme vous ici.

Elles frottent leurs délicates ailes l’une contre l’autre, déploient leurs

nouveaux abdomens.

Prenez votre envol, mes jolies. Un nouveau festin vous attend.

Héhé.

Kammu a gobé une mouche, et ça ne l’a même pas réveillée.

Lorsque la nuit a commencé à tomber sur les malterres, j’ai dit















Gruuu, pour
expliquer à Kammu que je prenais le premier tour de garde.

L’orquette m’a répondu

Gruuu, et elle s’est allongée sur sa peau de
centaure.

Je crois qu’elle me remerciait, parce qu’elle était fatiguée.

Peut-être aussi qu’elle me demandait de bien penser à nourrir Reyes.

Et de ne pas m'inquiéter, on allait le trouver cet Aurique à la noix.

C’est vrai que c’est facile, l’orc.

J’ai laissé une poignée de biscuits un peu à l’écart de notre campement

pour le druide.

S’il compte me tuer, ça devrait l’attendrir un peu.

Je sens son regard sur moi, mais je n’arrive pas à savoir où il est posé.

Je me demande ben ce qu’il fout dans mon corps. Peut-être a-t-il un lien

avec oncle Proute.

Les paroles du borgne de reflet de Lune ne cessent de me tourner dans la

tête.

Est-ce que tout ça a pu être le rêve d’un réprouvé ?

Oncle Proute.

L’ours qui me parlait.
Une forêt où la vie s’écoule paisiblement.
Le temps des amours



. Les écureuils paradent.
Lorsqu’on appuie sur un crapaud, sa gorge se gonfle.
Et l’oncle Proute qui me dit de leur foutre la paix.
Les pièces d’or n’existent pas là-bas.
Les paladins non-plus, et c’est





tant mieux.
Si je veux manger, je cueille un fruit.

Pas de comptoir non plus. Mais je m’en fichais, je ne pensais pas à ça à

l’époque.
Je laissais les galipettes aux écureuils.

Les jambes de Mayda.

Mayda est dans ma forêt. Oncle Proute la trouve trop vieille pour moi.

Je lui dis d’aller se faire piquer par les abeilles d’Eglantine, il n’existe pas

de toute manière.

Et puis, le puit de Lune n’est pas si loin.

Je suis caché dans mon buisson, et je sais que je vais revoir cette elfette.

Cette sentinelle avec son pansement sur le nez.

Nue.

Je pousse les branches, allongé, bien caché.

Et je la vois.

Elle est nue, et elle se rase la poitrine avec une pièce d’or.

Selena.
Pas loin non plus...
Un cri déchirant résonne dans toutes les malterres.

Quelqu’un doit être en train de se faire écorcher.

Je comptais me rendormir.

Et j’ai entendu les gémissements étouffés.

Quelque chose se débattait dans un des pièges que j’avais tendu autour de

mon campement.

J’ai empoigné mon arbalète, et je me suis dirigé vers la source des bruits.
Bzzzzzzzz

ZZZZZZZZ
Hum ?

Sourdoraille serre le lion contre lui en claquant des dents.

Je me demande bien à quoi il a pu rê…
BENAIN D’ED !
La mouche tourbillonne, transmet le message à une de ses soeurs, qui le

déforme un peu plus.
BENAIN T’ET !
Je remonte la source à coup d’ailes.
BENOIN D’ADE

BESOIN D’ADE

BESOIN D’AIDE
La source est toute proche.

J’atterris.

Une forme se débat au milieu d’un tourbillon de mouches furieuses.

C’est un de nos cousins. Un fils d’exilé. Il panique, fouette l’air avec son

arbre à lettres.
BZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ

ZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
Mais ce n’est pas lui qui m’a appelé à l’aide.

C’est un autre druide, suspendu la tête en bas.

Son pied est pris dans une corde.

BESOIN D’AIDE. BESOIN D’AIDE. BESOIN D’AIDE.

JE T’AI ENTENDU

BES…

Il essaye de faire pivoter son corps, se cogne contre le tronc de l’arbre

auquel la corde est nouée.

- J’ai fait tombé ma dague !

Je tâtonne dans l’obscurité, referme les doigts sur la poignée en corne de

son arme.

- Vite, Vite !

La lame émoussée écrase la soie tressée contre l’écorce grisâtre, la déchire.

Et le druide attérit au sol en grognant.

Juste avant qu’il ne décolle, je l’entends relancer un message de panique au

nuage de mouches qui tourmente notre lointain cousin.
BZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
Bzzzzzzz.

Bzzz
Mais c’était quoi ce truc ?
Bzzz.
D’accord, je ne bouge pas.

« - Merci, mon frère.

Il fouille dans les poches de tunique rapiécée, en sort une poignée de métal

et du fromage.

- D’habitude je partage pas, mais puisque tu m’as sauvé la couenne…

Un druide voleur. Plus rien ne devrait m’étonner… Je lui fais signe de

garder son butin, et sors les gâteaux secs que m’a laissé Sourdoraille.

- Je t’ai déjà croisé à Hurlevent. Tu t’appelles... Fortetaille ou un truc

comme ça, c’est ça ?

- Oui, c’est ça.

- Je crois que tu m’as déjà aidé un soir où je me battais avec un mendiant.

Ou peut-être c’était la fois avec la gnomette qu’avait qu’une jambe, je sais

plus. Tu te souviens de moi ?

J’agite la tête de droite à gauche en continuant à mastiquer.

- Je m’apelle Ziøn. Tu me remets ? Non ? Tu cherchais ta soeur, ou je sais

pas quoi, c’est ça, hein ?

Ma soeur ?

- Ton oncle, c’est ça, ton oncle. Un ours qui parle.

- Farty ?

- Non, pas Farty. Sinon je t’aurais dit de pas chercher une légende, je suis

pas con non plus.

Une légende, oui, c’est vrai. Le père de Sarothan avait finit par en devenir

une au fil des saisons. Une histoire qu’on racontait aux jeunes druides pour

qu’ils ne passent pas trop de temps sous leur forme animal.

« Vous deviendrez comme Farty. Incapable de vous rappeler que vous êtes

avant tout du peuple des fils des étoiles. »

Farty…

- Mais peut-être que je confonds. Qu’est-ce que tu fous aux malterres, toi ?

J’ai lancé un appel pour la forme, mais je pensais vraiment pas trouver un

frangin dans le coin.

- Rien de particulier, je…

Il fait disparaître un morceau de fromage derrière un petit sourire narquois

- Te casse pas, j’ai compris. Moi aussi je suis recherché. A cause d’un

tavernier qui raconte partout que j’aurais ravagé sa maison et mangé une

partie ses habitués. Soit disant. Et même si c’est le cas, est-ce qu’on peut

être tenu responsable des trucs qu’on fait quand on ivre ? Moi je dis que

c’est lui le responsable. Il aurait dû mettre mes menaces de mutilations sur

le compte de l’alcool et refuser de me servir.

Je finis mon gâteau et je décolle, moi. Il est inquiétant, celui-là.

- Alors je me planque dans le coin, le temps que ça se calme. J’ai le temps,

de toute manière, c’est pas comme si on risquait de mourir de vieillesse,

hein, frangin ?

Il me fait un clin d’oeil.

- Hum… frangin. On est plus immortels, tu sais ? Depuis que Malfurion

a…

- Qui ça ?

-...

- Malfu qui ?

- Non, rien.

Je me frotte les mains pour en chasser les dernières miettes.

- Je dois partir. Qu’Elune veille sur toi, Ziøn

- Hein ? Elu… quoi ? »

Et je décolle.

Lorsque je reviens au campement, c'est l'orc viril qui monte la garde.

Sourdoraille s'est rendormi.

Est-ce qu'il rêve de Farty ?

Son oncle ?
Chapitre 39 : Morve et sang
La masse de Rutger s’était écrasée contre l’étoffe écarlate.

J’ai entendu le plastron céder sous la puissance du coup.

Ce genre de son, ça recouvre tout.

Même celui des os qui éclatent.

- Je veux dix mètres en eux et nous, Poussin

J’ai balancé ma cape sur les deux lames qui fendaient l’air autour de moi, et

j’ai rejoint Rutger sur la butte.

- Une vague habilité aux armes, mais aucune cohésion. Ils ne cherchent

même pas à se protéger les uns les autres.

L’ancien paladin a grogné en repoussant d’un coup de botte le plus

téméraire d’entre eux. Il a dévalé la pente sur le dos. Aucun d’entre eux ne

l’a intercepté. Aucun d’entre eux ne l’a aidé à se relever.

- J’aurais deux mots à dire à leur instructeur.

Moi, ce qui m’effrayait, c‘était leurs regards.

Pas un seul d’entre eux n’a prêté attention aux chevaux qui tiraient leur

chariot bâché, ou au terrain derrière eux.

Leur officier, le seul à avoir dépassé la vingtaine, gisait dans son sang, avec

plus de la moitié d’entre eux, mais ils ne semblaient toujours pas avoir

peur.

Ils se contentaient de nous fixer, les pieds plantés dans la poussière.

- Ils ne reculeront pas, Rutger

- Je sais, poussin

Rutger s’est élancé en avant en faisant tournoyer sa masse.

- Et vous vous prétendez paladins ? »

Et ce fut terminé.

Ou presque.

Des bulles de sang et de morves qui gonflaient de manière irrégulière. Et

cette paire d’yeux ronds injectés de sang qui roulaient dans leurs orbites.

C’était la dernière à respirer.

Là, elle avait dû commencer à avoir peur.

J’ai entendu les os craquer. Je les ai même sentis sous le poids de mon

arme.

J’ai aspiré l’air entre mes dents en entendant un piaillement de rage de

Yannick.

Rutger a tiré sur les cordons qui tendaient la toile de leur caravane.

- Bandes de tordus

Une cage.

- Bande de tordus de fanatiques»

Et dans la cage, un gosse assoupi.

Un carnage.

La croisade écarlate. On m’avait parlé d’eux.

Reyes renifle les cadavres, grogne en reniflant le chariot.

- Gruuu ?

- Gruuu
Oui, c’est un joli bracelet que tu as trouvé là, Kammu
« - Ils sont moisis, ils sont troués et puants, mais c’est ça qui les rend si

bons. Ca ferait un blason parfait pour les réprouvés.

Rutger s’est esclaffé, projetant une pluie de fromage sur son armure.

- Du brie d’Hurlevent et de l’emmental d’Alterac. C’est pas un peu insolite

d’en trouver sur des gars de la croisade ?

- Oui, peut-être. Mais au moins on a de quoi manger ce soir.

J’ai pris le temps de débusquer d'un coup de langue le morceau qui s'était

coincé entre mes mollaires avant de m’offusquer.

- Je n’ai pas perdu nos provisions. Je te l’ai dit, j’ai trouvé des plumes tout

autour du campement…

- Tu veux dire que c’est une volaille qui nous a aussi pris nos pièces d’or ?

Certaines choses peuvent nous dépasser lorsque l’on a pas encore mis les

pieds en Kalimdor.

- Tu délires avec toutes tes histoires. C’était quoi la dernière fois ? Des

raptors qui auraient…

Il n’a pas finit sa phrase. Le gosse venait de se réveiller.

Rutger a lâché sa gamelle et a essayé de lui faire un sourire rassurant.

- N’ai pas peur, poussin, on te veut pas de mal

J’ai tiqué en entendant Rutger l’appeler comme ça.

Le gamin s’est gratté derrière l’oreille. Curieusement. Mais il n’a pas eu

l’air effrayé.

- Bien sûr que je n’ai pas à avoir peur de vous. Un humain et un réprouvé.

C’est plutôt vous qui devriez avoir peur l’un de l’autre

- C’est juste, Aurique. Tu ressembles à un humain.

Nouveau déluge de postillons. Ca ne m’amusait pas tant que ça, moi. Le

petit a continué a se frotter le corps à coups d’ongles en observant le ciel.

- Vous avez tué ceux de la croisade ?

Rutger a hoché la tête. Je crois que lui aussi était un peu déstabilisé par

l’assurance du petit.

- D’où est-ce que tu viens, gamin ?

- Vous avez trouvé des brassards, sur eux ?

- Est-ce que tu as faim ?

- Ils sont à moi. Je les veux.

- On ne les a pas pris. D’où tu viens, gamin ?

Il s’est levé et a continué à se gratter.

- Je dois retrouver mes brassards ou je vais me faire gronder. Où les avezvous

laissé ?

- Gamin, c’est dangereux, ici. On ira chercher ton bracelet, on te ramènera

même chez toi. Mais il faut que tu nous dises d’où tu viens pour ça.

Ce gosse n’était vraiment pas net. Il s’était mis à humer l’air.

- Rutger, tu devrais reculer.

Comme un animal.

Comme un chien.
Merde.
J’ai tendu le doigt.

- Par là. A deux lieux.

- Ca fait combien de temps en courant ?

- Poussin, il a même pas dix ans, arrête de...

- Une heure.

Il a jeté un nouveau coup d’oeil au ciel.

- Merci pour votre aide, en tout cas.

Lorsqu’il a détalé, je me suis jeté sur Rutger pour le retenir. Il m’a collé son

poing dans la gueule et s’est lancé à la poursuite du gosse.

- Rutger, il est de Bois du Bu…

J’ai senti le sang qui me coulait de la narine.
Mon sang…

Qui flotte.

Vibre.

S’étire.

Se transforme.
Je me suis mis à galoper moi aussi en me pinçant le nez. Derrière moi, les

Ginnalkas commençaient à apparaître.

« - Et bien voilà ce qui arrive quand on court avec des ciseaux, Törm… »

La voix de Selena.

Pas elle. Pas ses crocs.
D’un appui à l’autre.
Vite, vite.

« - Aurique ! Trouvez-le !

J’aurais dû réfléchir un peu plus longtemps lorsque je me suis dit que sauter

dans cette crevasse était une bonne idée.

J’ai atterri dans un fracas d’armure sur un tas d’ossements.

Et j’ai vu ces horreurs.

Des glaires vibrantes.

Vivantes.

Je ne pouvais pas crier. Au-dessus de moi, les Ginnalkas s’agitaient, me

recherchaient.

Pas eux. Pas Selena.

Les gelées se rapprochaient. Des morceaux de bois, de métal et de cadavres

dépassaient de leurs corps bouillonants.

J’ai senti leur viscosité autour de mes bottes.

- Attention, il y a du monde avec lui

- Faites gaffe, il peut invoquer du pain

- Utilisez la mousse sur les arbres pour vous repérer

- Qui a pas encore vu mon nouveau bouclier ?

- Aurique, on t’aura !

Mes doigts se sont refermés autour d’une racine. J’ai tiré de toutes mes

forces pour me sortir de ce bouillon vivant.

Mais j’étais aspiré. Complètement.

Pitié, non.

Pas comme ça.

Ces saloperies vont m’avaler et me digérer lentement.

Mes jambes. Mon torse. C’est bouillant. Ou glaciale.

Mon coeur battait si vite. A nouveau.

Pas comme ça.

J’ai envoyé mon poing en avant.

Un fruit pourri.

Qui m’aurait avalé les mains.
Non.
J’ai essayé d’happer une goulée d’air avant d’être englouti tout entier.

La gelée se glisse dans mes narines.

Dans ma gorge.

Elle butte sur quelque-cho…

Broke !

L’âme d’Ablin Reko.

Elle l’a entouré. A fait pression.

« - Ca sent le formage, ici !

Et le crottin.

Mon balais.

Je me suis encore endormi à l’écurie.

J’ai mal à l’épaule. Un de ces salauds d’homme en arme m’a envoyé un

coup de botte en partant hier.

« Sers plus ma selle ou je te remets la gueule droite»

J'ai défait complètement les sangles, et il est tombé.

Il m’aurait tué si maman n’était pas intervenue.

Saloparde.
« Défends l’écurie au lieu de aprler comme ça de ta mère ! »
Une vache dans mon écurie. Une vache qui parle ?
« Me regarde aps comme ça, les allys arrivent ! »
C’est un rêve encore ?
Scritch Scritch Scritch.
C’est quoi ce bruit ?

Le tauren brandit une arme.

Je n’en ai jamais vu des comme ça.
Scritch-Scritch
Il y a une gachette comme sur l’arbalète de…
Ka-Bang !
Quelque chose vient de tomber derrière moi.

Un corps bleu. Musclé.
C’est un orc ?
Il a des tentacules sous le menton.

Et un carnet dans la main.

Depuis quand je sais lire, moi ?
« - Borke, qu’est-ce que tu fous













































?
La vache violente me parle. Mais je n’en ai même pas peur.

- C’est un joli rêve, Ablin. Mais il faut nettoyer l’écurie, maintenant.

Réveille-toi.
Sinon Mordo me jettera au feu.
- Maman ?

Quelque chose est en train de se passer.

Sourdo s’est écroulé, un peu avant que la nuit ne tombe. L’orc le maintient

au sol, essaye de l’empêcher de trembler.

Mais ce n’est pas ça le plus inquiétant.

Il y a quelque chose qui se précipite sur eux. Trop rapidement pour ne pas

leur vouloir du mal.

Elle a dû encore travailler toutes la nuit. Pour ces hommes en armes. Quand

je vois comment ils traitent leurs chevaux, je n’ose pas imaginer ce qu’ils

lui font subir.

- Il faut se réveilller, Alb…

- Albi est un murloc.

- Qu’est-ce que c’est, ça encore, un murloc, Ablin ? Encore une de ces

créatures que tu vois quand tu dors ? Comme les taurens, les elfes, les

trolls, les cros ?

- Les orcs, maman. Ils sont verts et puissants. Leur chef s’appelle…

- Tout cela n’a pas de sens, Ablin. Tu ne peux pas passer tes journées à te

réfugier dans ces contes pour enfants. Tu n’es plus un enfant. Regarde,

cette vache qui combat debout, ça te paraît possible ?

- C’est un tauren, maman. Ils sont…

- Ablin, ça suffit !
Scritch Scritch.
L’orc bleu est encore là. Il écrit toujours dans son carnet, caché derrière une

botte de paille.
Ka-Pang !
- Je croyais qu’il était mort, lui
- Il a rez, Brok









e
- Tu vois que ça n’a aucun sens, Ablin.

Je sens à nouveau la douleur dans mon épaule.

- Si tout ça c’est la réalité, alors je n’en veux pas, maman. Je ne veux pas

de ce monde-là. Il pue le crottin-boudin.

- C’est la vie, Ablin. Le monde est comme ça. Serre les dents, et fais ce

qu’on te demande. Comme maman.

- Ca n’a pas de sens non plus

- C’est la vie. Réveille toi et balaye l’écurie
- Broke, reviens ! On doit aps les laisser prendre l’écurie !
- Non, maman. Ca c’est ma vie. Je ne suis plus Ablin. Plus complètement.

Ça c’est Aka. C’est un tauren. Ça c’est mon tabard. Il est bleu et or, parce

que je suis un ginnalka. Et mes bottes, je les ai trouvées sur un sanglier, et

ça ne me choque même pas.

Je sers mon épée. Je ne la tiendrai plus jamais comme un balais.

C’est mon arme.

C’est mon monde.

Et tout a un sens.

- Approchez tas de punaises ! Pour la horde !

J’ouvre les yeux. Comment puis-je ouvrir les yeux, je n’ai même plus de

paup…

Une masse jaune m’atterrit sur le visage.

- Il est con ce lion »

Kammu est allongée au sol.

Du sang.

Deux autres boules de poils se débattent dans l’obscurité.

Reyes grogne en direction de la plus claire.

Je ramasse une des armes de l'orquette, vérifie qu’elle respire encore.

Et je charge.

Pour la horde !
Chapitre 40 : L'Arugalion
L’ours s’est interposé entre Reyes et les griffes du fils d’Arugal. Une

poignée de poils a traversé les ténèbres.

Plus tard, les questions, Broke. Plus tard.

Après ce combat.

J’essaye de rester accroché au pelage du loup, les coudes sous ses aisselles,

le menton contre le pelage de sa nuque.

Mes pieds flottent dans le vide à chacun de ses mouvements.

Si seulement je pouvais voir où il a envoyé valdinguer mon arme…

Il essaye de se contorsionner pour m’attraper une jambe et me faire passer

par dessus-lui. En vain.

Grogne tant que tu veux, poil de couille. S’il le faut, je tiendrais comme ça

jusqu’à l’aube. On verra alors qui fera le malin. Ou la maline. J’ai pas eu le

temps de faire pan-pan pour vérifier.

Reyes revient à la charge, lui chope le gras du coude. J’en profite pour

passer mon avant-bras sur sa gorge, grimace en sentant ses griffes me

lacérer le poignet. J’enfonce mes genoux contre les bosses de sa colonne

vertébrale, me penche de tout mon poids vers l’arrière.

Il s’écroule sur moi, et je me dis que c’était vraiment une idée à la con.

Bien joué, Broke.

D’un coup de patte, il envoie à nouveau bouler Reyes, roule pour se

retrouver au-dessus de moi.

Son corps puissant m’enfonce les épaules dans la poussière, et un millier de

crocs viennent recouvrir le ciel et ses étoiles.

Généralement, c’est à ce moment-là que quelqu’un surgit de l’ombre pour

me sauver.

Un lion, un ours ou une orquette. Même un gnome lépreux, s’il le faut.

Allez, c’est maintenant ! C'est tout de sui...

Sa mâchoire vient de claquer à un souffle de mon oreille. Si je n’avais pas

tourné la tête, il m’aurait croqué le nez.

Ah bah quand même !

Une paire de mains vient de se refermer sur les oreilles du loup.

Nom d’un nagga !

Il a déjà repris sa forme d’ours pour faire face à l’Arugalion, mais j’ai eu le

temps d’apercevoir son visage.

Sourdoraille !

Ces traits qui jusqu’à là n’étaient qu’un reflet.

Un songe.

Qu’est-ce qu’il fout ici ?

Reyes se jette dans la mêlée, et me rappelle à la réalité.

Après ce combat, les questions. Après ce combat.

L’épée de Kammu n’a pas pu tomber si loin que ça. Je perds du temps à

tâtonner dans la rocaille et les herbes sèches.

Des cailloux…

Je défais ma ceinture, et je la plie en deux. Il ne me reste plus qu’à choisir

un galet bien équilibré.

La lanière de cuir siffle lorsque je la fais tournoyer au-dessus mon crâne

fendillé. Pourvu que je ne touche pas ce pauvre Sourdo.

Je pousse un lamentable han en étendant mon poignet d’un geste sec. La

caillasse fend l’air.

Pendant un quart d’éternité.

J’entends bien le choc. Pas de doute possible, la pierre a rebondi sur la

tempe du loup. Mais je n’y crois que lorsqu’il s’écroule au sol, tout agité de

spasmes nerveux.

Et puis on se retrouve comme deux cons, face à face, à étirer nos corps

meurtris.

Je malaxe nerveusement ma fronde de fortune, et lui, il repousse la mèche

qui est tombée devant ses grands yeux brillants pour mieux me fixer.

J'ai tellement envie d'écarter les bras, et de décoller, là, de suite. Ce serait

tellement plus simple que de rester dans tout ce silence, à chercher mes

mots.

Mais tôt ou tard il faudrait que nous nous retrouvions face à face,

Sourdoraille.

Comment t’expliquer ce que je ne suis pas certain d’avoir compris moimême

? Par quoi commencer ?

Il semble soudain se rappeler son ami orc et trotte jusqu’à lui. À reculons,

pour ne pas me quitter des yeux. Je dois vraiment l’effrayer.

Kammu a pris un mauvais coup au visage, mais je sais qu’il n’y’a pas plus

solide qu’un orc. C’est plutôt pour moi que je devrais me faire du souci si

je ne retrouve pas son arme avant qu’elle ne revienne à elle.

Je me demande ce qu’il est en train de penser, le Sourdo, les doigts perdus

dans le pelage de Reyes. Est-ce que je lui fais peur ? Je ferais mieux de

parler avant qu’il ne déguerpisse.

- Je te voyais pas si grand, Sourdo

D’après sa grimace, il s’attendait à ce que je dise autre chose.

- Mais c’est bien que tu sois grand, hein, je dis pas le contraire. C’est juste

que je te voyais moins… plus… heu… petit… en hauteur...

- Ablin Reko…

Je ne peux m’empêcher de porter la main à mon cou en l’entendant

prononcer ce nom-là. Un cercle de chaire boursouflé. Le dernier à m’avoir

appelé comme ça m’a…

- C’est bien que vous soyez de retour. J’ai beaucoup de choses à vous

raconter, Ablin »
Chapitre 41 : La broche
Dircle est si fier de la jolie broche qui pendouille à son uniforme gris. Je le

soupçonne même de toujours se placer de manière à ce que le soleil des

Hinterlands puisse y ricocher.

Que tout le monde sache où se trouve le secrétaire particulier de Rayon

d’Astre.

Dircle est persuadé que chacune des tentes de ce campement abrite au

moins un espion. Et il s'est fait un devoir de tous les démasquer.

Lorsqu’il me voit débarquer près du chapiteau des officiers, il essaye de

cacher le dégoût que ma laideur lui inspire avec un sourire un peu trop

chaleureux

Crétin.

« - Rayon d’Astre ne pourra pas te recevoir tout de suite, Thranos. Mais ça

tombe plutôt bien.

- Vraiment ?

- On m’a dit que tu t’y connaissais un peu en joaillerie

Crétin-crétin.

- Est-ce que tu accepterais de jeter un oeil au fermoir d’un bracelet ? Je le

tiens de ma mère, qui elle-même le tenait de sa mère.

Crétin-crétin-crétin

- Bien sûr, Dircle

Il me fait signe de le suivre à travers le camp, ses parchemins sous le bras.

M’invente une histoire larmoyante sur l’histoire du bijou.

Et puis il me demande bien poliment si j’ai fait bon voyage.

- Pas de mauvaises rencontres au moins ?

On se baisse pour passer sous les fils tendus entre les piquets.

C’est là que Fiora étendra le drap qu’elle est occupée à laver, les poings

dans une bassine moussante.

Je la salue d’un hochement de la tête.

Elle n’a plus grand-chose à voir avec la crasseuse que j’ai rencontré dans la

pénombre d’une auberge de Théramore.

Je la trouverais presque jolie. Et je sais que je ne suis pas le seul dans le

camp.

- Juste un chouettard, sur le chemin du retour. Mais Vévé l’a fait fuir.

Dircle soulève la toile de sa tente, fait mine de pousser quelques documents

cachetés qui n’auraient pas dû se trouver là et ressort avec une pacotille qui

n’a pas plus d’un siècle.

Crétin-crétin-crétin-crétin

Il devrait savoir que ce n'est pas aux vieux trolls qu'on apprend à faire la

pirouette.

- Oui, le métal a joué. Je vais avoir besoin d’outils. Et d’un peu d’huile.

Je lui parle de la pince à écharde du toubib, et de la fiolle de jus de bouchenoir

qu’il me semble avoir vu près du coin des cuistots.

- Je te ramène ça tout de suite, Thranos

Il entasse ses parchemins et fait mine de s’éloigner.

- Dircle ?

Encore quelques secondes, et je n'aurais plus à supporter ce répugnant

sourire poli.

- Oui ?

Il couine lorsque je lui envoie mon pied dans la cheville.

- Je vais faire court parce que Rayon d’Astre m’attend.

Ses paumes lisses s’interposent entre son visage et le mien.

Des mains de gosses de bonnes familles.

- C’est pas que tu me prennes pour un traître que je trouve insultant, Dircle.

C’est que tu me prennes pour un demeuré.

Il tortille du cul pour s’éloigner lorsque je me penche vers lui.

- Tu croyais quoi ? Que j’allais me précipiter sur tes parchemins à la con

dès que t’aurais tourné les talons ?

Autour de nous, les curieux émergent d’un peu partout, cherche à

comprendre ce qui se passe. Dircle essaye de redresser un peu les épaules

pour donner le change.

- Ou bien tu te disais que je reviendrais plus tard ?

- Cervait m’a dit quel genre de travail tu faisais pour lui avant

Il appelle Rayon d’Astre par son petit nom. Si c’est pas mignon.

- C’était ma coéquipière qui était dans le vol de données.

Je le gifle, lui enfonce son bijou jusqu’aux molaires.

- Moi, je m’occupais juste de faire disparaître les corps »

- « - Thranos, Thranos, Thranos… Le petit va en pisser au lit pendant des

mois

Rayon d’Astre agite la tête, sa jambe d’ivoire étendue en travers son

bureau.

- Il peut s’estimer heureux, remarque. Où est-ce que tu as enterré le dernier

qui t’a fait ce coup-là, déjà ?

- Ca dépends. Tu parles de quelle moitié ?

On papote toujours comme ça, avec ce petit sourire amusé au-dessus de nos

choppes fraîches, comme si on était deux vieux copains. Lui, enfoncé au

fond de son vieux fauteuil de cuir, moi, à moitié assis sur son bureau.

Comme si j’ignorais qu’il nous a vendu, Uri et moi.

A l’époque, il m’arrivait même de me mettre à sa place.

Une vie comme la mienne, celle de Jez, ou des frères Mae’Das.

Dos au mur, au service des plus offrants.

Jusqu’à la blessure de trop.

J’ai entendu quinze versions différentes de cette histoire-là.

Ma préférée reste celle de la famille de trolls qui lui tranche le pied et le

fait bouillir sous ses yeux.

Tu n’as jamais été grand-chose, mais là, d’un coup, tu n’es plus rien sur

une seule botte.

Malheureusement, devenir un éclopé n’a jamais annulé les contrats qu’on

t’a collé sur la tête. Ca a juste fait baisser un peu leurs prix.

La rancune du filouté est tenace à Lune d’Argent.

Alors tu rentres au service d’une de ces familles au blason auréolé de

gloire.

Tu renonces à tes rêves de maisons en brique, et de chien qui joue avec tes

enfants.

Tu appartiens aux Venn'ren, maintenant.

Leur nom est tamponné en grosses lettres scintillantes sur tes fesses, tu es

devenu intouchable, faut l’admettre.

Ils pensent te faire une faveur en te débarrassant de tes ennemis, mais sans

toi, ils ne seraient rien, ils sont trop empotés pour ça.

Pourtant, tu dois t’agenouiller devant eux lorsque tu leur expliques

comment tu feras du couillon qui leur sert d’héritier un héros de la

prochaine guerre.

Et puis il y a des trucs qui arrivent que même toi n’aurais pas pû prévoir.

Qui aurait cru qu’une armée d’os et de chair morte puisse être si puissante ?

La suite de ton histoire je la complète à partir de là.

A mesure qu’Arthas approche de Lune d’Argant, tu sens que dans quelques

minutes, quelques secondes, les Venn’ren et leur protection ne vaudront

plus grand chose.

Tu as survécu à trop de guerres pour que tes intuitions ne se transforment

pas dans l’instant en certitudes.

T’es comme un insecte à la nuit tombé. Tu te rapproches de ce qui a l’air

d’encore pouvoir briller dans toute cette obscurité.

Les Haut-soleil, probablement. Ou une des familles qui leur baisent les

orteils.

Tu vides ton sac, la tête-basse, encore une fois, tu étales toutes ces atrocités

que tu as commises au nom des Venn’ren, en espérant que ce soit assez

pour que tes nouveaux maîtres ne fassent pas un signe à ceux qui

s’occupent de leur basse-besogne. Un type qui a les mains aussi calleuses

que toi, moi ou Keiji petit zizi.

Tu parles de notre mission. Tu nous balance Uri et moi. Tes propres petits

soldats.

A ta place j'aurais pas fait mieux. Mais c'est quand même dur à avaler.

Uri y est resté.

Moi, j’ai survécu comme j’ai pu jusqu’à là.

Toi, tu as eu le droit de suivre Kael en Outre-terre. Est-ce que tu as

vraiment pris conscience de sa folie, là bas ?

T’as beau afficher ton sourire amusé, je vois bien que tu gardes toujours

une arme à portée de main lorsqu’on se retrouve tous les deux, et que tu

perds jamais une occasion de m’envoyer en mission le plus loin possible

d’ici.

Tu as tiqué lorsque tu m’as vu arriver dans ton campement perdu au fin

fond des Hinterlands, pas vrai ?

Ils sont de plus en plus à porter cet austère uniforme gris, à relever la tête

lorsque tu leur fais tes grands discours sur la folie de Kael, la grandeur

déchue de Lune d’Argent, la confiance de nos anciens alliés qu’il faut

regagner.

Moi je me fous de tout ça, Rayon d’Astre.

Si je suis là, c’est parce que mon petit Pornichet est retenu par des gars aux

yeux qui luisent.

Ta dernière trahison en date. Et c’est encore moi qui paye les pots cassés.

Rayon d’Astre se lèche les doigts pour déplier le parchemin que je lui ai

ramené du donjon des Marteaux-Hardis. Ma dernière mission à la con.

- Alors ?

-







Il est important que vous compreniez que les gryffons sont nos alliés,
certes, mais qu’ils ont conservé leur nature sauvage et imprévisible.
Je pouffe dans ma bière en l’entendant imiter l’accent nain.

- Bla bla bla bla.


Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour leur
faire comprendre que vous ne représentez pas une menace, mais je ne peux

garantir qu’ils cesseront de s’attaquer à vos hommes et à vos convois.
Il parcourt à nouveau le parchemin du regard et le balance à l’autre bout de

sa tente.

- Connards.

Je sais qu’il est déjà en train de réfléchir au mot de remerciement qu’il

dictera à Dircle, auquel il ajoutera une centaine de bouteilles de vins.

- Autre chose, Thranos ?

- J’ai laissé traîner mes oreilles.

- Oui, et tu respirais aussi. Accouches.

- Un elfe des cocotiers est venu pour acheter de l’équipement aux Mareaux-

Hardis. Sarothan Vibrelierre. D’après ce que j’ai compris, il veut s’attaquer

aux bûcherons d’Ashenval. Récupérer ses arbres.

- Et la trève ?

- C’est là le problème. Il ne trouve personne pour lui vendre quoi que ce

soit, parce que personne ne veut se mettre Theramore à dos. Mais il doit

avoir des soutiens financiers qui affluent de partout. Peut-être même de

Forteramure.

Le visage de l’ancien mercenaire ne change pas d’expression, mais je sens

bien qu’il est en train de réfléchir à s’en faire vibrer les tempes.

- Parle moi de ce Vibrelierre

- D’après son accent et ses dagues, je dirais qu’il a traîné avec les défias. Il

bouge et il parle comme eux.

- Il veut combien d’unités ?

- De quoi équiper cent-cinquantes hommes pour commencer.

- C’est risqué. Si ça devait arriver aux oreilles de la chiarde Portvaillant…

- Il est tellement désespéré que je suis sûr que ton prix sera le sien »

Il ne lui en a pas fallu beaucoup plus pour le convaincre de s’intéresser au

cas de Sarothan. Je crois que ça le soulageait de m’envoyer à nouveau en

mission.

Moi ça m’arrangeait aussi. J’avais un autre rapport à faire.

Leur campement est un peu à l’écart de Darlaran, sur une de ces îles du lac

Lordamere.

Gahan et deux autres elfes de sang. Jamais la même paire. Mais toujours le

même regard glacial.

C’est toujours à Gahan que je parle. Les deux autres disparaissent aussitôt

que j’émerge en grelottant de l’eau poisseuse.

- Tu as été suivi ?

- Non

Gahan me tend un tas de dessins froissés par-dessus sa canne à pèche, et

me laisse le temps de les regarder, blotti dans une couverture puant le

moisi.

L’encre du plus récent ne doit pas avoir séché depuis plus de trois jours.

C’est tout ce que j’aurais comme preuve que Pornichet est encore en vie. Je

ne suis même pas certain qu’ils soient de lui. Qu’est-ce qui ressemble plus

à un dessin de gosse qu’un autre dessin de gosse ?

- Je peux avoir ma dose d’infos, maintenant, le moche ?

Je lui parle des dernières missions, des derniers contacts établis. Je lui

donne le nom de tout ceux qui ont rejoint les rangs de Rayon d’Astre.

Je lui parle de Sarothan, du temps que Rayon d’Astre mettra à rassembler

l’équipement nécessaire à la levée un camp de cent-cinquante âmes.

Et il reste là à fixer le bouchon de sa canne à pèche, sans jamais attraper

quoi que ce soit.

J’en étais aux rumeurs qui circulent sur Lune d’Argent, des ragots à cent

lieux de la réalité lorsqu’il s’est soudain levé en me faisant signe de le

suivre.

Il plonge et a nage jusqu’aux berges du lac. D’une seule traite. Avec mes

gesticulations de crapaud, j’essaye de le suivre du mieux que je peux.

Alors que je reprends mon souffle sur la terre glaise, je l’entends dire :

- Tu as été suivi, le moche

En me relevant, je vois que ses deux compagnons maintiennent une blonde

au sol.

Je pense tout de suite à Jez. Jusqu’à ce qu’elle relève son visage.

Fiora.

Elle arrête de se débattre lorsqu’elle m’aperçois.

- Comment tu peux leur vendre notre rêve, Thranos ?

Elle me crache sa rage au visage, avec un rictus plein de haine, qui laisse

apparaître ses dents en adamanite.

Mon oeuvre.

- Comment s’appelle-t-elle, le moche ?

- Fiorastein N’nutenice

- La soeur de Myras’s…

Je n’aime pas les regards salaces qu’ils échangent, tous les trois.

- Qui t’a demandé de suivre le moche, ma jolie Fiora ?

Elle essaye de me mordre lorsque je prends son visage entre mes mains.

Je plonge mon regard dans le sien.

J’aimerais pouvoir lui expliquer tout ce merdier juste avec mes yeux.

Elle est si jolie. Ils lui feront tellement de mal.

- Rayon d’Astre n’aurait jamais envoyé une novice comme elle pour me

suivre, Gahan.

Je vois à son expression que je ne me suis pas trompé.

Je n'ai pas besoin d'en savoir plus.

Ils sursautent tous les trois lorsque je lui romps le cou d’un geste sec.

- Ma couverture tient toujours

Gahan mets quelques trop longues secondes à me répondre.

- Bien sûr qu’elle tient toujours. Sinon tu sais que ce je te montrerai la

prochaine fois te fera bien moins chaud au coeur que ces horribles

gribouillons. On y va, les gars. J’aime pas laisser ma canne sans

surveillance. »

En lâchant son cadavre, un des deux elfes marmonne :

« - C’est dommage, j’en aurais bien fait un tour ou deux.

Je lui tape sur les doigts alors qu’il s’apprête à la jeter par-dessus son

épaule.

- Je m’en occupe »

Derrière moi, Gahan lui fait un signe de tête pour qu’il ne m’emmerde pas.

Lui aussi doit savoir que faire disparaître les corps, ça a toujours été ma

spécialité.

Je pensais que ça avait suffisamment effrayé celui à qui je l’avais expliqué

quelques heures pour qu’il me foute la paix. Je m’étais trompé.

Désolé que tu ai dû en payer le prix, Grandes-oreilles.
Chapitre 42 : Foutrement rien
"- Excuse-moi, mais j’y comprends foutrement rien. Répète moi le truc

avec le chaman

- Ephram

J'écoute son histoire, en me forçant à ne rien oublier.

Ligoter l’Arugalion.

Surveiller le sommeil de Kammu.

A son réveil, il ne vaudrait mieux pas qu’elle tombe nez à nez avec Sour…

Rilmande

Répéter que je préfère qu’on ne m’appelle plus Ablin. Broke, c’est mieux.

Retirer cette écharde de la truffe de Reyes.

- Ne renifle pas les églantines, con de lion
« - Un paladin m’a dit qu’elles poussaient aussi dans la région où il est né

Elle m’agite sous le nez ces plantes que nous appelons des orteils de

tréant.

- Et tu sais comment ils les appellent là-bas ?

- Si ça n’a pas le même nom, c’est que ce n’est pas la même chose,

Emaude»
Rilmande répète le mot églantine alors que son regard glisse entre les

nuages, s’accroche à la lune.

Sûrement un de ces souvenirs dont il a cherché à se débarrasser. Ou peutêtre

un de ceux qu’il est content de retrouver.

Moi, je me demande juste où est Aka.

Ce que foutent les Ginnalkas.

Combien de temps j’ai bien pu partir.

Si quelqu’un a pensé à payer la pension des bestioles, à Roche-Soleil.

- On va jouer longtemps aux chaises musicales avec nos âmes ? »

Je n’ai qu’un bruissement d’ailes pour toute réponse.

- Broke, merde, mais qu’est-ce que tu fous-là, toi aussi, espèce de chancre ?

»

Les doigts boudinés de Selena écartent les branches des buissons qui nous

séparent.

- Ca me fait plaisir de te revoir, moi aussi, vilaine »
Tu t’en souviens, du soleil des Tarydes ?

Cet air chaud qu’on a envie de respirer le visage en l’air, les yeux fermés.

Même quand on a plus de paupières.

Quand tu m’as demandé ce qui m’était ces marques de morsures sur mes

avant-bras, je t’ai parlé des raptors. De la caisse d’argent qu’ils avaient

volée à la croisée, ces affreux reptiles.
- Oui, tu m’as dit ‘’Moi c’est Brokenail, si ça te va pas, je te taille’’

- J’ai jamais dit ça

- Si, tu l’as dit

- Non

- Si

- No… Aïe !
Bref.

On ne l’a jamais retrouvée, ce fric-là, même en fouillant tous les nids.

C’était sûrement une expression orc. J’ai perdu mon fric, les raptors me

l’ont volé. Comme ce type qui t’avait raconté qu’il avait donné sa langue

au chat.

Tu avais raison, il devait te mentir. Il n’aurait pas pu te parler s’il n’avait

vraiment plus eu de langue.

T’as chanté deux ou trois chansons trolle en badigeonnant mes plaies avec

tes onguents, t’as ri un peu en soupesant ma vieille épée rouillée, et puis on

s’est séparé.

Plus tard, on s’est recroisé à Thunder. Devant ce gros canon de la foire de

Sombrel…
« - Broke, j’ai rien contre les souvenir, mais je suis claquée, là.

Derrière nous, les Ginnalkas ronflent autour d’un feu rachitique qu’ils se

sont acharnés pendant deux bonne heure à allumer avec des morceaux de

bois pourris.

Et une paire de clés à molette. Me demandez pas d’expliquer.

- T’imaginent pas comme ils sont fatigants.

- Et Ose, il est où ?

- Il s’est mis en tête de dompter un trogg, et il est parti pour Forgefer.

- Un trogg ? Qu’est-ce qu’il veut faire d’un trogg ?

- Pour percer le mystère des origines de la bière, je crois. J’ai pas compris

le rapport.

En se levant, elle arrache un fil d’or qui pendouille le long des coutures de

sa robe et entreprend de se récurer les défenses avec.

- Je vais me coucher. On reparlera demain, si tu veux.

Je la regarde bailler une dernière fois, sur sa couverture, un peu à l’écart

des autres, et je me dis qu’elle est bien loin de la trollette naïve que j'ai

rencontrée aux Tayrdes.

La voilà presque à la tête des Ginnalkas. Je me demande si elle l’a vraiment

cherché ce pouvoir, ou s’il lui est juste tombé dessus.

Un peu comme cette crotte d’oiseau séchée, sur mes épaulettes.

Je fais un signe au Rilmande sur son arbre perché, et je me faufile

jusqu’aux ronfleurs.

Je devrais dormir un peu moi aussi, mais je me demande ce que ça ferait de

ne pas retrouver Sourdo dans mon sommeil.

J'ai un petit pincement au coeur à l'idée de les planter, mes Ginnalkas, mais

j’ai des trucs à régler.

Je dois écrire le dernier chapitre de cette vieille histoire qui a commencé le

jour où j’ai laissé mes ongles dans la terre.

Je me demande s’ils y sont encore, d’ailleurs.

Il me faut juste une ou deux armes, un peu de nourriture. Et on ne sait

jamais, j’aurais peut-être besoin de faire du feu. Mieux vaut aussi prendre

une des clés à molette.

Je colle une tape au derrière de Reyes pour le réveiller, jette un coup d’oeil

à Kammu, qu’on a allongée près des orcs. Elle sera bien avec eux. Et puis

je n’ai pas envie de l’entraîner là-dedans.

Le ciel prend cette jolie couleur dont j’ai oublié le nom.

L’aube. Je ferais mieux de me grouil…

« - Si tu me détaches, je crierai pas »

Je sursaute. Là où il y avait un Arugalion assomé, je retrouve un mioche de

même pas dix ans, qui me fixe avec un air sévère.

Et merde...

« - Abli…. Broke, je ne crois pas que ce soit une bonne idée, cette histoire

de rat courci

Il me sourit en tirant sur la corde qu’il a attachée au cou de l’enfant, mais je

sens qu’il n’est pas aussi rassuré qu’il veut bien le faire croire.

- Vous êtes un elfe de la nuit, hein, c’est bien ça ?

- On dépose juste le gosse à Bois du Bûcher, et on s’occupe de ton chaman,

promis

- Mon père en a déjà décapité des elfes alors j’ai même pas peur de vous. »

J’ai vraiment un très mauvais pressentiment.
Chapitre 43 : La levée
On doit être à Baie du Butin.

Sinon, comment expliquer qu’il y ait autant de races différentes, de peuples

censées être ennemies autour de la même table ?

Des trolls, des gnomes, elfe de sang, de la nuit, draenei, orcs et humains.

Tous copains, tous hilares.

Pourtant, l’air manque trop de sel pour que ce soit Baie du butin.

J’écoute ce gnome masqué de deux mètres me parler de flammes

rougeoyantes qui devraient parler à chaque coin de rue, de son passé de

Worgen.

Cette elfette au crâne rasé me sourit au-dessus de son Erédar blanc, un

cocktail que je n’avais pourtant pas vu sur la carte.

Et curieusement, malgré les rires et l’ambiance de fête, je n’ose pas en

placer une.

J’ai un violon à surveiller, mais il est en sécurité, sur le toit d’Orgrimmar,

pas loin de l’endroit où j’ai l’habitude de montrer mes fesses.

Pourquoi je n’ose pas dire un mot ? Je les connais tous. J’ai pourtant

attendu longtemps ce jour-là. C’est à cause du poids de ma mâchoire.

Evidemment ! J’ai une horde de centaures qui se planquent derrière mes

molaires.

Pas un mot, Broke. Si tu ouvres la bouche, ils risquent de charg…

Sur la table, les verres se renversent.

J’ai parlé ? T'as parlé ? J’ai parlé ?

Non, on…on frappe à… à… à la porte.

« C’est pour moi, les gars, je dois y aller. C’est pour… »

Les coups se rapprochent.

« - Broke, c’est Houser ! Ouvre moi ! »

Je me réveille en sursaut, mets un peu de temps à me rappeler que je suis

dans une chambre d’auberge.

Je sautille dans mon pantalon, une jambe après l’autre, jusqu’à la porte.

Le vieux sergent m’écarte d’un coup de coude en entrant, lâche le sac de

toile qui lui encombrait les bras au pied de mon matelas.

« - J’espère que c’était un rêve qui valait le coup de me faire poireauter,

Broke »

Je me contente de lui sourire mollement alors qu’il pousse les volets.

Le soleil de Brill envoie ses rayons ricocher sur mes orbites, avant de se

ficher dans ma cervelle brumeuse et d’y trancher les dernières cordes qui

retenaient cet étrange songe à ma mémoire.

« - Me souviens pas »

Mon premier rêve depuis une éternité. Et je sais que Sourdo n’y était même

pas.

Houser entaille son saucisson, tend bras pour que j’attrape la rondelle qu’il

vient de coincer entre son ongle douteux et la lame de sa dague.

« - Je suis désolé d’avoir mis autant de temps, j’étais pas à Foss. Je n’ai eu

ton message que ce matin.

Je sens qu’il inspecte la chambre du regard en se coupant un nouveau

morceau de charcuterie.

- Je t’ai rien ramené à boire ce coup-ci. Je suis désolé, je reviens des

Malterres, là.

- T’aurais pas croisé Rutger, à tout hasard ?

J’agite la tête en mastiquant, le laisse se replonger un instant dans ses

interrogations. Je suis certain qu’il en est à penser que c’est de faute, ce

brave instructeur. J’ai envie de lui dire que mort, maudit ou vivant, un

paladin reste un paladin. Mais je doute que ça le réconforte.

- Pourquoi tu voulais me voir, alors ?

- Bois du Bûcher, c’est pour quand ?

Et Houser m’attrape le crâne dans un éclat de rire.

- Tu veux en être, hein, mon goret ? Toi aussi tu veux un bout de sa robe, au

roi des toutous ?

Je pourrais le laisser me chatouiller le cadavre à coup de claques qu’il

imagine viriles pendant un bon moment, mais je repense à toutes ces

machines de guerre et ces bataillons de réprouvés que l’on voit partir vers

la forêt des pins argentés. Et Rilmande et le petit m'attendent.

Je me dégage en roulant des épaules.

- Non, Houser. Je veux juste savoir ce qu’il se passe dans le coin.

Il recommence à débiter son saucisson, en engloutit quelques tranches

avant de me tapoter la joue du plat de sa lame, presque menaçant :

- C’est quoi ta question, Broke ? »

Il est vraiment étrange, ce gosse.

Tout à l’heure, un peu après la tombé de la nuit, j’ai tenté d’apaiser

l’animalité qui était en lui en pénétrant son esprit, j’ai manqué de me faire

arracher les mains d’un coup de patte. En revanche, il semble s’entendre

très bien avec le lion de l’ami Tauren de Brokenail.

Après s’être mordillés pendant une bonne partie de la nuit, ils ont fini par

s’endormir, au pied de l’arbre auquel il est enchaîné.

Un pelage d’or contre une fourrure d’argent.

Abli… Brokenail me soutient qu’il ne peut pas être tenu responsable de ses

actes entre le crépuscule et l’aube. Moi, je crois qu’il est juste très mal

élevé, ce gosse. Quelle que soit sa forme.

J’ai hâte que le réprouvé revienne. Je commence à manquer de sommeil et

je n’aime pas rester seul, à ruminer mes pensées au milieu de cette forêt

lugubre.

Protéger

Le lion a flairé quelque chose. Encore un de ces morts-vivants errants ?

Pourtant, je ne perçois rien. Juste les pulsations faibles et irrégulières de la

sève sous l’écorce grêlée.

Le fauve se rapproche de moi, les muscles contractés, prêt à bondir.

Une odeur de mort. Massive. Aussi nauséabonde que menaçante.
Protéger
Le lion ne bougera pas. Tant mieux.

Je me faufile dans l’obscurité, remonte à la source de la puanteur.

Le sol vibre sous mes coussinets.

Un fracas de pièces métalliques.

Et des jurons.

« - Nom d'un nagga, mais arrête ta cueillette, gros glaireux !

La voix de Brokenail.

- Abl… Brokenail ?

Je repère le reprouvé, l’épaule collée au derrière de cette gigantesque masse

de chair morte, ce fatras d’organes.

-Rilmande, préviens, nom de dieu !

- Ce… Cette chose avec toi ?

- Ouais, c’est Gordo… Je te présente pas, il comprend rien de toute

manière. Mais il est gentils.

- Mais… qu’est-ce que c’est ?

- Une abomination.»

Il y a des années, alors que les réprouvés commençaient à s’organiser, un

de nos apothicaires a chargé Gordo d’aller cueillir des herbes.

Cet apothicaire est-il mort ? A-t-il oublié la mission qu’il avait confié à

l’abomination ?

Toujours est-il que Gordo n’a jamais cessé d’arracher les mauvaises herbes

des clairières de Tirisfal et de les entasser à l’entrée du cimetière de Brill.

C’est Rilmande qui a eu l’idée de m’accrocher cette herbe des ténèbre au

sommet de mon casque. J’ai l’air d’un kobbold, mais c’est efficace : Gordo

me suit depuis l’aube. Tant que je conserve ma distance de sécurité, tout

devrait bien se passer.

Je crois que je vais marcher un peu plus vite. A la hauteur de Reyes. Lui

aussi, il faut le tenir à l’oeil. Ne jamais oublier qu’il est con, ce lion.

Les pas lourds de Gordo font maintenant cliqueter les machines de guerres

alignées au bord de la route depuis une bonne dizaine de minutes. Ca

recouvre presque les ricanements des nécrotraqueurs. De ce bataillon de

Lune D’argent. Des mages. Des sapeurs. Des troupes d’élites. Des

apothicaires. Et des milliers d’autres réprouvés.

Pas de doutes, ils ont mis le paquet ce coup-ci, pas de doute. Même une

centaine d’Arugal ne pourraient pas résister face à une telle puissance.

Je repense à ce que m’a dit mon sergent instructeur, hier soir.

« - Quand on s’apprête à partir en voyage, on met toujours un peu d’ordre

chez soi.

Arugal et ses chiens, c’est une menace. Et depuis trop longtemps.

Tu me dis que ses toutous, ils n’ont pas vraiment le choix. Allons, allons,

mon couillon. Tu crois qu’on ne leur a pas envoyé de messagers ? Hum ?

On a été réglo, on leur a même laissé le temps de dégager. Et eux, ils sont

restés fidèles à leur taré de Maître. On est bien placé pour savoir que c’est

pas parce qu’on est maudit qu’on a pas le choix, pas vrai ?

Et puis, ça donne l’occasion de voir ce qu’on a dans le ventre avant d’aller

se frotter à Arthas, hein ?

T’es sûr, que tu veux pas en être, Broke ? »

Non, merci. Mais c’est gentils de proposer.

Les troupes sont loin derrière nous. Je bifurque. Derrière moi, les pins

argentés chutent les uns après les autres alors que Gordo joue des coudes

pour me rattraper.

Je décroche la mauvaise herbe de mon casque, et je la jette dans cette

clairière, loin des regards.

L’abomination se jette dessus, les trois mains en avant.

Lorsque le druide atterrit derrière moi, attrape mon autre dague et m’aide à

trancher les sutures purulentes sur l’énorme ventre flasque.

« - Tu aurais dû attendre un peu pour tourner.

Je savais qu’il m’en voudrait pour le défrichage.

- Je suis désolé, mais…

- On a que quelques heures avant la tombée de la nuit, je sais

Lorsque la dernière couture saute, je plonge les mains dans la chair morte,

et tâtonne un instant dans les viscères avant de sentir la la couverture en

laine rêche sous mes doigts.

Rilmande m’aide à tirer dessus, s’arc boute à mes côtés.

Et la tête du gosse émerge enfin. Je m’écarte juste à temps pour éviter que

ses dents ne se referment sur mon nez.

- C’est quoi ton problème, sale gosse ?

Il m’agite sous le nez le tube de cuivre qu’il a mordillé toute la journée.

- T’aurais pu faire sortir l’autre bout que sous son aisselle, à ce gros puant !

J’éclate de rire en l’aidant à se dégager des entrailles de Gordo.

Il se roule un instant dans l’herbe, avant de renifler un des troncs arrachés.

« - On est plus très loin du village maintenant. »
Chapitre 44 : Promis
Ca faisait bien cinq minutes qu’ils avaient la narine palpitante, ces deux

couillons.

Et vas-y que je bifurque, que je renifle l’air en me tordant le cou, que je

tourne encore.

Ca commençait à devenir énervant.

« - Vous allez finir par m’expliquer ?

Rilmande a ralentit son allure jusqu’à être à mon niveau.

- On est suivi

- Des réprouvés ?

- Non, des hommes loups, comme le gosse. Quatre mâles et trois femelles.

»

Leurs déplacements sont ceux d’une meute de prédateurs.

Jusqu’à là, ils ont cherché à se placer de manière à ce que le vent ne les

trahisse pas.

Mais lorsque la nuit a commencé à tomber, lorsque leurs corps ont

commencé à palpiter fébrilement d’animalité, ils ont oublié toute prudence.

Les trois femelles nous ont contournés pour pouvoir nous couper la route

d’ici quelques brises, et permettre aux mâles, restés derrière nous de nous

fondre dessus.

«- C’est à nous, ou au petit qu’ils en veulent ?

- A moi, marmonne le gosse. Ils ne sont pas du village. C’est pour ça

La puanteur des entrailles de Gordo ne suffit pas à recouvrir l’odeur

puissante de son excitation, et celle plus diffuse de sa peur.

Il découvre les dents, tire sur son pagne pour projeter un jet d’urine sur un

tronc.

- Même avec Reyes, vous êtes pas assez forts contre eux. Déjà que la

dernière fois, contre moi, c’était que de la chance, alors là…

Il tente de transformer un reniflement en grognement, ne trompe même pas

Reyes qui s’approche de lui pour lui lécher la main.

Brokenail farfouille dans son sac, grimace en s’entaillant le pouce sur un

bocal ébréché, me jette l’extrémité d’une vieille corde.

- J’ai un plan. Tu attaches cette corde à une branche là-haut, je hisse le

petit, je hisse Reyes, tu me hisses, et après tu voles jusqu’à nous. T’en dis

quoi ?

- J’en dis que ces troncs sont tellement pourris que même le moins malin

des moucherons sait qu’il ne vaut mieux ne pas s’y poser.

Il reste à moment à observer la cime des pins en se suçotant le doigt.

- Ca peut pas s’arrêter comme ça.

Et son regard croise le mien.

Je me vois dans ses yeux. Ceux de Sourdo. Mon estomac fait un bond.
Son oncle Proute.

Cette fille aux adorables chevilles qu’il espérait recroiser.

La saison des foins à la compté de l’or. Des roulades dans les granges !

Bientôt ! !

Une gifle, ça veut pas forcément dire qu’on lui déplait.

Tout ce qu’il attendait, espérait. Ses secrets, ses doutes.

Est-ce que je retrouverai tout ça ? Est-ce qu’il sera à nouveau là quand

tout ça sera terminé ?
C’est bien le moment de penser à ça, Broke.

Je défait les sangles de mes jambières, les jette à quelques mètres de là en

me disant qu'elles feront sûrement des heureux.

- Alors il reste plus qu'à espérer qu'on court plus vite qu'eux...

Rilmande plisse les yeux.

- J’ai déjà entendu un lapin penser ça.

- Et ?

- Son coeur a lâché juste après qu’il ait semé les loups.

Il me fait un demi-sourire.

- Je prends le gosse, Broke, j’ai de plus grandes jambes

Je laisse le vent chasser la mèche qui lui pend devant le visage, le visage de

Sourdo, et lui renvoi son sourire en dégainant mon épée.

- Comme tu veux…

Je me râcle la gorge, prends une grande inspiration et…

«- POUR LA HORDE !

Broke s’élance en avant dans un fracas d’armure, enjambe une vieille

souche, Reyes sur les talons.

Le gosse l’observe s’éloigner, se tourne vers moi, le visage ruisselant de

larmes.

Je fonce, l’arrache du sol, manque de glisser en sentant ses bras se refermer

délicatement autour de mon cou.

- Quand la nuit sera là, c’est moi qui vous protégerai.

Il arrête de trembler, colle sa joue contre ma poitrine.

- Promis »

« - Amenez-vous, cons de loups !

Je décroche le casque qui pend à ma ceinture et le balance en direction du

premier buisson qui agite une branche à droite, m’encastre dans un pin.

Rilmande me double en me lançant un regard noir.

- C’était un écureuil, Broke

Je prends appuis sur les coudes, chasse Reyes qui me traîne par la cheville

d’un coup de pied.

Le fauve grogne, bondit au dessus de moi.

Je prends appui sur mes coudes, vois Reyes balafrer le visage d’un

blondinet en pagne d’un coup de griffe.

Ses cris aigus s’arrêtent au moment où le lion lui plante ses crocs dans la

gorge.

- Reyes !

Une main recouverte de poils argentés se referme mollement sur la crinière

qui s’agite de droite à gauche.

- Reyes ! Arrête !

Il s’éloigne en crachant un morceau de chair, la langue tressautante dans sa

gueule ensanglantée, me fixe comme un chiot qui attend son biscuit.

- Bon… lion, bon lion »

J’aurais pu rester un bon moment à regarder le corps de ce blondinet,

devenu celui d’un Arugalion au regard vitreux, si les hurlements n’avaient

pas commencé à résonner tout autour de nous.

- Viens, on se tire

A quelques foulées de là, je repère les yeux luisants de Rilmande, qui

sondent les environs. Reyes s’arrête en même temps que moi, renifle l’air.

- Il est où, le gosse ?

- Il a disparu après sa transformation.

De nouveaux hurlements, bien plus proches que les précédents.

- Il sait encore qu’on est de son côté, non ?

Je change mon épée de main pour essuyer la sueur qui me poisse la paume

sur le col déjà bien crasseux de mon maillot, frotte mon dos à celui de

Rilmande.

- Non ?

- Je crois bien, oui

Un bruissement de feuilles, du côté du druide.

Je sais que je devrais lui demander si c’est le gosse, mais j’imagine que je

serai rapidement fixé.

Grognements, Rilmande se décolle de moi, Reyes bondit.

Volte face. Deux loups, un lion, un ours. Et mon épée qui reste suspendue

en l’air.

- Lequel est le go…

Je me ramasse une tonne de muscles contractés dans le flanc, lâche mon

arme pour coincer une tête entre mes coudes.

Sous la plaque de mon protège poignet, je viens de sentir un de mes os me

percer la chair. Mon adversaire profite de ma surprise pour me projeter au

loin.

Un vol planné qui m’a l’air de durer une éternité, j’ai l’impression que je

n’atterrirai plus jamais. Que je pourrais battre des pieds et faire un peu la

planche, à un bon mètre du sol.
Regarde Rilmande, je vole ! Exactement comme t…
Et le choc du gravier sous mes joues me ramène à la réalité.

Du sang qui coule entre mes deux mains, posées à plats dans la poussière

d’un chemin.

Des grognements, loin, trop loin.
Mais tant que ça grogne, c’est que ça vie, hein ?
- Vou a’ez voi ‘, ‘ons d’lou…

Oh c’est pas bon, ça. Je commence à porter mes doigts jusqu’à mon visage,

sent un courant d’air me tournoyer dans la bouche.

Pas bon ça, Broke, pas bon.

Je veux pas savoir.

Une de mes mains pend mollement au bout de mon poignet, comme un

fanion par un jour sans vent. Je me sers de l’autre pour dégainer une de mes

dagues.

- ‘ilmande !

Grognez,






















grognez-bon, tenez-bon. J’arrive.
Je dois rester calme. Ne pas paniquer. Ne pas décoller.

On en a déjà eu un.

Plus que cinq.

Leurs griffes m’entaillent de toute part.

Sautille. Ne décolle pas.

Place toi face à eux.

FAIS LEUR FACE, PAR CENARIUS !

Plus que cinq.

CINQ !

Ne pas décoller.

Je peux gagner ce combat-là.

Avec le lion, et le gosse.

Je veux gagner ce combat-là.

Ne pas…

Et je décolle.

J’ai décollé, c’est pas vrai, j’ai décollé.

Et je vois Brokenail tituber au-dessous de moi, sa dague à la main.

J’incline mes ailes, survole à nouveau le réprouvé. Lorsqu’il lève le visage,

je me rends compte qu’il n’a plus qu’un trou béant à l’endroit où était sa

joue.

Je fonds sur la meute.

Le bec en avant.

Le museau en avant.

Un ours vient de s’écraser sur les loups.

Je me dis que c’est pas banal, et je m’effondre.

Les deux derniers, un mâle et une femelle ont détallés.

Quel combat.

Le gosse-loup me toise, au-dessus de ses babines sanglantes.

Il pourrait presque avoir l’air menaçant. Mais je sais qu’il est juste en train

de reprendre son souffle.

Et puis il écarte les bras, hurle en direction de la lune.

J’aurais presque envie d’en faire autant. Mais à quelques mètres de là, il y a

un lion allongé dans son sang, et sa douleur me glace d’effroi.

- Reyes !

Je reconnais les intonations du gosse derrière la voix rocailleuse.

- Il va mourir ?

Je soulève le fauve du sol, sens ses griffes se ficher dans ma chair déjà

meurtrie.

- Je ne sais pas. On est encore loin de chez toi ?

Je ne sais pas combien de temps nous avons marché, tous les deux, entre

les troncs, sous la lune.

Moi avec Reyes dans les bras, lui avec le cadavre de Broke dans les siens.

Après le fortin de pierre, ce sont les palissades de son village qui sont

apparues.

Il a nouveau hurlé, la truffe tournée vers les nuages, et ils lui ont répondu.

Il y a eu un cri plus long que les autres, plus grave aussi.

- C’est ma mère. Je lui ait dit que vous m’aviez aidé.

Un gémissant s'échappe de la bouche élargie de Broke lorsque le gosse

recommence à marcher.

- Elle dit que c’est petit chez nous, mais que tu es le bienvenu, si tu veux

J’ai repensé à ce qu’il m’avait dit sur son père qui avait l’habitude de

décapiter les elfes comme moi.

- Les autres étaient pas d’accord, mais elle leur a dit de la fermer.

Et puis j’ai haussé les épaules et je l’ai suivi.

- Au fait, je m’appelle Sreven »
Chapitre 45 : Une virée à Lune d'Argent
« - Crachez vos caramels et coupez-moi ces têtes, tas de crétins

Vévé et les autres soldats continuent à nettoyer leurs armes au-dessus des

cadavres.

C’était facile pour eux de tuer ces déshérités dans l’obscurité de cette nuit

sans lune.

Ca l’est un peu moins d’imaginer qu’ils pourraient peut-être mettre un nom

sur les sales caboches qu’on ressortira des sacs au lever du jour.

J’empoigne la tignasse du déshérité le plus proche, et glisse ma dague sous

la peau tendue de son cou.

Broie les cervicales d’un coup de talon.

Serre les dents.

Tranche.

Myras’s passe entre les hommes, récolte les têtes en grimaçant. Croit bon

de nous ressortir son couplet sur tout le mal qu’Arthas nous a fait.

Je devrais ricaner, et pourtant, comme ces vétérans à la cervelle grillée, je

me tourne vers le mur d’enceinte de Lune d’Argent.

- Dans quelques mois, nous assisterons à l’exécution des traîtres à la botte

de Kael depuis les plus hautes tours de la ville. Et ce sera leurs têtes qu’on

mettra dans un sac !

- Mort aux traîtres !

- Rayon d’Astre au pouvoir !

Ils s’envoient de grandes claques sur le derrière, grognent, s’imaginent déjà

profiter d’une réduction spécial libérateurs aux bordels des beaux quartiers.

Encore quelques mots de Myras’s, et ils vont se mettre en tête de reprendre

la ville à huit.

- Quand vous aurez fini de gueuler comme des kobolds, on pourra peut-être

terminer notre mission

J’ignore leurs regards noirs et je tire sur les rênes de l’attelage de béliers

pour placer le chariot plus près de la sortie de la caserne abandonnée dont

nous avons délogé les déshérités.

Si le tuyau de Rayon d’Astre était bon, nous sommes censé y trouver plus

d’un millier d’armes.

- Allumez vos torches, on rentre à mon signal

J’observe les courbes arrondies de l’avant poste en ruine, dégage la manche

de mon uniforme gris de la gueule d’une de ces stupides bêtes à cornes, et

fais signe aux autres d’avancer.

- Gaffe au marbre, il est glissant

Les soldats rabattent les pans de leurs pelisses sur leurs frissons, jettent des

coups d’oeil nerveux à la moindre herbe morte que les courants d’air

propulsent à travers la poche de lumière de notre cortège de flambeaux.

Aucune trace des armes dans toute cette puanteur, rien que des râteliers

défoncés, des vieilles couvertures. Des squelettes de rongeurs et de petits

oiseaux. Et des restes de batteries de patrouilleurs arcaniques, fissurées,

sûrement siphonnée jusqu’à la lie.

- T’es sûr que c’est ici, Thranos ? Je vois que des meubles pourris

- Tu comptes reprendre Lune D’argent avec des pieds de table et des

accoudoirs, le moche ?

Les doigts de Myras’s se fichent au creux de mon coude.

- Tu t’es peut-être planté, passe-moi la carte

Même s’il a été prouvé à plusieurs reprises que Myras’s a toujours été bien

incapable de lire une carte, les autres soldats ont l’impression que les

choses sérieuses font enfin commencer lorsque je lui remets le plan.

Parce que Myras’s parle bien. Parce que Myras’s a une lointaine parenté

noble. Et surtout, parce Myras’s est beau, lui.

Tas de cons.

- Le prochain qui traite Thranos de moche, je rajoute sa tête dans le sac

Faut quand même lui reconnaître ça. Myras’s est réglo.

Vévé m’emboîte le pas lorsque j’empreinte la rampe qui mène à l’étage

supérieurs.

Rien de bien mieux ici.

Un amas de vieux uniformes. Des matelas éventrés. Des murs maculés de

taches d’encres.

Je m’arrête un instant pour soulever une tenture déchirée, reste à la caresser

du bout des pouces jusqu’à ce que Vévé me siffle.

- C’est pas ça qu’on cherche ?

Il fait pivoter sa torche, révèle un empilement chaotique de vieilles caisses.

Je fais sauter le cadenas de l’une d’elles d’un coup de dague, souri en y

trouvant une bonne cinquantaine d’arcs, gémit lorsque Vévé trouve

judicieux d’exprimer son enthousiasme en me claquant la nuque à

répétition.

- Ouvre les autres caisses, Vévé, je vais chercher les autres

Myras’s a tout de suite compris lorsqu’il a vu le sourire que j’affichais en

dévalant la rampe jusqu’à lui. Il a replié la carte, et a fait signe aux autres

de monter.

- Désolé d’avoir douté de toi, Thranos »

Réglo, le Myras’s, je vous l’avais dit.

Nous les avions ces armes. Ce vieux fumier de Rayon d’Astre n’a pas

perdu la main quand il s’agit d’avoir de bons tuyaux.

La suite du plan était simple. Je le passe et le repasse dans ma tête en

inspectant le contenu des caisses.
Récupérer le maximum de caisses d’armes.
Quatorze-Quinze-Trente… arcs court dont il faudrait sûrement regraisser

les cordes.

« - On prend
Les charger dans la chariotte.
Quarante-six-Quarante-huit-Cinquante… dagues dans leurs fourreaux de

cuir craquelé.

- On prend
Fouetter le cul des bouquetins à travers les bois, jusqu’à la côte.
Des boutons d’uniformes.

- Celle-là, vous pouvez la laisser
Attendre le bateau et…
Le grondement du tonnerre.

- On ferait bien de se grouiller »

On prit un dernier moment pour saluer Lune d’Argent du regard, et puis on

l’abandonna à cette nuit fissurée d’éclairs.

La pluie avait dû calmer les ardeurs de Myras’s. Il se contenta d’un bref «

Nous reviendrons, mes frères, et par la grande porte, cette fois » en tirant

sur le mors des béliers.

Le bateau des gobelins arriva au lever du soleil, comme prévu. Ça agaçait

les vétérans, d’ailleurs. Les embuscades, les derniers mots d’un compagnon

mortellement blessé par l’ennemi, ça pimente toujours un peu plus les

récits qu’on se raconte autour d’un feu de camp.

« - Faites pas cette gueule, on peut encore se faire attaquer par les pirates,

les gars

Les gobelins ricanent entre eux. Je ne peux pas m’empêcher de porter la

main à ma bourse. Un vieux réflexe d’habitué des tavernes.
Quand un gobelin vous sourit, c’est qu’un autre gobelin vous fait les

poches.
J’avais déjà prévenu Myras’s qu’il faudrait organiser des tours de garde

pour surveiller notre précieuse cargaison une fois à bord, mais je me rends

compte qu’encore une fois, j’avais sous-estimé la malice de ces petits

saligauds de peaux vertes.

Velma la dent dure est à bord.

Il y a quelques semaines, j’avais rencontré un certain Sarothan Vibrelierre,

un elfe à crinière qui comptait mener une guérille contre les orcs qui

coupaient ses arbres bien aimés. Il avait besoin d’armes en masse. Rayon

d’Astre y avait vu l’occasion de se faire quelques ronds pour sa propre

cause.

A vrai dire, c’était pour ça que nous étions venu jusqu’ici pour trouver des

armes.

J’avais déjà remarqué que Sarothan parlait, bougeait, s’habillait comme un

défia. Et j’avais un peu de mal à imaginer qu’un plouc à peine sortis de sa

forêt soit capable de lever une petite armée sans l'aide d'un mercenaire

confirmé. C’est en enquêtant un peu sur le brave elfe que j’ai recroisé

Velma, une vieille connaissance que j’avais déjà poinçonnée deux ou trois

fois du temps où je faisais équipe avec Jez.

Quand elle a su que je bossai pour Rayon d’astre, elle s’est contentée de me

montrer les deux cicatrices qu’elle était sûre de me devoir, et m’a rempli un

verre d’alambique des Frigères. Ça a le goût de poudre à pétard, mais la

forte proportion d’alcool annule l’effet de n’importe quel poison. Selon nos

codes, c’est qu’elle ne laisserait pas la rancune se mettre en travers de nos

affaires.

Ces dernières années, elle avait roulé pour Van Cleef, jusqu’à ce que ça

commence à tourner chocolat pour l’ancien maçon-charpentier. C’est là

qu’elle s’était intéressée au cas de Sarothan.

Un pleurnichard qui n’a toujours pas fait le deuil de son papa, selon

l’humaine. Un gosse qui mène un combat perdu d’avance, mais avec lequel

il y a un paquet d’argent à se faire, pour peu qu’elle joue les bonnes cartes.

Myras’s et ses vétérans ont dégainé leurs armes en voyant la vieille

humaine émerger sur le pont du bateau gobelin, une ombrelle à la main.

« - On se calme, je suis une amie de Thranos

Les autres ont surmonté le dégoût que leur inspirait mon visage pour

scruter ma réaction. J’ai levé le pouce, et Myras’s m’a soufflé qu’il faudrait

que je lui explique ça en ordonnant qu’on reprenne le déchargement des

caisses.

Je fais signe à Velma de me rejoindre à l’avant du bateau.

« Tu sais que les gobelins vont considérer que l’on a négocié les armes à

bord ?

Elle hausse les épaules. J’insiste.

- Ce qui veut dire que selon leurs lois à la con, on va devoir leur reverser

trente pour cent du payement.

- Je tenais pas à ce que les gobz vous balancent par-dessus bord, toi et tes

gueules grises et que mes armes soient revendus à la sauvette sur les quais

de Baie du Butin

Elle se rapproche de l’humidité de mon uniforme pour me faire profiter du

couvert de son ombrelle.

- On avait déjà un arrangement avec le capitaine

- On sait tous ce que vaut la parole d’un gobelin, pas vrai ? Ton prix sera le

mien, Thranos, et je prends la taxe en charge. L’argent n’est pas un

problème, mais trouver des armes avec cette fichue trêve… Ca c’est une

autre paire de noix. Elles sont en état, au moins ?

- Du premier choix.

Je reste comme un couillon lorsqu’elle tire la langue et trace un cercle d’un

mouvement de l’index.

Juste un geste qui veut dire Merci.

Mais dans notre langage, à Pornichet à moi. J’entrouvre la bouche, me

trahis suffisamment pour qu’elle sourit.

- Va finir de décharger tes caisses, on reparlera plus tard »

Plus tard, ce fut après deux interminables repas pris en cale, à écouter les

craquements de la coque, le choc des vagues, les piaillements des gobelins,

Vévé raconter comment Rayon d’Astre a perdu sa jambe. Trois fois de

suite, et de trois manières différentes. Je connaissais déjà celle du gnome

kamikaze.

Velma m’attendait à la vigie, loin de toute les pointes d’oreilles gênantes.

Avec un flacon d’alambique des Frigères.

La brume avait remplacé la pluie, et on était là, genoux contre genoux,

coincés dans l’étroit bac conçu normalement pour un seul observateur

gobelin.

J’ai préféré la laisser commencer.

- T’as enquêté sur moi, j’ai fait pareil de mon côté, j’imagine que je

t’apprends rien, hum ?

Je la fixe, tente de rester impassible malgré les tiraillements de ma boyasse.

- Ton gamin est en vie, si c’est ce qui te tracasse. Je peux faire en sorte que

tu le récupères dans moins d’une semaine.

- Raconte-moi mieux que ça.

- Rayon d’Astre sait que tu as un fils. Ça fait des mois qu’il secoue tous les

pruniers pour en savoir plus à ce sujet.

Le vieux salaud.

- Faut croire que t’as bien brouillé les pistes, parce qu’il commence à

douter un peu de ses infos.

Mais à force de fureter, Rayon d’Astre avait mis la puce à l’oreille de pas

mal de chasseur de primes. Pas les plus futés, visiblement, puisqu’il s’était

lancé à la recherche « du gosse du boiteux». La rumeur s’est propagée à

travers le vieux continent aussi rapidement que du grain contaminé, et

même ceux qui retenaient Pornichet se sont mis à la recherche de ce

mystérieux fils caché de Rayon d’Astre.

Une des seules maîtresses qu’on lui ait jamais connu, Ossy Sunstroke vivait

à Theramore, avec un mage du nom d’Horace Alder, à qui elle avait fait

deux fils.

Les elfes de sang durent se dire que l’un des deux mioches devait être le

fameux enfant caché du boiteux.

Il y a seize nuits maintenant, un commando aux yeux vert-luisants se lança

à l’attaque de la maisonnée Alder et s’emparèrent des deux gosses.

Peu importe si les gosses furent retrouvés, sains, sauf ou crevés.

Ce qui nous intéresse, c’est qu’un de ces elfes s’embourba dans les

marécages environnants et fut capturé par les gobelins de Bourbe-à-Brac,

qui passèrent deux jours et autant de nuits à faire gicler son sang et tous les

souvenirs, vendables ou pas, que sa cervelle brûlée à la mana avait pu

contenir jusqu’à là.

- Prie ton puits solaire de ne jamais tomber entre ces petites mains vertes,

mon Thranos

L’elfe avait parlé de Pornichet. Plusieurs fois, et du lieu où il était retenu.

L’info aurait pu remonter jusqu’à Rayon d’Astre, mais Velma l’avait

interceptée juste à temps.

Je l’avais écoutée en silence, en me ramassant son souffle parfumé à la

dynamite à chacun des détours de son histoire.

- Où est-il ?

- Avec Saroh et ses hommes. En sécurité. Tu ne dois plus rien à ceux qui

l’avaient enlevé.

Lorsqu’elle porte le goulot de sa flasque à ses lèvres, je remarque la peau

fripée de son poing. Même la plus coquette des humaines ne peut pas

cacher l’âge de ses mains.

- Et toi, je te dois quoi, alors ?

- Rien, Thranos.

Mon regard plonge dans le sien. J’aimerais pouvoir lui faire comprendre

qu’elle n’a pas intérêt à se foutre de moi. Que je lui ferai plus que des

cicatrices ce coup-ci si c’est le cas.

- Merde, ce que t’es moche ! Je sais que tu te demandes pourquoi je fais

tout ça pour toi. Peut-être bien que j’ai vu qu’on a pas construit grand chose

nous autres. Je suis en bout de route, et je vois tout ce qu’on devient. Ton

rayon d’Astre qui va prêcher une révolution au milieu d’un campement de

tentes percées. J’ai recroisé Keiji. Comment tu l’appelais, toi, déjà ?

- Petit zizi. Mais tout Lune d’Argent est au courant.

- C’est ça, Keiji petit zizi. Il traîne avec un tauren mité et un réprouvé

pyromane, il est devenu tellement minable que même les gnomes et les culs

de jatte se foutent de lui. Et la fille qui était avec toi. Jay.. Jay…

Jaylibeen… ou quelque chose comme ça…

- Je vois de qui tu parles

- … qui va dresser des wyvernes au fin fond de Strangleronce, persuadée

qu’elle va sauver le monde en pelletant du guano. Et le grand, là, Plazille.

Plazille, le borgne de Stromgarde

- Ouais, je vois

- Il s’est badigeonné les poils du torse de miel et il s’est jeté du haut de la

tour des mages d’Hurlevent. Il avait même pas bu. Il a pas glissé. Non, non.

Il a sauté.

Elle secoue la tête en reniflant.

- J’l’aimais bien Plazille. C’est dommage.

Son regard se perd vers la côte. Un instant. Et puis elle reprend.

- Tu sais, aucun de nous a vraiment choisi cette vie-là, mais on a pas fait

grand chose pour s’en écarter non plus. Et puis un matin, au réveil, on

cogite, et on se demande ce qu’on a bien pu faire de bien dans sa vie.

Quand on trouve rien, on devient zinzin, comme tout ceux-là. Quand ce

matin-là arrivera pour moi, je pense que ce sera pas mal de pouvoir me dire

qu’au moins j’ai donné une chance à un gosse. Tu vois ce que je veux dire ?

- C’est possib’

- Je suis fatiguée. T’es pas fatigué, toi ?

C’est possib’ aussi. Mais je suis bien, là.

- Alors, le gamin, j’en fais quoi ?

- L’orphelinat de Forgefer, dans deux semaines. Ça te va ?

Son cou craque lorsqu’elle lève le menton.

- Ca me va, ouais

Elle m’a tendue la main. Il y a eu comme une décharge lorsque j’ai frotté sa

peau de parchemin contre ma paume. Elle en a frémi elle aussi. A mis du

temps à me lâcher.

- Je vais dans la cabine du capitaine. Il me la prête jusqu’au coucher du

soleil

Je sais pas pourquoi, mais je l’ai suivie. Elle devait se demander elle aussi

ce qui lui prenait d’attendre que je sois rentré pour refermer la porte.

Plus tard, elle m’a juste dit alors que je l’enjambais pour descendre du lit :

- Si tu veux me rendre service, retiens juste ça : La solution. Thundris

Tissevent.

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- Un rumeur. Je passerai cette nuit pour inspecter les armes si tu es déjà

debout. On parlera du prix »

Et puis elle a rabattu la courte couverture sur sa nudité balafrée, et m’a

tourné le dos.

Je me suis rhabillé et j’ai rejoint mon hamac en fond de cale.

Merde, ça avait été une journée sacrément longue.
Récit écrit par Brokenail, Goutte d'eau d'un raz de marée.
_______________________________________
Le 22 décembre 2006, le clan Ginnalka est née. Notre mot d'ordre fut défini

d'entrée de jeu : rire est un devoir !

Cette aventure a duré 6 ans, et Brokenail fût l'un de nos fiers membres, nos

chemins on finit par se séparer, a regret.

J'ai voulu rendre hommage à ce personnage aux multiples facettes, Ig comme

irl. J'ai tenu à mettre à nouveau en ligne ses récits que j'ai adoré, comme des

milliers d'autres personnes.

Avec dû recule et la fin de mon compte Wow, j'ai repensé à cette aventure

humaine que fût le clan Ginnalka, et je n'en garde que de bon souvenir et j'ai

une grosse pensé pour tous les joueurs que j'ai pu croiser ig et irl.

Selena Lunebleu.
















_________________
ericnouveau

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MessagePosté le: 26.04.12 11:55    Sujet du message: Publicité

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